‹ La Henriade, poemeChapitre 11 sur 19 · FIN DU CHANT TROISIEME · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT TROISIEME

ARGUMENT

D'Aumale etait prea de se rendre maitre du camp de Henri III, lorsque le heros, revenant d'Angleterre, combat lea ligoeurs, et fait changer la fortune.

La discorde console Mayenne, et vole t Rome pour y chercher da secours. Description de Rome, ou regnait alors Sixte-Quint. La discorde y trouve la politique. Elle revient avec elle a Paris, souleve la Sorl>onne, anirr.e les Seize contre le parlement, et armo les moines. On livre a la main du bourreau des magistrals qui tenoient pour le parti des rois. Troubles et confusion horribla dans Paris.

JL ANDIS que, poursuivant leurs entretiens secrets, Et pesant h loisir de si grands interots, Us epuisaient tous deux la science profonde De combattre, de vaincre, et de regir le monde, La Seine, avec effroi, voit sur ses hords sanglants Les drapeaux de la ligue abandonnes aux vents.

Valois, loin de Henri, rempli d'inquietude, Du destin des combats craignait 1'incertitude. A ses desseins flottants il fallait un appui ; II attendait Bourbon, sftr de vaincre avec lui. Par ces retardements les ligueurs s'enhardirent ; DCS portes de Paris leurs legions sortirent :

Le superbe d'Aumale, et Nemours, et Brissac, Le farouche Saint-Paul, la CMtre, Canillac, D'un coupable parti defenseurs intrepides, Epouvantaient Valois de leurs succes rapides ; Et ce roi, trop souvent sujet au repentir, Regrettait le heros qu'il avait fait partir.

Parmi ces combattants ennemis de leur maitre, Un frere de Joyeuse osa long-temps paraitre. Ce fut lui que Paris vit passer tour-k-tour, Du siecie au fond d'un cloitre, et du cloitre a la cour Vicieux. penitent, courtisan, solitaire, II prit, quitta, reprit, la cuirasse et la haire. Du pied des saints autels arroses de ses pleurs, II courut de la ligue animer les fureurs, Et plongea dans le sein de la France eploree La main qu'a 1'Eternel il avait consacree.

Mais, de tant de guerriers, celui dont la valeur Inspira plus d'effroi, repandit plus d'horreur, Dont le coeur fut plus fier et la main plus fatale, Ce fut vous, jeune prince, impetueux d'Aumale, Vous, ne du sang lorrain si fecond en heros, Vous, ennemi des rois, des lois, et du repos. La fleur de la jeunesse en tout temps 1'accompagne Avec eux sans relnche il fond dans la campagne ; Tan tot dans le silence, et tantot ;i grand bruit, A la clarte des cieux, dans 1'ombre de la nuit, Chez 1'ennemi surpris portant par tout la guerre, Du sang des assiegeants son bras couvrait la terre. Tels du front du Caucase, ou du sommet d'Athos, D'ou 1'oeil decouvre au loin 1'air, la terre et les flots, Les aigles, les vautours, aux ailes 6tendues, D'un vol prccipite fendant les vastes nues,

Vont dans les champs de 1'air enlever les oiseaui, Dans les bois, sur les pros, dechirent les troupeaux, Et dans les flancs affreux de leurs roches sanglantes Remportent, a grands cris, ces depouilles vivantes.

Deja plein d'esperance, et de gloire enivr6, Aux tentes de Valois il avail penetrfe. La nuit et la surprise augmentaient les alarmea : Tout pliait, tout tremblait, tout cedait a ses armes. Get orageux torrent, prompt a se deborder, Dans son choc ttinebreux allait tout inonder. L'etoile du matin commen^ait a paraitre : Mornay, qui prec6dait le retour de son maitre, Voyait dej\ les tours du superbe Paris. D'un bruit mole d'horreur il est soudain surpris . II court, il aperijoit dans un desordre extreme Les soldats de Valois, et ceux de Bourbon meme : " Juste ciel ! est-ce ainsi que vous nous attendiez ? " Henri va vous defendre ; il vient ; et vous fuyez ' " Vous fuyez, compagnons " ! Au son de sa parole, Comme on vit autrefois, au pied du capitole, Le fondateur de Rome, opprime des Sabins, Au nom de Jupiter arrcter ses Romains ; Au seul nom de Henri, les Fran^ais se rallient : La honte les enflamme, ils marchent, ils s'ecrient, Qu'il vienne ce heros, nous vaincrons sous ses yeui. Henri dans le moment parait au milieu d'eux, Brillant comme 1'eclair au fort de la tempete : II vole aux premiers rangs, il s'avance a leur t6te ; II combat, on le suit ; il change les destins : La foudre est dans ses yeux, la mort est dans ses mains. Tous les chefs ranimes autour de lui s'empressent; La victoire revient, les ligueurs disparaissent.

