‹ La Henriade, poemeChapitre 9 sur 19 · FIN DU CHANT SECOND · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT SECOND

ARGUMENT

Le heros continue 1'histoire des guerres civiles de France. Mort funeste de Charles IX. Regne de Henri III. Son caractere. Celui du fameux due de Guise, connu sous le nom de Halufre. Bataille de Coutras. Meurtre du due de Guise. Extremites ou Henri III est reduit. Mnyenne fist le chef de la ligue. D'Aumale en est le heros. Reconciliation de Henri III et de Henri roi de Navarre. Secours que promet la reine Elisabeth. Sa reponse a Henri de Bourbon.

C^UAND 1'anvt des destins cut, durant quelques jours,

A tant de cruautes pennis un libre cours,

Et que des assassins, fatigues de leurs crimes,

Les glaives emouss6s manquerent de victimes,

Le peuple, dont la reine avait arme le bras,

Ouvrit enfin les yeux, et vit srs attentats.

Ais6ment sa pitic succcde a sa furie :

II entendit gcmir la voix de sa patrie.

Bientot Charles lui-mcme en fut saisi d'horreur j

Le remords devorant s'eleva dans son cceur.

Des premiers ans du roi la funeste culture

N'avait que trop en lui corrompu la nature ,

Mais elle n'avait point etouft'c celte voix

JJui jusque sur Je trone epouvante les rois.

Par sa mere eleve, nourri dans ses maximes,

II n'etait point, comme elle, endurci dans lea crimes.

Le chagrin vint fletrir la fleur de ses beaux jours ;

Une langueur mortelle en abregea le cours :

Dieu, deployant sur lui sa vengeance severe,

Marqua ce roi mourant du sceau de sa colere,

Et par son chitiment voulut cpouvanter

Quiconque a 1'avenir oserait 1'irniter.

Je le vis expirant. Cette image effrayante

A mes yeux attendris semble etre encor presente.

Son sang, a. gros bouillons de son corps elancfe,

Vengeait le sang franqais par ses ordres verse ;

II se sentait frappe d'une main invisible ;

Et le peuple, etonnc de cette fin terrible,

Plaignit un roi si jeune et sitot moissonne,

Un roi par les mcchants dans le crime entraine,

Et dont le repentir promettait a la France

D'un empire plus doux quelque faible esperance.

Soudain du fond du nord, au bruit de son trepas, L'impatient Valois, accourant a. grands pas, Vint saisir dans ces lieux, tout fumants de carnage, D'un frere infortune le sanglant heritage.

La Pologne en ce temps avait, d'un commun choix, Au rang des Jagellons place 1'heureux Valois ; Son nom, plus redoute que les plus puissants princes, Avait gagne pour lui les voix de cent provinces. C'est un poids bien pesant qu'un nom trop tot fameux ! Valois ne soutint pas ce fardeau dangereux. Qu'il ne s'attende point que je le justifie : Je lui peux immoler mon repos et ma vie, Tout, hors la verite, que je prefere a lui. Je le plains, je le blame, et je suis son appui.

Sa gloire avait passe comme une ombre legere. Co changement est grand ; mais il est ordinaire : On a vu plus d'un roi, par un triste retour, Vainqueur dans los combats, esclave dans sa cour. Reine, c'est dans 1'esprit qu'on voit le vrai courage. Valois re^-ut des cieux des vertus en partage. II est vaillant, mais faible ; et, moins roi que soldat, II n'a de fermete qu'en un jour de combat. Ses honteux favoris, flattant son indolence, De son coeur, ;\ leur gre, gouvernaient 1'inconstance ; Au fond de son palais, avec lui renfermes, Sourds aux cris douloureux des peuples opprim6s, Us dictaient par sa voix leurs volontes funestes; Des trosors de la France ils dissipaient les restes ; Et le peuple accablj, poussant de vains soupirs, Gcmissait de leur luxe, et payait leurs plaisirs.

Tandis que, sous le joug de ses maitres avides, Valois pressait 1'etat du fardeau des subsides, On vit paraitre Guise ; et le peuple inconstant Tourna bientot ses yeux vers cet astre eclatant. Sa valeur, ses exploits, la gloire de son pere, Sa grace, sa beaute, cet heureux don de plaire Qui, inieux que la vertu, sait regner sur les CODUFS, Attiraient tous les vocux par des churnies vainqueura.

Nul ne sut micux que lui le grand art de seduire ; Nul sur ses passions n'eut jarnais plus d'empirc, Et ne sut mieux cacher, sous des dehors trompeurs, Des plus vastes desseins les sombres profondeurs : Altier, impcrieux,- mais souple et populaire, Des peuples en public il plaignait la misere, Detestait des impots le fardeau rigoureux ; Le pauvre allait le voir, et revenait heureux :

II savait prevenir la timide indigence : Ses bienfaits dans Paris annon<;aient sa pr6sence; II se faisait aimer des grands qu'il haKssait; Terrible et sans retour alors qu'il oftensait ; Temeraire en ses vocux, sage en ses artifices, Brillant par ses vertus, et mome par ses vices ; Connaissant le peril, et ne redoutant rien ; Heureux guerrier, grand prince, et mauvais citoyen.

Quand il eut quelque temps essaye sa puissance, Et du peuple aveugle cru fixer 1'inconstance, II ne se cacha plus, et vint ouvertement Du trone de son roi briscr le fondement. II forma dans Paris cette ligue funeste Qui bientot de la France infecta tout le reste ; Monstre affreux. qu'ont nourri les peuples etles grands, Engraisse de carnage et fertile en tyraas.

La France dans son sein vit alors deux monarques • L'un n'en possedait plus que les frivoles marques ; L'autre, inspirant par-tout 1'esperance ou I'effroi, A peine avait besoin du vain litre de roi.

