XL ESSAI SUR LES GUERRES CIVILES
hommes, tant protestants que catholiques, attachés à sa maison. Il traversa la Gascogne avec son armée; mais sur un simple message qu'il reçut de la cour en chemin, il les congédia tous en pleurant. « Il faut que j'obéisse, dit-il; mais j'obtiendrai votre pardon du roi. » « Allez, et demandez pardon pour vous-même, lui répondit un vieux capitaine : notre sûreté est au bout de nos épées. » Là-dessus la noblesse qui le suivait s'en retourna avec mépris et indignation.
Antoine continua sa route, et arriva à la cour. II y sollicita pour la vie de son frère, n'étant pas sûr de la sienne. II allait tous les jours chez le duc et chez le cardinal de Guise, qui le recevaient assis et couverts, pencant qu'il était debout et nu-tête.
Tout était prêt alors pour la mort du prince de Condé, ]o»-sque le roi tomba tout d'un coup malade, et mourut. Les circonstances et la promptitude de cet événement, le penchant des hommes à croire que la mort précipitée des princes n'est point naturelle, donnèrent cours au bruit commun que François II avait été empoisonné.
Sa mort donna un nouveau tour aux affaires. Le prince de Condé fut mis en liberté ; son parti commença à respirer; la religion protestante s'étendit de plus en plus; l'autorité des Guises baissa, sans cependant être abattue; Antoine de Navarre recouvra une ombre d'autorité dont il se contenta; Marie Stuart fut renvoyée en Ecosse; et Catherine de Médicis, qui commença alors à jouer le premier rôle sur ce théâtre, fut déclarée régente du royaume pendant la minorité de Charles IX, son second fils.
Elle se trouva elle-même embarrassée dans un labyrinthe de difficultés insurmontables, et partagée entre deux religions et différentes factions, qui étaient aux prises l'une avec l'autre, et se disputaient le pouvoir souverain.
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Cette princesse résolut de les détruire par leurs propres armes, s'il était possible. Elle nourrit la haine des Condés contre les Guises, elle jeta la semence des guerres civiles; indifférente et impartiale entre Rome et Genève, uniquement jalouse de sa propre autorité.
Les Guises, qui étaient zélés catholiques parce que Condé et Coligni étaient protestants, furent longtemps à la tête des troupes. Il y eut plusieurs batailles livrées : le royaume fut ravagé en même temps par trois ou quatre armées.
Le connétable Anne de Montmorency fut tué à la journée de Saint- Denis, dans la soixante et quatorzième année de son âge. François, duc de Guise, fut assassiné par Pollrot au siège d'Orléans. Henri III, alors duc d'Anjou, grand prince dans sa jeunesse, quoique roi de peu de mérite dans la maturité de l'âge, gagna la bataille de Jarnac contre Condé, et celle de Moncontour contre Coligni.
La conduite de Condé et sa mort funeste à la bataille de Jarnac sont trop remarquables pour n'être pas détaillées. Il avait été blessé au bras deux jours auparavant. Sur le point de donner bataille à son ennemi, il eut le malheur de recevoir un coup de pied d'un cheval fougueux, sur lequel était monté un de ses officiers. Le prince, sans marquer aucune douleur, dit à ceux qui étaient autour de lui : « Messieurs, apprenez par cet accident qu'un cheval fougueux est plus dangereux qu'utile dans un jour de bataille. Allons, poursuivit-iL le prince de Condé, avec une jambe cassée et le bras en écharpe, ne craint point de donner bataille, puisque vous le suivez. » Le succès ne répondit point à son courage : il perdit la bataille; toute son armée fut mise en déroute. Son cheval ayant été tué sous lui, il se tint tout seul, le mieux qu'il put, appuyé contre un arbre, à demi éva-
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noui, à cause de la douleur que lui causait son mal, mais toujours intrépide, et le visage tourné du côté de l'ennemi. Montesquieu, capitaine des gardes du duc d'Anjou, passa par la quand ce prince infortuné était en cet état, et demanda qui il était. Comme on lui dit que c'était le prince de Gondé, il le tua de sang-froid.
Après la mort de Gondé, Coligni eut sur les bras tout le fardeau du parti. Jeanne d'Albret, alors veuve, confia son fils à ses soins. Le jeune Henri, alors âgé de quatorze ans, alla avec lui à l'armée, et partagea les fatigues de la guerre. Le travail et les adversités furent ses guides et ses maîtres.
Sa mère et l'amiral n'avaient point d'autre vue que de rendre en France leur religion indépendante de l'Église de Rome, et d'assurer leur propre autorité contre le pouvoir de Catherine de Médicis.
