LA IIÉROANIÈRE I>’É(',LUY~LE-GRA \D
qu’oii [teut trouver aux divers noms qu’il porte sont l’expression ou de ses proportions ou de l’élévation du vol.
« D’après le savant Dictionnaire de Trévoux, le mot liéron vient du grec encore qu’il se tire
du latin ardea, formé des deux mots grecs aepx r^uaiv, prendre l’essor en l’air, voler fort haut ; d’autres, d’après le même Dictionnaire, aiment mieux tirer le mot latin (ïardeus, et disent qu'ardea a été dit comme ardua petens, volant fort haut, volant aux lieux les plus élevés'et inaccessibles ».
Le mot liéron pourrait également venir du teutonique lier, signifiant élevé, altus, celsus, ou du celti(jue hir, qui a la même signification avec celle de long.
Ces diverses étymologies sont très-caractéristiques.
Il faut donc espérer que le nom du héron sera respecté par les ornithologistes, et que l’étude de cet oiseau ne se conqiliquera pas des difficultés de s)'nonymie qu’on rencontre pour un grand nombre d’espèces.
C’est déjà trop que le héron dont nous nous occupons soit appelé parles uns héron gris, parles autres héron cendré, par Guérin héron commun, parBuffon héron et héron huppé, par Temminck ardea cinerea, et par Y\q\Wo{ ardea major.
Importance du héron gris.
L’organisme et les instincts de cet oiseau sont parfaitement en rapport avec ce que les auteurs ont
avancé au sujet de ses éliminations, et il reste bien établi qiril a été créé pour détruire et qu’il détruit les poissons, les petits reptiles, les lézards, crapauds, grenouilles, salamandres, coquilles d’eau douce, mollusques de mer et crabes, annélides, vers et insectes qui grouillent dans les roseaux, les criquets, colimaçons, limaces, rats d’eau, mulots, campagnols, quebjues petites jilantes marécageuses telles que la lentille d’eau et même la cliarogne.
De plus il est d’une sobriété rare : il peut, dit Buflon, rester quinze Jours sans manger (l).
Voilcà, certes, une carte qui ne réussirait pas chez un restaurateur et qui ne semble pas séduisante, même pour un oiseau. On s’explique que les aliments qui y figurent ne produisent ni la finesse de la chair ni l’embonpoint, et que le héron soit le plus souvent maigre (2) et d’un goût repoussant (3). Au souvenir d’une bécasse rôtie ou au salmis, on oublie les services que rend cet oiseau, mais on ne peut s’oublier à ce point quand il s’agit d’un héron.
Buffon dit que, de son temps, la chair du héron était appelée une viande royale (4). A cette époque, il est vrai, on élevait et on engraissait à grands frais des héronneaux dans les basses-cours. Peut-être
(1) Bnffon, ibid., p. 57.
(2) Bnffon, p. 62. — La plnparl de ceux qu’on lue sont d’une maigreur excessive. — Toussenel, Monde des oiseaux, p. 321. Par sa maigreur, il dit que pour lui le carêine dure douze mois par an.
(3) Toussenel, ibid., p. 321. Sa chair est immangeable. — Vicomte de Dax, Journal des chasseurs, année 1861. La chair du héron a une odeur huileuse et paludéenne.
La bonté de la chair d’un oiseau dépend toujours beaucoup de la nature et de la qualité des aliments dont il se nourrit. Guérin, ibid., t. VI, p. 275.
BiifTon. annoté par Flourens, t. vm, p. 158.
LA HÉRONNIÈRE d’ÉLURY-LE-GRAND
oi
(jiio de la sorte on pouvait rendre ces oiseaux dignes d’une table princière. Ce qu’il y a de certain, c’est qiCà bon droit et à ce point de vue du goût, le héron sauvage est mis par les bourgeois de notre époque à peu près au même rang que la chouette, et qu’il est sans valeur sur nos marchés.
Plusieurs fois j’en ai offert à mes chiens de bois, qui assurément ne sont pas difficiles pour le choix de leur nourriture, et ils n’en ont point voulu.
On ne peut donc prétendre que le héron soit un oiseau gibier, ni essayer de justifier par cet argument la destruction que l’on en ferait.
