UN PREMIER REGARD
JETÉ SUR LA HÉRONNIÈRE d’ÉCURY ET SUR LE HÉRON GRIS.
Le 28 avril 1864, j’arrivais avec quelques amis au château d’Ecury-le-Grand (1), situé à 4 kilomètres de la station de Jalons, ligne de l’Est, sur le territoire de Champigneul, canton d’Ecury-sur-Coole (Marne).
Dans notre trajet de Châlons à Ecury, nous n’avions aperçu que cinq hérons, et autour du château il n’y en avait pas un seul.
Après avoir fait 160 mètres dans le jardin, nous entrâmes dans un parc boisé ; nous marchions dans une fort belle allée, très-attentifs à ce que nous [)Ouvions voir et entendre, lorsque à notre gauche et à 465 mètres du château, nous apercevons une véritable ville d’oiseaux, une capitale de hérons.
Que l’on imagine dans un espace d’un hectare, sur 50 et quelques arbres, environ 200 nids de 2 à 3 mètres de circonférence chacun, tissés de grosses baguettes, diversement étagés â partir de 10 jusqu’à 18 mètres de hauteur ; que l’on se figure des centaines d’oiseaux hauts de 1 mètre, d’une envergure de 1 mètre 65 centimètres, aux teintes d’azur accen-
(1) Dans le même département et dans la même contrée, entre Cliâlons et Epernay, on trouve quatre Ecury : Ecury-sur-Coole, près de Châlons; Ecury-le-Repos, près du marais de Saint-Gond; Ecury-le- Petit, entre Champigneul et Jalons; Ecury-le-Grand , près de Champigneul. ,
tuées de blanc et de noir, tous poussant des cris d’alerte, les uns fuyant à grand bruit à travers les branches pour s’élever dans les airs et y tourbillonner sans cesse, les autres restant sur les nids près de leurs œufs et de leurs petits, attentifs à scruter le dessein du visiteur et immobiles comme des statues, tous projetant à la surface du sol des ombres du plus curieux effet ; que l’on pense aussi aux innombrables générations de cette espèce d’oiseaux qui, des régions les plus éloignées et depuis des siècles, viennent chercher chaque année dans cette résidence aérienne les joies delà famille, de la société, et dans les plaines marécageuses du voisinage une abondante nourriture ; et l’on comprendra que ce premier coup d’œil ait excité mon imagination, et transporté mon esprit au temps des primitifs et gigantesques oiseaux, rois des vastes solitudes.
Une réflexion surtout me frappa : si , me
dis-je, l’homme avait eu à résoudre ce problème : trouver le moyen de détruire les poissons, petits reptiles, crapauds, grenouilles, rats d’eau, mulots, campagnols, limaces, limaçons, certains insectes et certaines plantes des marais, quand, eu égard au temps, au lieu et aux circonstances de toutes espèces, leur existence n’est plus utile ou que leur multiplication est excessive ou nuisible, sans que ce moyen soit sensiblement préjudiciable à l’économie générale de la nature, et de manière à donner en même temps des enseignements utiles, des leçons de morale et de goût, etc. ; certes, malgré son génie merveilleusement inventif l’homme n’eût pas trouvé la véritable solution ; mais Dieu y a pourvu en créant le héron gris.
LA flÉRON'NIÈRE D^ÉCURY- LE -GRAND