CHANT
Us voyaient devant eux avancer le trepas,
Sans detourner les yeux, sans reculer d'un pas.
Des courtisans fran<;ais tel est le caractere :
La paix n'amollit point leur valeur ordinaire ;
De 1'ombre du repos, ils volent aux hasards ;
Vils flatteurs a la cour, heros aux champs de Mars.
Pour moi, dans les horreurs d'une melee affreuse, J'ordonnais, mais en vain, qu'on epargn;\t Joyeuse; Je 1'apenjus bientot, porte par des soldats, Pale, et deja couvert des ombres du trepas. Telle une tendre fleur, qu'un matin voit eclore Des baisers du zephyr et des pleurs de 1'aurore, Brille un moment aux yeux, et tombe, avant le temps, Sous le tranchant du fer, ou sous 1'effort des vents.
Mais pourquoi rappeler cette triste victoire ? Que ne puis-je plutot ravir a la memoire Les cruels monuments de ces affreux succes ! Mon bras n'est encor teint que du sang des Fran^ais : Ma grandeur, a ce prix, n'a point pour moi de charmes ; Et mes lauriers sanglants sont baignes de rnes larmes. Ce malheureux combat ne fit qu'approfondir L'abyme dont Valois voulait en vain sortir. II fut plus meprise, quand on vit sa disgrace ; Paris fut moins soumis, la ligue eut plus d'audace ; Et la gloire de Guise, aigrissant ses douleurs, Ainsi que ses affronts redoubla ses malheurs. Guise dans Vimori, d'une main plus heureuse, Vengea sur les Germains la perte de Joyeuse ; Accabla, dans Auneau, mes allies surpris ; Et, couvert de lauriers, se montra dans Paris. Ce vainqueur y parut comme un dieu tutelaire. Valois vit triompher son superbe adversaire,
50 LA M2NRIADE.
Qui, toujours insultant i ce prince abattu, Semblait 1'avoir servi moins que 1'avoir vaincn.
La honte irrite enfin le plus faible courage : L'inscnsible Valois ressentit cet outrage ; II voulut. d'un sujet rcprimant la ficrte, Essayer dans Paris sa faible autorite.
II n'en etait plus temps; la tendresse, et la crainte, Pour lui dans tous les cceurs etait alors eteinte : Son peuple audacieux, prompt a se mutiner, Le prit pour un tyran, des qu'il voulut regner. On s'assemble, on conspire, on repand les alarmes; Tout bourgeois est soldat, tout Paris est en armes : Mille remparts naissants, qu'un instant a formes, Menacent de Valois les gardes enfermes.
Guise, tranquille et fier au milieu de 1'orage, Precipitait du peuple ou retenait la rage, De la sedition gouvernait les ressorts, Et faisait, k son grc, mouvoir ce vaste corps. Tout le peuple au palais courait avec furie :
51 Guise cut dit un mot, Valois etait sans vie ; Mais, lorsque d'un coup-d'ceil il pouvait 1'accabler, II parut satisfait de 1'avoir fait trembler ;
Et, des mutins lui-me'me arretant la poursuite, Lui laissa, par pitie, le pouvoir de la fuite. Enfin Guise attenta, quel que fut son projet, Trop peu pour un tyran, mais trop pour un sujet. Q'Mconque a pu forcer son monarque a le craindre A tout a redouter. s'il ne veut tout enfreindre* Guise, en ses grands desseins des ce jour affermi, Vit qu'il n'etait plus temps d'offenser Ji demi ; Et qu'eleve si liaut, mais sur un precipice, S'il ne montait au trone, il marchait au supplice.
Enfin, maitre absolu d'un peuple revolt^
Le cceur plein d'esperance et de temerite,
Appuye des Remains, secouru des Iberes,
Adore des Franrais, seconde de ses freres,
Co sujet orgueilleux crut ramener ces temps
Ou de nos premiers rois les laches descendants,
Dechus presque en naissant de leur pouvoir supreme,
Sous un froc odieux cachaient leur diadcme,
Et, dans 1'ombre d'un cloitre en secret gcmissants,
Abandonnaient 1'empire aux mains de leurs tyrans.