Catherine était déjà débarrassée de plusieurs de ses rivaux. François, duc de Guise, qui était le plus dangereux et le plus nuisible de tous, quoiqu'il fût de même parti, avait été assassiné devant Orléans. Henri de Guise, son fils, qui joua depuis un si grand rôle dans le monde, était alors fort jeune.
Le prince de Gondé était mort. Charles IX, fils de Catherine, avait pris le pli qu'elle voulait, étant aveuglément soumis à ses volontés. Le duc d'Anjou, qui fut depuis Henri III, était absolument dans ses intérêts; elle ne craignait d'autres ennemis que Jeanne d'Albret, Coligni et les protestants. Elle crut qu'un seul coup pouvait les détruire tous, et rendre son pouvoir immuable. Elle pressentit le roi, et même le duc d'Anjou, sur son dessein. Tout fut concerté; et les pièges étant préparés, une paix avantageuse fut proposée aux protestants- Coligni, fatigué de la guerre civile, l'accepta avec chaleur. Charles, pour ne laisser aucun sujet de soupçon.
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donna sa sœur en mariage au jeune Henri de Navarre.
Jeanne d'Albret, trompée par des apparences si séduisantes, \int à la cour avec son fils, Coligni, et tous les chefs des protestants. Le mariage fut célébré avec pompe: toutes les manières obligeantes, toutes les assurances d'amitié, tous les serments, si sacrés parmi les hommes, furent prodigués par Catherine et par le roi. Le reste de la cour n'était occupé que de fêtes, de jeux et de mascarades. Enfin une nuit, qui fut la veille de la Saint-Barthélemi, au mois d'août 1572!. le signal fut donné à minuit. Toutes les maisons des protestants furent forcées et ouvertes en même temps. L'amiral de Coligni, alarmé du tumulte, sauta de son lit. Une troupe d'assassins entra dans sa chambre; un certain Besme, Lorrain, qui avait été élevé domestique dans la maison de Guise, était à leur tête : il plongea son épée dans le sein de l'amiral, et lui donna un coup de revers sur le visage.
Le jeune Henri, duc de Guise, qui forma ensuite la ligue catholique, et qui fut depuis assassiné à Blois, était à la porte de la maison de Coligni, attendant la fin de l'assassinat, et cria tout haut : Besme, cela est-il fait? Immédiatement après, les assassins jetèrent le corps de l'amiral par la fenêtre. Coligni tomba et expira aux pieds de Guise, qui lui marcha sur le corps; non qu'il fût enivré de ce zèle catholique pour la persécution, qui dans ce ce temps avait infecté la moitié de la France, mais il y fut poussé par l'esprit de vengeance, qui , bien qu'il ne soit pas en général si cruel que le faux zèle pour la rehgion, mène souvent à de plus grandes bassesses.
Cependant tous les amis de Coligni étaient attaqués dans Paris : hommes, enfants, tout était massacré sans distinction : toutes les rues étaient jonchées de corps morts. Quelques prêtres, tenant un crucifix d'une main et une épée de l'autre, couraient à la tête des meurtriers,
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et les encourageaient , au nom de Dieu , à n'épargner m parents ni amis.
Le maréchal de Ta vannes, soldat ignorant et superstitieux, qui joignait la fureur de la religion à la rage du parti, courait à cheval dans Paris, criant aux soldats: « Du sang, du sang ! La saignée est aussi salutaire dans le mois d'août que dans le mois de mai. »
Le palais du roi fut un des principaux théâtres du carnage, car le prince de Navarre logeait au Louvre, et tous ses domestiques étaient protestants. Quelques-uns d'entre eux furent tués dans leurs lits avec leurs femmes; d'autres s'enfuyaient tout nus et étaient poursuivis par les soldats sur les escaliers de tous les appartements du palais, et même jusqu'à l'antichambre du roi. La jeune femme de Henri de Navarre, éveillée par cet affreux tumulte, craignant pour son époux et pour elle-même, saisie d'horreur et à demi morte, sauta brusquement de son lit pour aller se jeter aux pieds du roi son frère. A peine eut-elle ouvert la porte de sa chambre, que quelques-uns de ses domestiques protestants coururent s'y léfugier. Les soldate entrèrent après eux , et les poursuivirent en présence de la princesse. Un d'eux, qui s'était caché sous son lit, y fut tué ; deux autres furent percés de coups de hallebarde à ses pieds ; elle fut elle-même couverte de sang.
Il y avait un jeune gentilhomme qui était fort avant dans la faveur du roi, à cause de son air noble, de sa politesse, et d'un certain tour heureux qui régnait dans sa conversation : c'était le comte delà Rochefoucauld, bisaïeul du marquis de Montendre, qui est venu en Angleterre pendant une persécution moins cruelle, mais aussi injuste. La Rochefoucauld avait passé la soirée avec le roi dans une douce familiarité, où il avait donné l'essor à son imagination. Le roi sentit quelques remords, et fut touché