Dans cet écumeur de marais, dans cet agent de la salubrité publique, la plupart des chasseurs, toujours jeunes en cela, ne voient qu’une cible volante, l’occasion d’un coup de fusil.
Cet oiseau a donc été essentiellement créé pour nous rendre des services.
On peut remarquer que sa nourriture est très-variée, puisque, indépendamment de quelques végétaux^ elle comprend des animaux d’espèce, de taille etde genres différents. Ace point de vue il pourrait être classé aussi bien parmi les omnivores que parmi les reptilivoresoulespiscivores.il peut ainsi facilement changer de métier, porter son travail où il devient nécessaire et où il y a des ravageurs en excès.
Aussi on le voit en toute saison, dans tous les pays, dans tous les bois, les marais, les prairies entrecoupées de fossés (1).
Quand l’eau se couvre de glace il se rapproche des fontaines, il foule et retourne la vase en tous
(1) Oeghmd et Gerbe, ihid.^ p. 288.
sens pour forcer sa proie à en sortir, c’est là que les chasseurs en tuent pendant les glaces.
Eyidemment tous ces petits animaux, qui composent la nourriture du héron, même les couleiiyres et les vipères, nous rendent des services ; ils sont utiles dans certaines proportions, mais, dans bien des cas, ils peuvent nous causer de sérieux préjudices ainsi que nous allons le voir.
Inutile de dire combien est dangereuse la morsure de la vipère ; quand les soins ne sont pas donnés immédiatement, elle occasionne une douleur vive, de l’inflammation, des faiblesses, de l’angoisse, des déjections bilieuses, des sueurs froides, de la fièvre et quelquefois la mort.
Or, tuer et avaler une vipère est pour le héron chose facile : cela n’est pas étonnant, puisque d’un coup de bec il assomme la couleuvre qui est beaucoup plus grande et plus forte, et que le dindon et la pintade surtout, quoique faiblement armés, aiment la chasse aux vipères : ils en sont trèsfriands et les poursuivent avec tant d’acharnement qu’ils n’en laissent pas autour des fermes.
Pour chercher les vipères, le héron n’est pas toujours obligé de s’avancer dans les plaines, il en trouve dans les lieuxqu’il fréquente habituellement, dans les bois et même dans les eaux : on voit, en effet, pendant les chaleurs, ce reptile sur les rives des étangs : il fuit dans les roseaux, il traverse à la nage les rivières.
Ces faits sont bien connus dans certaines parties de la Haute-Marne.
Les couleuvres sont les plus grands reptiles de notre contrée ; quelques-unes ont plus de 1 mètre
LA IIÉRONNIÈRE d’ÉCURY-LE-GRAN1)
50 centimètres, tandis que la vipère n’a que de 50 à 70 centimètres ; mais elles n’ont pas, pour tuer leurs victimes, du venin comme cette dernière. Sous ce rapport, elles ne sont donc pas à craindre : cependant elles détruisent les œufs des poissons et même les poissons, les oiseaux et leurs œufs ; elles montent jusqu’au sommet des arbres pour y manger les œufs et les petits : j’ai souvent eu occasion de le constater.
U faut bien aussi compter pour quelque chose l’etfroi que les couleuvres inspirent elle mal qui en résuite, car ce sentiment est trop instinctif et trop général pour ne pas persister malgré les raisonnements des naturalistes.
11 est d’ailleurs prudent, dans qLiebjues circonstances, de se mettre sur ses gardes. La morsure de la couleuvre n’est pas venimeuse, mais elle a le mordant de la scie. Quand la couleuvre à collier entre en colère, il lui suinte d’entre les écailles du ventre une humeur fétide dont les yeux elles écorchures se trouveraient mal. Enfin, la couleuvre vipérine et la couleuvre lisse ont avec la vipère une ressemblance telle, que dans les broussailles elles herbages où on les trouve également, on peut se tromper facilement.
En détruisant, dans une certaine mesure, ces divers reptiles, les hérons rendent évidemment de grands services ; cela est d’autant plus vrai que les vipères et les couleuvres pullulent dans quelquesuns de nos départements.
Par exemple, les marais d’Ecury ont toujours été fréquentés par les couleuvres ; elles peuvent s’y multiplier d’autant plus qu’elles trouvent à se
cacher dans les herbages et dans les plantations nouvelles; à Tépoque de l’accouplement et en hiver, on en trouve parfois beaucoup dans le même lieu.