Valois, qui cependant differait sa vengeance, Tenait alors dans Blois les etats de la France. Peut-etre on vous a dit quels furent ces etats : On proposa des lois qu'on n'exccuta pas ; De mille deputes 1'eloquence st6rile Y fit de nos abus un detail inutile ; Car de tant de conseils 1'efFet le plus commun Est de voir tous nos maux sans en sou lager un.
Au milieu des etats, Guise, avec arrogance, De son prince offense vint braver la presence, S'assit aupres du trone, et, sfir de ses projets, Crut, dans ces deputes, voir autant de sujets. Deja leur troupe indigne, a son tyran vendue, Allait mettre en ses mains la puissance absolue, Jx>rsque, las de le craindre, et las de 1'epargner, Valois voulut enfin se venger et regner. Son rival, chaque jour, soigneux de lui deplaire, Dedaigneux ennemi, meprisait sa colere, Ne soup<;onnant pas meme, en ce prince irrite, Pour un assassinat assez de fermete.
Son destin 1'aveuglait : son heure etait venue ; Le roi le fit lui-rneme immoler a sa vue
52 LA 1IENRIAUU.
De cent coups de poignards inclignement percc
Son orgueil, en mourant, ne fut point abaisse ;
Et ce front, que Valois craignait encor peut-etre,
Tout pale et tout sanglant, semblait braver son maitu
C'est ainsi que mourut ce sujet tout puissant,
De vices, de vertus, assemblage eclatant.
Le roi, dont il ravit 1'autorite supreme,
Le souffrit lachement, et s'en vengea de mcme.. ,.•••'
Bientot ce bruit affreux se repand dans Paris. Le peuple epouvante rernpllt 1'air de ses cris. Les vieillards desoles, les femmes eperdues, Vont du malheureux Guise embrasser les statues. Tout Paris croit avoir, en ce pressant danger, L'eglise a soutenir, et son pere <*. venger. De Guise, au milieu d'eux, le redoutable frere, Mayenne, a la vengeance anime leur colere ; Et, plus par interet que par ressentiment, II allume en cent lieux ce grand embrasement.
Mayenne, des long-temps nourri dans les alarmes, Sous le superbe Guise avail porte les armes : II succede a sa gloire, ainsi qu'a. ses desseins ; Le sceptre de la ligue a passe dans ses mains. Cette grandeur sans borne, a ses desirs si chere, Le console aisement de la perte d'un frere ; II servait a regret ; et Mayenne aujourd'hui Aime mieux le venger que de marcher sous lui. Mayenne a, je 1'avoue, un courage herolque ; II salt, par une he u re use et sage politique, Reunir sous ses lois mille esprits difFurenls, Ennemis de leur maitre, esclaves des tyrans : II connait leurs talents, il sait en faire usage j Souvent du malheur meme il tire un avantage.
Guise avec plus d'eclat eblouissait les yeux, Fut plus grand, plus heros, mais non plus dangereux. Voila quel est Mayenne, et quelle est sa puissance. Autant la ligue altiere espere en sa prudence, Autant le jeune Aumale, au cceur presomptueux, Repand dans les esprits son courage orgueilleux. D'Aumale est du parti le bouclier terrible ; II a jusqu'aujourd'hui le titre d'invincible :< Mayenne, qui le guide au milieu des combats, Est 1'ame de la ligue, et 1'autre en est le bras.
