‹ La héronnière d'Écury et le héron grisChapitre 18 sur 26 · RAISON DE SON INSTALLATION · texte numérisé non relu

RAISON DE SON INSTALLATION

Peu de contrées devaient sembler aux hérons aussi favorables pour un établissement principal que la région d’Ecury.

Il y avait, dans ce pays, des marais nombreux et très-étendus, et ses coteaux peu élevés n’étaient point boisés (1). Le héron pouvait donc compter sur une nourriture abondante et sur de vastes horizons où ses ennemis ne paraîtraient pas sans être aperçus. Ce dernier avantage était fort apprécié de la grande outarde qui, depuis les plantations de sapins et le tir perfectionné des fusils à piston et à culasse, a disparu de la Champagne (2).

Ce pays avait été autrefois également adopté par les cigognes (3). En 1854, huit de ces oiseaux sont encore venus établir leurs nids k Jalons, près d’E-

(1) Champigneul n’est qu’à 92 mètres au-dessus du niveau de la mer, hauteur bien au-dessous de la moyenne des plaines en France, qui. d’après Humbold, est de 156 mètres, et d’après Arago, de 206.

(2) Les dernières jeunes outardes recueillies en Champagne ont été trouvées en juin 1846, à 10 kilomètres des marais de Saint-Gond, sur le territoire de Fère-Cliampenoise. L’une d’elles a été élevée et apprivoisée par M. Gérardin, percepteur.

(3) Elles ont autrefois niché à Tioyes.

cury, sur des peupliers dont la cime avait été coupée ; mais ces nids n"ont pas trouvé grâce devant les gamins, et les cigognes sont parties pour ne plus revenir.

Les marais de St-Gond, situés à 30 kilomètres de Champigneul, couvraient autrefois environ 3,000 hectares, répartis dans les arrondissements d’Epernay et de Châlons, sur les territoires de Morains, Bane, Colligny, Aulnay-aux-Planches, Aulnizieux, Coizard, Joches, Vert-la-Gravelle, Gourjeonnet, Villevenard, Broussy-le-Petit, Broussy-le- Grand, Reuves, Oyes, St-Prix. Ces marais ont pu être et ont été desséchés, à l’exception de 400 hectares environ. Tout près de la héronnière, à Champigneul et à Aulnay, il y a bien aussi 200 hectares non desséchés.

Ces contrées ont ainsi conservé une notable partie des animaux et des plantes aquatiques que l’on y remarquait autrefois; elles sont encore, pour les échassiers de marais, le stationnement le plus considérable de nos contrées ; c’est là qu’à l’époque des passages on tue le plus de pluviers, vanneaux, bécassines, râles.

D’ailleurs, à 20, 30, 40, 60 kilomètres d’Ecury, distance que franchissent journellement les hérons, on trouve encore, indépendamment de la Marne et de ses affluents, des eaux stagnantes qu’elle laisse sur ses riv es en se déplaçant constamment, l’Aisne, l’Aube, la Seine et leurs affluents, et en faisant 1 kilomètre en une minute et demie, il faut au héron très-peu de temps pour opérer ces travi rsées sans stationnement. Aussi dans les divers pays situés à 30, 40, 50, 60 kilomètres, on voit venir les hé-

LA HÉRONNIÈRE d’ÉCÜRY-LE-GRAiND

rons de la direction d’Ecury et retourner dans la même direction ; et dans les pays intermédiaires, on les voit passer et repasser (4). J’ai pu constater ces faits à Vanault-les-Dames, Pargny, Givry-en-Argonne, Omey.

L’établissement de la héronnière d’Ecury a donc été et est encore un fait naturel.

Son importance est d’autant plus grande qu’il n’existe plus en France que deux ou trois très-petites héronnières ; l’une d’elles, composée d’une vingtaine de couples, est établie dans le Finistère, commune de Guipaves, près du château de Clairbon ; une autre, moins nombreuse, se trouve dans la Camargue (Rhône).

Dans la forêt d’Orient, département de l’Aube, on remarquait encore, il y a vingt ans, une douzaine de nids de hérons, qui ont été détruits sans être remplacés.