Comme aux rayons du jour qui s'avance et qui luit

S'est dissipe 1'cclat des astres de la nuit.

C'est en vain que d'Aumale arrete sur ces rives

Des siens epouvantcs les troupes fugitives,

Sa voix pour un moment les rappelle aux combats ;

La voix du grand Henri precipite leurs pas,

De son front menat;ant la terreur les renverse ;

Leur chef les reunit, la crainte les disperse.

D'Aumale est avec eux dans leur fuite entrainfe ; fl , 1 <&L/

Tel que du haut d'un mont de frimas couronn6, \

Au milieu des glaijons et des neiges fondues,

Tombe et roule un rocher qui menaqait les nues.

Mais que dis-je ? il s'arrete, il montre aux assiegeants, II montre encor ce front redoute si long-temps. Des siens qui 1'entrainaient, fougueux, il se degage ; Honteux de vivre encore, il revole au carnage ; / II arrete un moment son vainqueur etonn6 : Mais d'ennemis bientot il est environne. La mort allait punir son audace fatale.

La discorde le vit, et trembla pour d'Aumale : La barbare qu'elle est a besoin de ses jours : Elle s'eleve en 1'air, et vole a son secours. Elle approche ; elle oppose au nombre qui 1'accable Son bouclier de fer, immense, impenetrable, Qui commande au tiepas, qu'accompagne 1'horreur, Et dont la vue inspire ou la rage ou la peur. O fille de 1'enfer, discorde inexorable ! Pour la premiere fois tu parus secourable : Tu sauvas un heros, tu prolongeas son sort, De cette meme main, ministre de la mort, De cctte main barbare, accoutumee aux crimes, Qui jamais j usque-la n'epargna ses victimes.

Elle entraine d'Aumale auY portes de Paris, Sanglant, couvert de coups qu'il n'avait point sentis. Elle applique a ses maux une main salutaire ; Elle etanche ce sang repandu pour lui plaire : Mais, tandis qu'a son corps elle rend la vigueur, De ses mortels poisons elle infecte son coeur. Tel souvent un tyran, dans sa piti6 cruelle, Suspend d'un malheureux la sentence mortelle; A ses crimes secrets il fait servir son bras ; Et, quand ils sont commis, il le rend au trepas.

Henri sait profiler de ce grand avantage, Dont le sort des combats honora son courage. Des moments dans la guerre il connait tout le prix II presse au mome instant ses ennemis surpris ; II veut que les assauts succedent aux batailles , II fait tracer leur perte autour de leurs murailles. Valois, plein d'esperance, et fort d'un tel appui, Donne aux soldats 1'exemple, et le reqoit de lui; II soutient les travaux, il brave les alarmes. La peine a ses plaisirs, le peril a ses charmes. Tous les chefs sont unis, tout succcde a leurs voeux : Et bientot la terreur, qui marche devant eux, Des assi6ges tremblants dissipant les cohortes, A leurs yeux 6perdus alla.it briser leurs portes. Que peut faire Mayenne en ce peril pressant ? Mayenne a pour soldats un peuple gemissant Ici, la fille en pleurs lui redemande un pcre ; La, le f'rere effraye pleure au tombeau d'un frere • Chacun plaint le present, et craint pour 1'avenir; Ce grand corps alarme ne peut se r6unir. On s'assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendrt. Tous sont irresolus, nul ne veut se defendre :

Tant le faible vulgaire, avcc legerete, Fait succeder la peur u la t6merite !

Mayenne, en fremissant, voit leur troupe 6perdue. Cent desseins partageaient son ame irresolue ; Quand soudain la discorde aborde ce heros, Fait siffler ses serpents, et lui parle en ces mots •

Digne heritier d'un nora redoutable u la France, Toi qu'unit avec moi le soin de ta vengeance, Toi, nourri sous mes yeux, et form6 sous mes lois, Entends ta protectrice, et reconnais ma voix. Ne crains rien de ce peuplc imbecille et volage, Dont un faible malheur a glace le courage ; Leurs esprits sont a moi, leurs cceurs sont dans mes

mains ;

Tu les verras bientot, secondant nos desseins, De mon fiel abreuves, a mes fureurs en proie, Combattre avec audace, et mourir avec joie.