Cependant des Flamands 1'oppresseur politique, Ce voisin dangereux, ce tyran catholique, Ce roi dont 1'artifice est le plus grand soutien, Ce roi votre ennemi, mais plus eiicor le mien, Philippe, de Mayenne embrassant la querelle, Soutient de nos rivaux la cause criminelle ; Et Rome, qui devait etouffer tant de maux, Rome de la discorde allume les flambeaux : Celui qui des Chretiens se dit encor le pere Met aux mains de ses fils un glaive sanguinaire. Des deux bouts de 1' Europe, a mes regards surpris, Tous les malheurs ensemble accourent dans Paris. Enfin, roi sans sujets, poursuivi sans defense, Valois s'est vu force d'implorer ma puissance. II m'a cru gcnereux, et ne s'est point trompe : Des malheurs de 1'etat mon co3ur s'est occupe ; Un danger si pressant a flechi ma colcre ; Je n'ai plus, dans Valois, regarde qu'un beau-frfere : Mon devoir 1'ordonnait, j en ai subi la loi ; Et, roi, j'ai dcfendu 1'autorite d'un roi. Je suis venu vers lui sans traite, sans otage : Votre sort, ai-je dit, est dans votre courage ;
Venez mourir ou vaincre aux remparts de Paris. Alors un noble orgueil a rempli ses esprits. Je ne me flatte point d'avoir pu dans son ame Verser, par mon exemple, une si belle flamme ; Sa disgrace a sans doute eveille sa vertu : II gemit du repos qui 1'avait abattu.
Valois avail besoin d'un destin si contraire ; Et souvent 1'infortune aux rois est necessaire.
Tels 6taient de Henri les sinceres discours . Des Anglais cependant il presse le secours : Deja. du haut des murs de la ville rebelle, La voix de la victoire en son camp le rappelle ; Mille jeunes Anglais vont bientot, sur ses pas, 'endre le sein des mers, et chercher les combats.
Essex est a leur tete, Essex dont la vaillance A des fiers Castillans confondu la prudence, Et qui lie croyait pas qu'un indigne destin Dut fletrir les lauriers qu'avait cueillis sa. main.
Henri ne 1'attend point : ce chef que rien n'arre'te, Impatient de vaincre, a son depart s'apprete. Allez, lui dit la reine, allez, digne heros. Mes guerriers sur vos pas traverseront les flots. Non, ce n'est point Valois, c'est vous qu'ils veulent
suivre ;
A vos soins genereux mon amitie les livre : Au milieu des combats vous les verrez courir, Plus pour vous imiter que pour vous secourir. Formes par votre exemple au grand art de la guerre, Us apprendront sous vous a Sfervir 1'Angleterre. Puisse bientot la ligue expirer sous vos coups '. L'Espagne sert Mayenne, et Rome est contre vous : Allez vaincre 1'Espagne ; et songcz qu'un grand homme Ne doit point redouter les vains foudres de Rome.
Allez des nations venger la liberte ;
De Sixte et de Philippe abaissez la fierte.
Philippe, de son pcre heritier tyrannique, Moins grand, moins courageux, et non moins politique, Divisant ses voisins pour leur donner des fers, Du fond de son palais croit domter 1'univers.
Sixte, au trone 61ev6 du sein de la poussiere, Avec moins de puissance, a 1'ame encor plusher Le p\tre de Montalte est le rival des rois ; Dans Paris, comme a Rome, il veut donner des lois • Sous le pompeux eclat d'un triple diademe, II pense asservir tout, jusqu'a Philippe meme. Violent, mais adroit, dissimule, trompeur, Ennemi des puissants, des faibles oppresseur, Dans Londres, dans ma cour, il a forme des brigues ; Et 1'univers, qu'il trompe, est plein de ses intrigues.
Voila les ennemis que vous devez braver, Contre moi 1'un et 1'autre oserent s'elever. L'un, combattant en vain 1'Anglais et les orages, Fit voir a 1'ocean sa fuite et ses naufrages ; - Du sang de ses guerriers ce bord est encor teint : L autre se tait dans Rome, et m'estime, et me craint.
Suivez done, a leurs yeux, votre noble entreprise; Si Mayenne est domte, Rome sera soumise ; Vous seul pouvez regler sa haine ou ses faveurs. Inflexible aux vaincus, complaisante aux vainqueura, Prete a vous condamner, facile a vous absoudre ^VV C'est a vous d'allumer ou d'eteindre sa foudre.