‹ La Henriade, le poëme de Fontenoy; avec les divers morceaux composésChapitre 15 sur 113 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

et leur goût dans le choix des épisodes, leurs comparaisons, leurs descriptions. Et après un tel examen, on pourrait décider d'après le sentiment.

Les bornes que je suis obligé de me prescrire dans cette Préface ne me permettent pas d'appuyer sur ce parallèle; mais je crois qu'il me suffit de l'indiquer à des lecteurs éclairés et sans prévention.

Les rapports vagues et généraux dont je viens de parler înt fait dire à quelques critiques que la Henriade manquait du côté de l'invention; que ne fait-on le même reproche à Virgile, au Tasse, etc.? Dans l'Enéide sont réunis le plan de V Odyssée et celui de V Iliade; dans la Jérusalem délivrée, on trouve le plan de V Iliade exactement suivi et orné de quelques épisodes tirés de V Enéide,

Avant Homère, Virgile, et le Tasse, on avait décrit des sièges, des incendies, des tempêtes; on avait peint toutes les passions; on connaissait les enfers et les champs élysées; on disait qu'Orphée, Hercule, PirithoUs, Ulysse, y étaient descendus pendant leur vie. Enfin ces poëtes n'ont rien dont l'idée générale ne soit ailleurs. Mais ils ont peint les objets avec les couleurs les plus belles : ils les ont modifiés et embellis suivant le caractère de leur génie et les mœurs de leur temps, ils les ont mis dans leur jour et à leur place. Si ce n'est pas là créer, c'est du moins donner aux choses une nouvelle vie; et on ne saurait disputer à >1. de Voltaire la gloire d'avoir excellé dans ce genre de production. Ce n'est là, dit-on, que de l'invention de détail, et quelques critiques voudraient de la nouveauté dans le tout. On faisait un jour remarquer à un homme de lettres ce beau vers on M. de Voltaire exprime le mystère de l'Eucharistie :

Et lui découvre un dieu sous un pain qui n'est plus*. I. Chant X, vers 492.

PAR M. DE MARMONTEL. xxiii

< Oui, dit-il, ce vers est beau; mais, je ne sais, l'idée n'en est pas neuve. » « Malheur, dit jI. de Fénelon^, à qui n'est pas ému en lisant ces vers :

Fortunate senex! hic, inter flumina nota Et fontes sacros, frigus captabis opacum. »

ViRG. ecl. I, V. 52-53.

N'aurais -je pas raison d'adresser cette espèce d'anathème au critique dont je viens de parler? J'ose prédire à tous ceux qui, comme lui, veulent du neuf, c'est-à-dire de l'inouï, qu'on ne les satisfera jamais qu'aux dépens du bon sens. Mil ton lui-même n'a pas inventé les idées générales de son poëme, quelque extraordinaires qu'elles soient : il les a puisées dans les poètes, dans l'Écriture sainte. L'idée de son pont, toute gigantesque qu'elle est, n'est pas neuve. Sadi s'en était servi avant lui, et l'avait tirée de la théologie des Turcs. Si donc un poëte qui a franchi les limites du monde, et peint des objets hors de la nature, n'a rien dit dont l'idée générale ne soit ailleurs, je crois qu'oD doit se contenter d'être original dans les détails et dans l'ordonnance, surtout quand on a assez de génie pour s'élever au-dessus de ses modèles.

Je ne réfuterai pas ici ceux qui ont été assez ennemis de la poésie pour avancer qu'il peut y avoir des poëmes en prose : ce paradoxe paraît téméraire à tous les gens de bon goût et de bon sens. M. de Fénelon, qui avait beaucoup de l'un et de l'autre, n'a jamais donné son Télémaque que sous le nom des Aventures de Télémaqitey et jamais sous celui de poëme. C'est sans contredit le premier de tous les romans; mais il ne peut pas même être mis dans la classe des derniers poëmes. Je ne dis pas seulement parce que les aventures qu'on y raconte sont

{.Lettre à V Académie française.

Page 1