La discorde aussitot, plus prompte qu'un eclair, Fend d'un vol assure les campagnes de 1'air. Par-tout chez les Fran^-ais le trouble et les alarmes Pr6sentent a ses yeux des objets pleins de charmes: • Son haleine en cent lieux repand 1'aridite ;

Le fruit meurt en naissant, dans son germe infectfe : , Les 6pis renvers6s sur la terre languissent ; I Le ciel *• en obscurcit, les astres en pAlissent ; Et la foudre en eclats, qui gronde sous ses pieds, Semble annoncer la mort aux peuples effray6s.

Un tourbillon la porte a ces rives fecondes ' " Que 1'Eridan rapide arrose de ses ondes.

Rome enfin se decouvre a ses regards cruels, Rome, jadis son temple, et 1'effroi des mortels, G

Rome, dont le destin, dans la paix, dans la guerre,

Est d'etre en tous les temps maitresse de la terre.

Par le sort des combats on la vit autrefois

Sur leurs trones sanglants enchainer tous les rois;

L'univers flcchissait sous son aigle terrible.

Elle exerce, en nos jours, un pouvoir plus paisible ;

On la voit sous son joug asservir ses vainqueurs,

Gouverner les esprits, et commander aux cceurs ;

Ses avis sont ses lois, ses dccrets sont ses armes.

s Pres de ce capitole ou regnaient tant d'alarmes,

Sur les pompeux debris de Bellone et de Mars,

Un pontife est assis au trone des Cesars ;

Des prctres fortun6s foulent d'un pied tranquille

Les tombeaux des Catons et la cendre d'Emile.

Le trone est sur 1'autel, et 1'absolu pouvoir

Met dans les memes mains le sceptre et 1'encensoir.

La, Dieu meme a fonde son eglise naissante, Tantot persecute, et tantot triomphante : Lei, son premier apotre avec la verite Conduisit la candeur et la simplicite.

Ses successeurs heureux quelque temps I'imitcrent, D'autant plus respectes que plus ils s'abaisserent. Leur front d'un vain eclat n'etait point revctu; La pauvrete soutint leur austere vertu; Et, jaloux des seuls biens qu'un vrai chretien desire, Du fond de leur chaumiere ils volaient au martyre. Le temps, qui corrompt tout, changea bientot leura

moeurs :

Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs Rome, depuis ce temps, puissante et profanee, Aux conseils des mcchants se vit abandonnee ,

La trahison, le meurtre, et 1'empoisonnement, De son pouvoir nouveau fut 1'afFr^ux fondement. Les successeurs du Christ au fond du sanctuaire Placerent sans rougir 1'inceste et 1'adultcre ; Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux, Sous ces tyrans sacres regretta ses faux dieux. On ecouta depuis de plus sages maximes ; On sut ou s'epargner ou mieux voiler les crimes : De 1'eglise et du peuple on regla mieux les droits ; Rome devint 1'arbitre et non 1'efFroi des rois ; Sous 1'orgueil imposant du triple diademe La modeste vertu reparut elle-meme.

Mais 1'art de manager le reste des humains Est sur-tout aujoutd'hui la vertu des Remains.

Sixte alors etait roi de 1'eglise et de Rome. Si, pour ctre bonore du titre de grand honune, II suflit d'etre faux, austere et redoutc, Au rang des plus grands rois Sixte sera compt6. II devait sa grandeur a quinze ans d'artifices : II sut cacher, quinze ans, ses vertus et ses vices. II sembla fuir le rang qu'il brtilait d'obtenir, Et s'en fit croire incjigne arm d'y parvenir.

Sous le puissant abri de son bras despotique, Au fond du Vatican regnait la politique, Fille de 1'intcrct et de 1'ambition, Dont naquirent la fraude et la seduction. Ce rnonstre irigenieux, en detours si fertile, Accable de soucis, parait simple et tranquille ; Ses yeux'creux et per<;ants, ennemis du repos, Jamais du doux sommeil n'ont senti les pavota. Par ses di-guisements a toute heure elle abuse Les regards oblouis de 1'Europe confuse :

64 LA IIKXRIADE.

Le mensonge subtil qui conduit scs discours, ^.