Près des étangs de la région de Montier-en-Der, il existait une petite héronnière qui a aussi disparu ; elle était d^autant mieux située, que, comme celle de Montiers-sur-Saulx, elle était tout près des vipères de la Haute-Marne (2).

On trouve bien dans les grands bois quelques nids isolés, mais en très-petit nombre, cela est naturel ; ces nids sont faciles à voir et ainsi plus que tous autres ils sont exposés à la destruction.

Si la héronnière d'Ecury n’existait plus, il est fort

(1) Il y a peu d’oiseaux qui, dans le même climat, fassent d’aussi grandes traversées que les hérons. Buffon, p. 61.

(2) Le garde forestier Chastelot, de Dronay, a tué sept vipères d'un seul coup de fusil, sur la chaussée de l’étang de la Guépière, c’est-àdire à 12 kilomètres environ du lieu où était autrefois cette héronnière.

ET LE HÉRON GRTS

à croire que cet oiseau disparaîtrait de nos contrées comme plusieurs espèces que nous avons perdues depuis trente ans, et notamment la cigogne.

Fort heureusement, cette héronnière est établie dans un domaine de la famille de Sainte-Suzanne.

Comme par le passé, cette famille se fait un devoir et un honneur de la protéger, et le garde du château reçoit toujours comme mission spéciale Tordre de la surveiller.

Ainsi se trouvent sauvegardés certains intérêts de Test de la France, sans Tintervention des pouvoirs publics.

§ 3. EMPLACEMENT DE LA HÉRONNIÈRE. — NIDS (j^.

Nous Tavons dit, la héronnière est très-rapprochée des habitations. Elle est à 1500 mètres environ de Champigneul,

En 1830, elle était à 363 mètres du château.

Les arbres sur lesquels elle était établie étant morts, les nids furent reconstruits à 100 mètres plus au nord, c’est là que je les ai trouvés en 1865. Ils étaient placés sur des aunes et des frênes, hauts de 16 à lOmètres, généralement sans branches jusqu’à la hauteur de 8 à 10 mètres, d’une écorce lisse et difficile pour les grimpeurs, ayant le pied dansTeau et la vase. De la sorte les nids sont non-seulement d’un accès difficile pour les dénicheurs, mais encore inaccessibles aux écureuils, fouines, martres.

En 1871, Monsieur le comte de Sainte-Suzanne a creusé un petit canal pour assainir ces terrains ma-

(1) Ces passages, reproduits tels qu’ils étaient dans l’édition de 1869, seront complétés par les paragraphes siiivants.

LA HÉRONNIÈRE r’ÊCüRY-LE-GRAxAD

récageux. Depuis lors, des fouines ou des martres ont yisité les nids et ont surtout pris des œufs.

Les taillis et quelques arbres ayant été coupés en 1872, près de la liéronnière du côté du château, un certain nombre de nids ont été reportés dans la direction opposée. En 1875, une dizaine de ces nids s’avançaient presque à l’extrémité du bois, c’est-àdire de 80 à 180 mètres en avant des autres et à 150 mètres environ d’une ferme.

Le groupement de ces nids, comme d’autres faits que nous avons signalés et que nous signalerons, donne à penser que les hérons se sont préoccupés du moyen de protéger leurs nichées contre leurs ennemis de l’air, aussi bien que contre ceux de la terre. En effet, l’enceinte de la héronnière affecte la forme d’un ovale ayant pour grand diamètre, du nord au midi, 110 mètres, et du levant au couchant, 90 mètres. Au centre de l’ovale et en raison de la profondeur du marais, il y a très-peu d’arbres, et par suite très-peu de nids, en sorte que presque tous les nids forment pour la héronnière une imposante ceinture. De quelque côté que viennent les oiseaux de proie et les corbeaux, ils se trouvent en face d"une ligne de hérons, et ils trouvent dans le nombre, les tourbillonnements et les cris de ces oiseaux, de véritables épouvantails qui suffisent le plus souvent pour effrayer et éloigner les agresseurs.

Au nord-est et au sud-est, il y a deux groupes de nids qui pourraient bien être les deux forts principaux du camp.

M. Toussenel, en 1835, a vu à la héronnière plus

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