En dehors du rayonnement de la héronnière, on en voit bien davantage. Je connais deux gardes qui, au moment de l’accouplement, en ont tué d’un seul coup de fusil l’un 32, l’autre U, dans la forêt de Montiers, (jui touche au département de la Meuse; on a tué- en un jour des centaines de couleuvres qui étaient dans le fumier de l’ancienne abbaye de Cheminon, près de la Haute-Marne ; on en trouve en hiver des monceaux sous une voûte construite à la source du ruisseau de Cousances (Meuse).
Le département de la Haute-Marne a donné, en 1858, 5,500 fr. pour la destruction des vipères : le sieur Roy, de Rizaucourt, a reçu 1,000 fr. pour en avoir détruit, en 1857, plusieurs milliers de tous âges ; le sieur Rozier, de St-Blin, touche annuellement à peu près pareille somme : il a même reçu en une même année 1,400 fr.
Ces divers reptiles s’enfonçant dans le sol pendant l’hiver, ne peuvent être détruits que pendant la bonne saison ; alors le héron fait la police le jour et une partie de la nuit, et il est d’autant plus vigilant qu’il doit pourvoir aux besoins de sa jeune famille.
Les lézards détruisent aussi les œufs d’oiseaux, et de cette façon ils nous privent d’insectivores utiles (1).
Les crapauds, les grenouilles et les salamandres
(I) Boisduval, Essai sur l’entomologie horticole^ p. 22.
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terrestres avalent des insectes carnassiers et utiles.
Les crapauds et les grenouilles mangent beaucoup d’œufs de poissons, notamment ceux de la carpe, parce qu’ils sont déposés sur les herbages au milieu desquels vivent ces batraciens.
Leurs bavures, suintements et déjections, joints à ceux des couleuvres et des autres petits animaux qui pullulent dans les roseaux, ne peuvent avoir, quand cette population est excessive, qu’une mauvaise influence sur la qualité des eaux (1).
Quand ces animaux meurent naturellement, ils corrompent dans une certaine proportion l’eau et l’air; il suffit d’en avoir rencontré sur les rives d’étangs ou de rivières en état de putréfaction pour en être convaincu.
A ces points de vue, les ophidiens, les batraciens et les autres animaux aquatiques qu’avale journellement le héron peuvent contribuer, dans certains cas, à empêcher la croissance du poisson et à le rendre de qualité et de prix moindres que celui de rivière, à ne laisser aux herbages qu’une valeur de litière et à favoriser le développement des miasmes pestilentiels qui rendent l’air insalubre.
(1) Ray, Faune de l'Aube. Quand la couleuvre est eu colère, il suinte d’entre les écailles du ventre une humeur fétide, p. 113. L’humeur laiteuse et jaunâtre qui exsude de la peau du crapaud et concourt au travail de la respiration doit donner de mauvaises propriétés à l’eau, puisque cette liqueur peut faire mourir de petits animaux. Nous pensons que la répugnance qu’il inspire n’est pas sans fondement, et nous avons éprouvé que sa salive et le liquide qu’il éjacule quand on le tourmente et l’humeur de sa peau causent sur les membranes muqueuses un sentiment de brûlure et y déterminent les phlyctènes, comme le ferait l’euphorbe-réveille-matin. L’humeur même des grenouilles, et surtout celle de la rainette des arbres cause sur les lèvres et les yeux un prurit désagréable ; p. 120.
i:t le héron grts.
oO
Les mulots, les campagnols, les mollusques, attaquent les plantes et les arbres, et après avoir ravagé les campagnes, ils pénètrent dans les jardins.
Or, si tous les méfaits et les déprédations que nous venons de signaler se généralisaient, ce qui arriverait infailliblement avec la multiplication excessive des espèces qui les commettent, l’homme serait menacé des plus grands dangers.
En les détruisant, le héron devrait donc nous apparaître comme un véritable libérateur.
Autre hypothèse : Ces petits animaux ne sont pas en excès, ils sont seulement en nombre modéré. Y a-t-il inconvénient à ce que le héron en mange ?