• De la verite mrmc empruntant le secours, '

Du sceau du Dieu vivant empreint scs impostures, Et fait servir le ciel a venger ses injures.

A peine la discorde avail frappi; ses yeux, Elle court dans ses bras d'uri air mysterieux ; Avec un ris malin la flatte, la caresse ; Puis prenant tout-a-eoup un ton plein de tristesse Je ne suis plus, dit-elle, en ces temps bienheureux Ou les peuples seduits me presentaient leurs vo&ux, Ou la credule Europe, Ji mon pouvoir soumise, Confondait dans mes lois les lois de son 6glise. Je parlais ; et soudain les rois humilics Du trone, en frcmissant, descendaient & mes pieds , Sur la terre, a mon gre, rna voix soufflait les guerres ; Du haul du Vatican je lan<;ais les tonnerres ; Je tenais dans mes mains la vie et le trepas ; Je donnais, j'enlevais, je rendais les ctats. Get heureux temps n'est plus. Le senat de la France Eteint presque en mes mains les foudres que je hi nee ; Plein d'amour pour 1'eglise, et pour moi plein d'horreur, II ote aux nations le bandeau de 1'erreur : C'est lui qui, le premier, dcmasquant mon visage, Vengea la verite, dont j'empruntais 1'image. ' Que ne puis-je, 6 discorde, ardente a. te servir Le scduire lui-meme, ou du moins le punir ! Aliens, que tes flambeaux rallument mon tonnerre ; Commencjons par la France a ravager la terre ; Que le prince et 1'etat retombent dans nos £ers. Elle dit, et soudain s'elance dans les airs.

Loin du faste de Rome, et des pompes mondaines, Des temples consacres aux vanites humaines,

Dont I'appareil superbe impose a. 1'univers, L'humble religion se cache en des deserts : Elle y vit avec Dieu dans une paix profoiide ; Cependant que son nom, profane dans le monde, Est le pretexte saint des fureurs des tyrans, Le bandeau du vulgaire, et le mepris-des grands. Souffrir est son destin, benir est son partage : Elle prie en secret pour 1'ingrat qui 1'outrage; Sans ornement, sans art, belle de ses attraits, Sa modeste beautc se derobe a jamais Aux hypocrites yeux de la f'oule importune Qui court, a ses autels, adorer la fortune.

Son ame pour Henri brCilait d'un saint amour ; Cette fille des cieux salt qu'elle doit un jour, Vengeant de ses autels le culte legitime, Adopter pour son fils ce heros rnagnanime : Elle 1'en croyait digne, et ses ardents soupirs HAtaient cet heureux temps trop lent pour ses desirs Soudain la politique et la discorde impie Surprennent en secret leur auguste ennemie. Elle leve a son Dieu ses yeux mouilles de pleurs . Son Dieu, pour 1'eprouver, la livre a. leurs fureurs. Ces rnonstres, dont toujours elle a souffert 1'injure . De ses voiles sacres couvrent leur tote impure, Prennent ses vetements respectes des humains, Et courent dans Paris accomplir leurs desseins D'un air insinuant 1'adroite politique Se glisse au vaste sein de la Sorbonne antique ; C'est la que s'assemblaient ces sages reveres, Des vferites du ciel interpretes sacr6s, Qui, des peuples Chretiens arbitres et modeles, A leur culte attaches, a leur prince fideles, 6* E

Conservaient jusqu'alors une male vigueur, Toujours impenetrable aux fleches de 1'erreur Qu'il est peu de vertus qui resistent sans cesse ! Du monstre deguise la voix enchanteresse Ebranle leurs esprits par ses discours flatteurs. Aux plus ambitaeux elle off're des grandeurs ; Par l'6clat d'une mitre elle eblouit leur vue : De 1'avare en secret la voix lui i'ut vendue : Par un eloge adroit le savant enchante, Pour pnx d'un vain encens, trahit la verit6 : Menace par sa voix, le faible s'intimide.

On s'assemble en tumulte, en tumulte on decide. Parmi les cris confus, la dispute et le bruit, De ces Heux en pleurant la v6rite s'enfuit. Alors au norn de tous un des vieillards s'ecrie : " L'eglise fait les rois, les absout, les ch&tie ; En nous est cette eglise, en nous seuls est sa loi; Nous roprouvons Valois, il n'est plus notre roi. Serments jadis sacres, nous brisons votre chaine '

A peine a-t-il parle, la discorde inhumaine Trace en lettres de sang ce decret odieux. Chacun jure par elle, et signe sous ses yeux.