Valois se reveilla du sein de son ivresse. i/Sty (fc^kC Ce bruit, cet appareil, ce danger qui le presse, Ouvrirent un moment ses yeux appesantis : Mais du jour importun ses regards cblouis Ne distinguerent point, au fort de la tempete, Les foudres mena<;ants qui grondaient sur sa tele : Et bientot fatigue d'un moment de reveil, Las, et se rejetant dans les bras du sommeil, Entre ses favoris, et parmi les delices, Tranquille, il s'endorrnit au bord des precipices.

Je lui restais encore ; et, tout pros de perir, II n'avait plus que moi qui pat le secourir :

46 LA HENRIA.OE.

Heritier, aprts lui, du trone de la France,

Mon bras, sans balancer, s'armait pour sa defense :

J'offrais a sa faiblesse un necessaire appui ;

Je courais le sauver, ou me perdre avec lui.

Mais Guise, trop habile, et trop savant h nuire, L'un par 1'autre, en secret, songeait il nous detruire. Que dis-je ! il obligea Valois a se priver De 1'unique soutien qui le pouvait sauver. De la religion le pretexte ordinaire Fut un voile honorable a cet affreux mystere. Par sa feinte vertu tout le peuple echauffe Ranima son courroux encor mal etouffe.

II leur representait le culte de leurs peres, Les derniers attentats des sectes etrangeres, Me peignait ennemi de 1'eglise et de Dieu : " II porte, disait-il, ses erreurs en tout lieu; " II suit d'Elisabeth les dangereux exemples ; " Sur vos temples detruits il va fonder ses temples } " Vous verrez dans Paris ses pri-ches criminels." ..

Tout le peuple, a ces mots, trembla pour ses autels. Jusqu'au palais du roi 1'alanne en est portee. La ligue, qui feignait d'en etre epouvantee, Vient de la part de Rome annoncer a son roi Que Rome lui defend de s'unir avec moi. H Jlas ! le roi, trop faible, ob6it sans murmure : Et, lorsque je volais jwur venger son injure, J 'uptrends que mon beau-frere. ;\ la ligue soumis, S'unissait, pour me perdre, avec ses ennemis, De soldats, malgre lui, couvrait deja, la terre, Et par timiditi me dl-clarait la guerre.

Je plaignis sa faiblesse ; et, sans rien menager, Je courus le combattre au lieu de le venger.

De la ligue, en cent lieux, les villes alarmees,

Centre moi, dans la France enfantaient des armees : ••'v

Joyeuse, avec ardeur, venait fondre sur moi,

Ministre impetueux des faiblesses du roi.

Guise, dont la prudence egalait le courage,

Dispersait mes amis, leur termait le passage.

D'armes et d'ennemis presse de toutes parts,

Je les defiai tous, et tentai les hasards.

Je cherchai dans Coutras ce superbe Joyeuse. Vous savez sa d6faite, et sa fin malheureuse : Je dois vous epargner des recits superflus.

Non, je ne rei^ois point vos modestes refus : Non, ne me privez point, dit 1'auguste princesse, D'un recit qui m'cclaire autant qu'il m'intcresse ; N'oubliez point ce jour, ce grand jour de Coutras, Vos travaux, vos vertus, Joyeuse, et son trepas. L'auteur de tant d'exploits doit seul me les apprendre Et peut-etre je suis digne de les entendre. Elle dit. Le heros, a ce discours flatteur, Sentit couvrir son front d'une noble rougeur ', Et reduit, a regret, a parler de sa gloire, II poursuivit ainsi cette fatale histoire :

De tous les favoris qu'idolatrait Valois Qui flattaient samollesse,etlui donnaient des lois, Joyeuse, ne d'un sang chez les Francjais insigne, D'une faveur si haute etait le moins indigne : II avait des vertus ; et si de ses beaux jours La Parque, en ce combat, n'eut abroge le cours, Sans doute aux grands exploits son ame accoutumee Aurait de Guise, un jour, atteint la renommce. Mais nourri jusqu'alors au milieu de la cour, Dans lo sfin des pbiisirs, d;ins los bras de 1'amour,

"ft

II n'eut a m'opposer qu'un execs de courage,

Dans un jeune heros dangcreux avantage.

Les courtisans en foule. attaches a son sort,

Du sein des voluptes s'scvan^aient ii la mort.

Des chiffres amoureux, gages de leurs tendresses,

Traqaient sur leurs habits les noms de leurs maitresses;

Leurs armes eclataient du feu des diamants,

De leurs bras cnerves frivoles ornements.

Ardents, tumultueux, prives d'expcrience,

Us portaient au combat leur superbe imprudence :

Orgueilleux de leur pompe, et fiers d'un camp nom-

breux, Sans ordre ils s'avan<;aient d'-m pas impetueux.

D'un eclat different mon camp frappait leur vue : Mon armce, en silence a leurs yeux ctendue, N'offrait de tous cotes que farouches soldats, Endurcis aux travaux, vieillis dans les combats, Accoutumes au sanor, et couverts de blessures ; Leur fer et leurs mousquets composaient leurs parures. Comme eux vetu sans pompe, arme de fer comme

Je conduisais aux coups leurs escadrons poudreux ; Comme eux, de mille morts affrontant la tempete, Je n'etais distingue qu'en marchant ^ leur tote. Je vis nos ennemis vaincus et renverst;s, Sous nos coups expirants, devant nous dispers6s : A regret dans leur sein j'enfon^-ais cette ep6e Qui du sang espagnol eCit ete mieux trempee.

II le faut avouer, parmi ces courtisans Que moissonna le fer en la fleur de leurs ans, Aucun ne fut perce que de coups honorables : Tous fermes dans leur poste, et tous inebranlablei

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