Pour ne pas entrer dans la question des âges, supposons qu’ils meurent au bout de cent jours, soit par maladie, soit par accident, soit parce que le terme de leur vie est arrivé : s’ils sont mangés le quatre-vingt-dix-neuvième jour, ou dans les derniers jours, il ne pourra en résulter grand dommage : si même leur reproduction est tellement abondante que des vieux, des adultes et des jeunes étant détruits, la tâche de l’espèce n'en est pas moins assurée, il n’en résultera aucun trouble dans l’économie générale de la nature.
« C’est précisément ce qui a lieu dans les pays à peu près primitifs », dit M. Gloger, « où rien ne vient troubler les relations bien réglées entre le règne animal et le règne végétal ».
De ce que cet oiseau élimine quelques-uns de ces animaux quand ils ne sont qu^en nombre modéré, il résulte même certains avantages.
Si ces animaux de petite taille, mais innombrables, étaient morts dans l’eau, ils l’auraient.
LA HÉROiNlS’lÈRE u’ÉCURY-LE-GRAND
ainsi que nous l’avons dit, corrompue dans une certaine proportion.
Ensuite ces petits animaux, au lieu de servir, comme le fumier, à l’alimentation des plantes, offrent une nourriture fortifiante à des oiseaux,, utiles comme serviteurs ou comme gibier.
Enfin ces oiseaux, en en faisant une nourriture à peu près liabitiielle, n’hésitent pas à en manger beaucoup quand il y en a en abondance.
En mangeant tous ces animaux quand ils sont en excès, c’est-à-dire réellement nuisibles, quand, en raison des circonstances, la tâche de leur espèce est assurée et que, par suite, ils sont inutiles, le héron remplit donc des fonctions essentielles, et, dans tous les cas^ il est irréprochable.
Troisième hypothèse : Tels de ces petits animaux sont momentanément peu nombreux; dans ce cas le héron, en en détruisant, ne sera-t-il pas la cause indirecte de quelques dommages?
Nous savons que sa nourriture est très-variée, et ({ue, comme éliminateur, il a mission de surveiller un grand nombre d’espèces d’animaux. Or, il s’en faut que dans chacune d’elles la surabondance se produise dans le même temps. Quand l’une de ces espèces est peu nombreuse, cet oiseau se portera naturellement sur d’autres , sur celles qui lui offriront plus de profit et moins de peine; il agira en cela comme beaucoup de ménagères qui, malgré certaines préférences, prennent au marché ce qui est le plus abondant et le moins cher.
Il semble donc bien logique de toujours considérer le héron comme un utile modérateur de certaines petites espèces d’animaux, comme un rouage
ET LE HERON ORfS.
(il
nécessaire dans le mouvement si complique et si admirable des forces végétales et animales de ce monde; rouage dont nous devons seconder et non entraver la direction, d’autant qu’elle lui a été donnée par le grand ordonnateur de toutes choses.
Mais, dit-on, il mange du poisson.
La cigogne aussi mange du poisson, et, malgré cela, les Alsaciens, ainsi que les Allemands et les Hollandais , ont toujours considéré cet oiseau comme un bienfait pour leurs contrées; maintenant encore, ils se font un devoir de le protéger quand il vient établir son nid sur leurs maisons, sur leurs cheminées.
Depuis quelques années, des cigognes s’étant montrées à l’époque du printemps à Luxeuil, le maire de cette ville a pris aussitôt des mesures pour favoriser leur installation.
L’ibis qui, avec la cigogne et le héron, fait partie des échassiers aquatiques, a été appelé par les Egyptiens oiseau sacré, et, malgré les poissons qu’il mangeait, il a été l’objet d’un culte particulier et a eu les honneurs de l’embaumement.
Le héron a été protégé en Angleterre comme la cigogne dans nos départements de l’Est; à Taïti, les insulaires ont pour lui un respect qui va jusqu’à la superstition (l).
Ces trois espèces d'oiseaux ont entre elles tant d’analogie que M. Gerbe (t. ii) les a classés, avec la grue et quelques autres, sous le nom générique d’échassiers berodions.
Ces manifestations traditionnelles des peu])les
(1; Buü’on, ihUL, p. 64.
02 TA IIÉRONNTÈHE T»’ÉCüRY-LE- fiRAA’T»
auraient dû mettre en garde contre les opinions trop souvent exagérées des chasseurs et des pêcheurs; on aurait trouvé que les anciens avaient raison de traiter le héron non pas comme un voleur, mais comme un ouvrier utile et n’exigeant pas un salaire élevé (1).