Soudain elle s'envole, et d'eglise en eglise Annonce aux factieux cette grande entreprise ; Sous 1'habit d'Augustin, sous le froc de Francois, Dans les cloitres sacres fait entendre sa voix ; Elle appelle, 11 grands cris, tous ces spectres austeres De leur joug rigoureux esclaves volontaires. De la religion reconnaissez lee traits, Dit-elle, et du Tres-Haut vengez les intcrrts. C'est moi qui viens a vous, c'est moi qui vous appelle. Ce fer, qui dans mes mains k vos yeux 6tincelle,

Ce glaive redoutable k nos fiers ennemis

Par la main de Dieu mcme en la mienne est remis.

II est temps de sortir de 1'ombre de vos temples :

Allez d'un zele saint repandre les exemples ;

Apprenez aux Fran<jais, incertains de leur foi,

Que c'est servir leur Dieu que d'immoler leur roi.

Songez que de L6vi la famille sacree,

Du ministere saint par Dieu mume honorfee,

Merita cet honneur en portant a 1'autel

Dos mains teintes du sang des enfants d'Israel.

Que dis-je ? Ou sont ces temps, ou sont ces jours pro-

speres,

Ou j'ai vu les Franqais massacres par leurs freres ? C'etait vous, pretres saints, qui conduisiez leurs bras; Coligny par vous seuls a re<;a le trepas. J'ai nage dans le sang ; que le sang coule encore Montrez-vous, inspirez ce peuple qui m'adore.

Le mons'tre, au mume instant, donne a tous le signal, Tous sont empoisonnes de son venin fatal ; II conduit dans Paris leur marche solemnelle ; L'etendard de la croix flottait au milieu d'elle. Us chantent ; et leurs cris, dcvots et furieux, Semblent a leur revolte associer les cieux. On les entend moler, dans leurs vceux fanatiques, Les imprecations aux prieres publiques. Prutres audacieux, imbccilles soldats, Du sabre et de l'6pce ils ont charge leurs bras ; Une lourde cuirasse a couvert leur cilice. Dans les murs de Paris cette infAme milice Suit, au milieu des flots d'un peuple impetueux, Le Dieu, ce Dieu de paix qu'on porte devant eux.

Mayenne, qui de loin voit leur folle entreprise, La meprise en secret, et tout haut 1'autorise ;

II sail combien le peuple, avec soumission,

Confond le fanatisme et la religion ;

II connait ce grand art, au.x princes necessaire,

De nourrir la faiblesse et 1'erreur du vulgaire.

A ce pieux scandale enfin il applaudit ;

Le sage s'en indigne, et le soldat en rit:

Mais le peuple excite jusques aux cieux envoie

Des cris d'emportement, d'esperance, et de joie ;

Et coinme a son audace a succede la peur,

La crainte en un moment fait place a la fureur.

Ainsri 1'ange des mers, sur le sein d'Amphitrite,

Calme a son gre las Rots, a son gre les irrite.

La discorde a choisi seize seditieux

Signalcs par le crime entre les factieux.

Ministres insolents de leur reine riouvelle,

SuT son char tout sanglant ils rnontent avec elle ,

L'orgueil, la trahison, la fureur, le trepas,

Dans des ruisseaux de sang marchent devaril leurs paa

Nus dans 1'obscurite, nourris dans la bassesse,

Leur haine pour les rois leur tient lieu de noblesse ;

Et jusque sous le dais par le peuple portes,

Mayenne, en fremissant, fes voit a ses cotes;

Des jeux de la discorde ordinaires caprices,

Qui souvent rend egaux ceux qu'elle rend complices.

Ainsi lorsque les vents, fougueux tyrans des eaux,

De la Seine ou du Rhone ont souleve les flots,

Le Union croupissant dans leurs grottes profondea

S'eleve, en bouillonnant, sur la face des ondes;

Ainsi, dans les fureurs de ces embrasements

Qui changent les cites en de funestes champs,

Le fer, 1'airain, le plomb, que les feux amollissent,

Se uielent, dans la flamme, a For qu'ils obscurcissent.

Dans ces jours de tumulte et de sedition, Thumis resistait seule u la contagion ; La soif de s'agrandir, la crainle, 1'esperance, Rien n'avait dans ses mains fait pencher sa balance, Son temple etait sans tache, et la simple equite Aupres d'elle, en fuyant, cherchait sa surete.

II etait dans ce temple un senat venerable, Propice a. 1'innocence, au crime redoutable, Qui, des lois de son prince et 1'organe et 1'appui, Marchait d'un pas egal entre son peuple et lui. Dans 1'equite des rois sa juste confiance Souveiit porte ;i leurs pieds les plaintes de la France. Le seul bien de 1'etat fait son ambition ; [1 halt la tyrannic et la rebellion ; Toujours plein de respect, toujours plein de courage, Do la soumissiun distingue 1'esclavage ; Et, pour nos libertes toujours prompt a s'armer, Connait RoTne, 1'honore, et la sait reprimer.

Des tyrans de la ligue une affreuse cohorte Du temple de Thernis environne la porte : Bussi les conduisait ; ce vil gladiateur, Monte par son audace a ce coupable honneur, Entre, et parle en ces mots u 1'auguste assemblee Par qui des citoyens la fortune est reglee : Mercenaires appuis d'un dedale de lois, Plebeiens, qui pensez utre tuteurs des rois : L:\ches, qui dans le trouble et parini les cabales Mettez 1'honneur honteux de vos grandeurs venales, Timides dans la guerre, et tyrans dans la paix, Obeissez au peuple, ecoutez ses decrets. 11 fut des citoyens avant qu'il fat des maitres. Nous rentrons dans les droits qu'ont perdus nos ancetres.

70 LA HENRIADK.

Ce peuple fut long-temps par vous-m6me abus6 ; II s'est lasse du sceptre, et le sceptre est bris6. Effacez ces grands noms, qui vous genaient sans doute, Ces mots de plein pouvirir, qu'on halt et qu'on redoute : Jugez au nom du peuple ; et tenez, au senat, Non la place du roi, mais celle de 1'etat : Imitez la Sorbonne, ou craignez ma vengeance.

Le senat repondit par un noble silence. Tels, dans les murs de Rome abattus et brulants, Ces senateurs courbes sous le fardeau des ans Attendaient fierement, sur leur siege immobiles, Les Gaulois et la mort avec des yeux tranquilles. Bussi. plein de fureur, et non pas sans effroi : Obcissez, dit-il, tyrans, ou suivez-moi. . . Alors Harlay se leve, Harlay, ce noble guide, Ce chef d'un parlement juste autant qu'intrepide ; II se presente aux Seize, et demande des fers Du front dont il aurait condamne ces pervers. On voit aupres de lui les chefs de la justice, Brulant de partager 1'honneur de son supplice, Victimes de la ibi qu'on doit aux souverains, Tendre aux fers des tyrans leurs genereuses mains.

Muse, redites-moi ces noms chers a la France ; Consacrez ces horos qu'opprirna la licence, Le vertueux de Thou, Mole, Scarron, Bayeul, Potier cet homme juste, et vous, jeune Longueil, Vous, en qui, pour hater vos belles destinees, L'esprit et la vertu devan^aient les annees. Tout le senat enfin, par les Seize enchaine, A travers un vil peuple en triomphe est mene Dans cet affreux chateau, palais de la vengeance, Qui renferme souvent le crime et 1'innocence.

Ainsi ces factieux ont change tout 1'etat ; La Sorbonne est tombee, il n'est plus de senat. . . Mais pourquoi ce concours et ces cris lamentables ? Pourquoi ces instruments de la mort des coupables ? Qui sont ces magistrate que la main d'un bourreau, Par 1'ordre des tyrans, precipite au tombeau ? Les vertus dans Paris ont le destin des crimes. Brisson, Larcher, Tardif, honorables victimes, Vous n'etes point fletris par ce honteux trepas : Manes trop genereux, vous n'en rougissez pas ; Vos noms toujours fameux vivront dans la memoire ; Et qui meurt pour son roi meurt toujours avec gloire.

Cependant la discorde, au milieu des mutins, S'applaudit du succes de ses affreux desseins. D'un air fier et content, sa cruaute tranquille Contemple les effets de la guerre civile ; Dans ces murs tout sanglants, des peuples malheureui . Unis centre leur prince, et divises entre eux, Jouets infortunes des fureurs intestines, De leur triste patrie avan<;ant les ruines ; Le tumulte au dedans, le peril au dehors, Et par-tout le debris, le carnage, et les morts.

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