En effet, le héron peut varier beaucoup sa nourriture, tous les auteurs le reconnaissent. Il absorbe, selon les circonstances, quelques plantes, et des animaux autres que les poissons : ce qui prouve déjà qu’il est loin de vivre exclusivement de ces derniers.
Il n’emploie pas les divers moyens de ])êche qui ont été mis à la disposition des oiseaux. Il ne vole pas de manière à happer le poisson à la surface de l’eau comme le balbuzard, il ne nage pas comme le canard, il ne plonge pas comme le grèbe-castagneux. Ce qu’il peut faire, c’est de se poster et d’attendre que le poisson passe pour lui décocher son bec. Or, il ne peut s’avancer qu’à 30 centimètres de profondeur. Il y a donc déjà des immensités d’eau dans lesquelles il ne mettrajamais les pieds; et sur les rives des étangs et des rivières, il ne ])rendra ni les plus gros ni les meilleurs poissons.
C’est sur cette considération de dommage peu important qu’est basée la tolérance que l’Etat réserve en faveur des pêcheurs à la ligne sans fond, quand ils louent la pêche de ses cours d’eau.
D^ailleurs, quand un oiseau est de force à manger des couleuvres, des crapauds et de la charogne, il peut se contenter facilement de mauvais pois-
(1) Ne mangez point le héron, l’ibis, dit la Bible. — Doutéronome, ch. XIV, V
ET LK HÉFiÛX (iRIS.
sons, et il ne doit pas dédaigner les petits, [)iiisqu’il mange des insectes.
11 importe aussi de se rappeler le proverbe : Vif comme un poisson. Cet animal fuit avec une rapidité extraordinaire, et le héron, malgré son habileté, ne peut en prendre trop facilement.
Si cela arrivait, c’est que le poisson serait trèsabondant. Alors le héron rendrait souvent les mêmes services que les brochets jetés par les propriétaires dans leurs étangs pour empêcher la trop grande multiplication du poisson, et laisser d’autant plus d’espace et de nourriture à ceux dont on attend le développement.
Alors le héron serait dans son véritable rôle, car il mangerait des poissons qui sont non-seulement inutiles, mais nuisibles.
En ces matières on doit toujours se reporter à ce que nous avons dit des rapports si concordants de la production et de l’élimination.
Plus est grande la force de reproduction que Dieu a donnée à telle ou telle espèce des plantes ou des animaux, plus sont nombreux, variés et puissants les agents qu’il a créés pour les éliminer.
Or, personne n’ignore que les poissons pondent un très-grand nombre d’œufs. Si ces pontes réussissaient complètement et si les jeunes poissons n’étaient pas soumis au contrôle de l’élimination, il en résulterait une production excessive et qui aurait d’autant moins de valeur qu’elle serait plus abondante. On peut en juger par la ponte d’une carpe.
LA IIÉBONNIÈRE d’ÉGURV-LE-GRAM)
On a trouvé :
Dans une carpe de 250 gr., 237,000 œufs
— 730 gr., 342,000 —
— 2500 gr., 621,000 — (1)
D’après Vogt cité par Joigneau on a vu des carpes
dont les œufs pesaient plus que le poisson. On a estimé le nombre des œufs en question à plus de 700,000 (2).
Ainsi une douzaine de ces carpes pourraient produire en juin 80,000,000 d’œufs et souvent ces poissons font une seconde ponte en août ! !
Enfin, avec des coups de fusil et de pistolet, et même certains épouvantails du genre de ceux que les canardiers emploient pour éloigner les canards des lieux où il n’y a pas d’affût, on peut écarter bien des hérons, même quand la chasse est fermée, et il peut y avoir de l’intérêt à en agir ainsi quand les réservoirs et les petites carpières laissent trop de prise à ces oiseaux (3). Si, du reste, malgré l’emploi de ces moyens les hérons ravageaient ces réservoirs, il serait bien juste que le propriétaire pût obtenir de M. le préfet une autorisation particulière pour les détruire.
D’un autre côté, et nous l’avons vu, les ophidiens, les batraciens et d’autres petits animaux que détruit le héron peuvent, sous beaucoup de rapports, nuire aux propriétaires de rivières et d’étangs.
(1) Manuel Roret, Pêcheur, p. 4G.
(2) Joigneaux, Pisciculture, p. 31.
(3) Un jour d’été qu’un réservoir du château de M. le comte de Sainte-Suzanne était à peu près à sec, les hérons s’eu approchèrent ; ils piquèrent des carpes qui pesaient plus d’un kilogramme, mais sans pouvoir les emporter ; on tira quelques coups de fusil à poudre, les hérons disparurent et ne revinrent plus.
RT LE HÉRON GRIS
Or, pourquoi vouloir que ce travail soit tout à fait gratuit, quand tous nos animaux de service nous imposent des sacrifices, quand les oiseaux les plus utiles nous coûtent quelque chose ? La cigogne et l’ibis font à leur profit quelques prélèvements de poisson ; les becs-fins qui purgent nos jardins d’insectes, touchent à nos fruits sucrés ; riiirondelle elle-même mange le fameux échenilleur qu’en entomologie on nomme ichneumon.
De ces animaux qui servent de nourriture au héron, beaucoup s’enfonçant en terre pendant les temps durs de l’hiver, cet oiseau mourrait alors de faim s’il ne pouvait prendre une autre nourriture, il est donc juste qu’il mange un peu de poisson ; le cultivateur nourrit bien et paie en hiver ses domestiques en raison des services qu’ils lui rendront en été au moment des moissons.
En mangeant 20 kilog.de poisson, le préjudice que cause cet oiseau ne sera pas non plus aussi grand que le bien qu’il fera, même aux propriétaires de poissons, en détruisant dans certaines circonstances 10 kilog. soit de crapauds, soit de mulots, soit de limaces, soit de couleuvres, etc., car le travail auquel il faut se livrer pour détruire ces petits animaux coûterait très-cher à l’homme, parce qu’il ne peut avoir lieu qu’à certains moments de l’été, de l’hiver, des temps de pluie, de la nuit, et par des procédés particuliers à l’oiseau.
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en détruisant une vipère, le héron peut sauver la vie d’un homme, et ainsi largement payer bien des tonnes d’excellents poissons.
Aussi un ornithologiste très-observateur a-t-il
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dit(l) : «Le héron est un oiseau beaucoup plus utile que nuisible, qui avale plus de couleuvres, de grenouilles et de crapauds que de carpes, et qui déserte volontiers les étangs et les gués des fleuves pour défendre nos plaines quand le mulot les envahit à l’arrière-saison ; c’est un auxiliaire libre de l’homme, un gardien-né de son repos et de ses cultures ».
En définitive, s’il convient d’éloigner les hérons des carpières et des réservoirs, il faut le reconnaître, cet oiseau détruit moins de poissons que ne le pensent généralement les propriétaires d’étangs ; il en mange souvent de médiocre valeur comme taille et qualité, beaucoup qui sont nuisibles ou inutiles, et qui pour cette raison doivent être éliminés, et il est juste qu’on lui en abandonne pour les services difficiles qu’il rend à l’intérêt général.
Telles sont les raisons pour lesquelles la famille de Sainte-Suzanne a toujours protégé chaque été 800 hérons tout près de ses canaux qui, sur une surface d’environ 9,000 mètres et sur une longueur de 3,000 mètres, sont empoissonnés toute l’année.
Un propriétaire de pêches, qui ne restait pas insensible à mes démonstrations, finit par me dire : « Cet oiseau au moins m’est personnellement plus nuisible qu’utile ».
Je lui répondis : Il pourrait en être ainsi sans que cela vous autorisât à demander à Monsieur le préfet de le classer parmi les oiseaux nuisibles.
Il est de règle que les intérêts particuliers soient subordonnés à l’intérêt général, et n’est-il pas juste
(1) Toussenel, Monde des oiseaux, p. 321.
que vous fassiez quelques sacrifices à l’intérêt général, quand surtout vous jouissez d’avantages considérables comme voisin de cours d’eau ou propriétaire d’étang ?
Si les rives d’un ruisseau non navigable, dont vous êtes propriétaire, sont favorables au stationnement des poissons et des canards, vous pouvez en profiter au détriment de ceux qui les ont nourris. Vous arrondissez votre rive au moyen d’alluvions qui viennent de vos voisins riverains. Vous pouvez prendre les eaux pour faire ou irriguer un pré à mon détriment, quoique je sois votre voisin du côté de la plaine et que les eaux ne soient pas un produit de votre sol. Vous profitez de l’humidité de votre terre pour planter des peupliers; tout en vous mettant à 2 mètres de mon terrain , par les racines et l’ombrage vous me portez un grand préjudice. C’est surtout sur vos rives humides que les insectes appelés cousins (1) viennent déposer leurs œufs. Si ces animaux pullulent au point de m’incommoder gravement, moi, mes chevaux et mon bétail, c"est vous qui en êtes cause. Propriétaire d’étang ou d’eaux stagnantes, vous corrompez l’air, et ainsi vous me préparez peut-être une fièvre paludéenne, et, si le choléra vient, la mort.
J’ajoutai : Vous le voyez, la bonne opinion que j’ai du héron se fonde sur de nombreuses et puissantes raisons, et très-certainement vous ne pouvez pas en avoir autant pour être d’un avis contraire. Vous ne pouvez que douter, mais alors rappelez-
(1) Les cousins y sont recheichés par les rousseroües, turdoïdes, effarvates et verderolles, et par les phragniiies. De ?iorguet.
LA HÉRONNIÈRE d’ÉCURY-LE-GR AND
VOUS cette grande maxime du droit pénal : Dans le doute, abstiens-toi.
Ai-je changé l’opinion de ce propriétaire ? Je le désire, ne serait-ce que pour lui épargner des critiques du genre de celles-ci :
« J’ai dit que les propriétaires n’envisageaient que le moment présent, et que dès lors ils jugeaient les questions d’histoire naturelle à un point de vue restreint, très-incomplet et très-faux. Pour diminuer ma responsabilité au sujet de cette grave accusation, je cite ici un passage de M. Michelet : L’avare agriculteur, mot juste et senti de Virgile Géorgiques, liv. IV, 47), avare, aveugle réellement qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et défenseurs des moissons. Pas un grain à celui qui dans les airs pluvieux, poursuivant l’insecte à venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait chaque feuille, détruisait chaque jour des milliers de futures chenilles : mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux sauterelles que l’oiseau aurait combattues I
« Les yeux sur le sillon, sur le moment présent, sans voir et sans prévoir, aveugle sur la grande harmonie qu’on ne rompt pas en vain, il a partout sollicité ou applaudi les lois qui supprimaient l’aide nécessaire de son travail, l’oiseau destructeur des insectes : et ceux-ci ont vengé l’oiseau. 11 a fallu en hâte rappeler le proscrit. A l’Ile-Bourhon, par exemple, la tête du martin était à prix, il disparaît, el alors les sauterelles prennent possession de l’île, dévorant, desséchant, brûlant d’une âcre acidité ce qu’elles ne dévorent pas. Il en a été de même dans l’Amérique du Nord, pour l’etourneau, défenseur
du maïs. Le moineau même qui attaque le grain, mais qui le protège encore plus, le moineau pillard et bandit, flétri de tant d’injures et frappé de tant de malédictions, on a vu en Hongrie qu’on périssait sans lui, que lui seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille ennemis ailés qui régnent sur les basses-terres ; on a révoqué le bannissement, rappelé en hâte cette vaillante lan~ dwehr, qui peu disciplinée n’est pas moins le salut du pays (1) ».
On peut faire une dernière objection : l’impôt sur le poisson deviendrait trop considérable si les hérons se multipliaient à l’excès.
D’abord à notre époque de chasse acharnée, il est peu probable que le héron soit complètement respecté des chasseurs.
Ensuite, il ne faudrait pas croire que l’homme ait beaucoup à intervenir pour rétablir l’équilibre entre la multiplication des hérons et celle des plantes et des animaux qu’il a mission de détruire. Quand le héron ne trouve pas de travail quelque part, il émigre, ce qui arrive quand les pontes réussissent bien et que les familles deviennent nombreuses ; la héronnière d’Ecury en est un exemple frappant.
Ensuite, de même que le héron est appelé à modérer certaines forces de la nature, de même les oiseaux de proie (2) sont chargés de surveiller et de modérer la multiplication des hérons, et ils
(1) Abbé Vincelot, Réhabilitation du pic-vert, p. 41.
(2) Les rapaces étant les plus forts des oiseaux ne peuvent être utilement attaqués et contenus par d’autres; l’intervention de l’homme est donc plus nécessaire pour les contenir dans de justes proportions, et on s’explique qu’a leur égard on ait fait des règlements particulier» et que la loi en ait déclaré quelques-uns nuisibles.
LA HÉRONNIÈRE î)’ÉCURY-LE-ÜRAiND
prélèvent un tribut d’autant plus grand que les hérons sont plus nombreux. De là ces luttes qui ont attiré l’attention des fauconniers et qui ont valu au héron une place aussi honorable que malheureuse dans les tournois cynégétiques du moyen âge.
Apprivoiser certains rapaces, les dresser de manière à en faire des auxiliaires de chasse, c’était la une grande et belle pensée qui a trouvé de nombreuses applications comme école et comme plaisir dans les loisirs de la noblesse ancienne ; malheureusement pour le héron, on a remarqué qu’il était de force à se défendre. Il fuit d’abord ; si malgré la rapidité et l’élévation de son vol il est mis au ferme, il dégaine, et un duel à mort s’engage ; souvent la victoire est disputée, et l’on a vu tomber expirants les deux lutteurs.
L’attaque du héron était par suite de cela une haute école, et quand elle était couronnée de succès, elle devenait une j)reuve décisive de savoir, un diplôme de docteur ès-chasse. De la sorte elle s’expliquait.
Mais c’est bien assez pour le héron d’avoir à lutter contre les faucons à l’état sauvage, et s’il était protégé partout comme à Écury, il n’aurait sans doute aucune raison de regretter les honneurs du moyen âge.
Le héron pourrait, du reste, peut-être jouer un rôle tout nouveau dans les chasses de notre temps, non comme chassé mais comme chasseur.
Ne pourrait-on pas l’apprivoiser et le dresser de manière à le faire pêcher et chasser selon nos désirs et nos intérêts? Les chinois ont depuis
ET LE HÉRON ORK
longtemps fait du cormoran un auxiliaire de pêche. Ne serait-il pas utile et même intéressant de se servir du héron pour purger les propriétés de nombreux parasites? Ce sont là des perspectives un peu prosaïques, mais il y a là aussi des raisons d’économie rurale qui devraient tenter.
Ce qu’il y a de consolant, c’est qu’en nous contentant de ne pas proscrire le héron, nous jouirons de ces derniers bienfaits.
En résumé, par cela seul que Dieu a créé cette espèce d’oiseau pour toutes les régions de notre globe, nous pouvons déjà être certains qu’il n’est pas inutile dans l’économie générale de la nature.
Les merveilleuses harmonies de toutes les parties de son corps, les rapports si admirables qui existent entre la force qu’il représente et les animaux qu’il est chargé d’éliminer, nous font voir combien il nous serait impossible de remplacer un pareil agent. Ensuite, et pour les raisons qui précèdent et qui suivent, nous pensons qu’il est actuellement plus utile que nuisible dans l’Est de la France, et que même dans certains lieux du bassin de la Marne, en été surtout et pendant les épidémies, il est nécessaire, comme le sont la cigogne dans le bassin du Rhin, et l’ibis dans celui du Nil (1).
Il est à remarquer du reste que dans aucun
(1) Le héron cendré, celle de toutes les espèces qui est la moins nombreuse dans les pays habités, et qui vit le plus isolée dans chaque contrée, est néanmoins celle qui est la plus répandue sur le globe. On l’a trouvée en Egypte, sur les côtes d’Afrique, en Guinée, au Congo, au Malabar, en Perse, au Japon, au Tonquin, aux Antilles, au Chili, à 0-Taïti, en Sibérie, dans le nord de l’Amérique, jusque dans les régions arctiques ; en Europe, il est surtout très-abondant dans la Hollande (D’Orbigny, au mot Héron, p. 581).
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département de France et dans aucune province des nations étrangères le héron n’a été déclaré nuisible par la loi.
Il ne figure pas non plus au nombre des espèces signalées par les professeurs administrateurs du muséum d’histoire naturelle de Paris, à la demande de M. le ministre de l’intérieur, comme pouvant être nuisibles (1). Au contraire, partout au nom de l’intérêt général il est reconnu comme utile.
(1) Circulaire ministérielle en date du 28 août 1861.