ARNHEM
Pour aller de Nimègue à Arnhem on a deux voies, deux chemins, deux moyens de transport. Le fleuve et le chemin de fer, un wagon qui, en quelques tours de roues, traverse les grasses plaines de la Betuwe, ou un bateau à vapeur qui, après avoir remonté le Wahal, double la pointe de Schenck et descend le Rhin jusqu'aux jolis quais d'Arnhem.
Ai-je besoin de dire laquelle de ces deux voies le touriste préfère ? La plus longue est celle assurément qui a le plus d'attrait. C'est celle-là que vous prendrez, ne fût-ce que pour faire connaissance, le long du chemin, a\ec ces gros et robustes bateaux, ces tjalks, ces hoffcn à la voile rougeaude, que nous allons retrouver maintenant presque chaque jour, comme aussi avec ces grands trains de bois, véritables villes flottantes, qui descendent lentement des profondeurs de l'Allemagne, et gagnent par le Rhin et la Meuse les ports hollandais.
Je sais peu de \illes en Europe plus charmantes, plus aimables, plus coquettes qu'Arnhem. Les anciens Hollandais l'avaient surnommée <' de luij^tii^-stc, la plus claire, la plus joyeuse », et jamais cité soucieuse de ne point mentir à sa réputation s'elVorça davantage
5o La Hollande à vol d'oiseau.
de mériter son surnom. De quelque côté qu'on la voie, elle forme, au milieu des verdoyantes campagnes qui l'entourent, une tache colorée et vibrante. Le Rhin qui la baigne, calme et majestueux, son grand quai tout parc de maisons fraîches et pimpantes, ses rues bien percées et bien bâties, où brille dans tout son éclat cette admirable propreté hollandaise, qui va nous tenir désormais fidèle compagnie, les grands arbres qui montrent au-dessus des toits leurs cimes vénérables^ les clochers qui dominent les grands arbres, les coteaux verdoyants au milieu desquels la ville est assise, et qui s'arrondissent doucement autour d'elle comme pour lui former un nid chaud et douillet, tout concourt à en faire un asile de paix, un séjour enchanteur.
Il ne faut donc point être surpris que les Hollandais, à leur retour des Indes, en quête d'une agréable retraite, oii l'on puisse se laisser vivre doucement et dépenser à loisir les fortunes gagnées au soleil de Java, donnent à Arnhem une juste préférence. Ce buen retira^ situé dans le seul coin de la Hollande qui soit vraiment accidenté, est bien fait pour les arrêter et surtout pour les retenir.
Aussi doit-on s'attendre à les trouver nombreux sur cette parcelle bénie de la mère patrie ; et leurs habitudes exotiques, les mœurs et les coutumes qu'ils ont contractées aux pays des tropiques, en se reflétant dans leurs installations, communiquent à leur ville de prédilection un cachet tout spécial, une originalité inattendue et comme un parfum siii gciieris, qui surprend l'étranger, dérange ses calculs, et le transporte par la pensée bien loin du Rhin, de la Hollande et même de notre continent.
Tous les quartiers neufs d'Arnhem rompent, en eflct, brusquement avec ce que nous savons des villes du Nord. Point de maisons étroites et sombres, point de ces fermetures complexes, chargées de préserver du froid l'intérieur calfeutré. Point de ces toits en pente rappelant les pluies glacées de l'hiver. Partout, au contraire, les habitations revêtent des nuances fraîches, des teintes claires, des tonalités tendres. Partout les toitures en terrasse semblent défier la neiire et braver les
Arnlicin. Si
orages. Partout les larges fenêtres, les portiques, les vérandas livrent un libre passage aux douces brises et révèlent une vie extérieure, à laquelle on était bien loin de s'attendre sous un climat aussi suspect.
Cette vie au dehors, en plein air, s'accuse en outre par la foule brillante et parée qu'on rencontre un peu partout. Les promenades, les boulevards d'Arnhem sont peut-être les seuls dans toute la Néerlande qui soient aussi régulièrement fréquentés, les seuls qui fassent spectacle. Ajoutez à cela que l'éloignement des quartiers neufs est un admirable prétexte pour justifier les courses en voitures, dont s'accommode si bien l'indolence des jolies créoles.
Songez, en effet, que les plus belles habitations sont hors la ville, sur ces routes (je devrais dire sur ces allées) qui conduisent aux délicieux villages de Velp et de Rosendaal. Attendez-vous donc à rencontrer à tout instant un élégant panier conduit par quelque jolie frciilc, gracieuse et décidée, abandonnant au vent son long voile bleu et ses soyeuses boucles blondes, ou bien encore quelque landau armorié tout bondé de babjs, égrenant le long du chemin leurs sourires, leurs regards, leurs remarques naïves et leurs questions indiscrètes.
Toutefois, malgré cette fraîcheur, cette nouveauté, ces allures exotiques, Arnhcm est une ancienne, très ancienne ville. C'est l'antique capitale du duché de Gueldre, une cité historique par conséquent. Il ne faut pas l'oublier, et si nous étions tentés de le faire, ses vieilles tours et ses vieilles églises se chargeraient bien vite de réveiller nos souvenirs assoupis.
Le plus considérable des monuments religieux qu'on rencontre à Arnhem est l'église Saint-Eusèbe. C'est l'un des plus beaux vaisseaux gothiques qui soient sur le sol néerlandais. Sa réputation est faite du reste depuis longtemps, et Blaeu, dans un temps où l'architecture ogivale n'était guère goûtée, n'hésitait pas à la qualifier de magnifique ouvrage, opiis inagnijîciim .
Ce remarquable morceau d'architecture se compose d'une très haute nef flanquée de deux bas côtés. La nef est d'une grande élégance
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et d'un aspect sévère; malheureusement à l'intérieur elle a e'té impitoyablement badigeonnée. Quelques écussons des anciennes corporations, quelques mausolées sculptés avec une délicatesse remarquable, quelques cartouches funèbres d'un goût parfait, viennent de loin en loin rompre la froideur brutale de cette aveuglante monotonie.
Au mdlieu du chœur s'élève un monument plus considérable, le tombeau de Charles d'Egmont, dernier duc de Gueldre.
C'est, en elTet, dans cette grande église Saint-Eusèbe, au centre même de son ancienne capitale, que, brisé par les fatigues encore plus que par l'âge, vaincu, humilié, sans espoir de reconquérir ce duché, son patrimoine, pour lequel il avait bataillé pendant cinquante ans, Charles d'Egmont vint, en i538, chercher le repos qu'il n'avait point connu pendant toute sa vie.
Le mausolée se compose d'un socle de marbre noir, sur lequel le vieux duc est étendu armé de toutes pièces, les paupières baissées et les mains jointes. Des lions, qui retiennent dans leurs griffes les armoiries de sa famille, des statues d'apôtres et d'évangélistes, nichées dans l'épaisseur du piédestal, achèvent la décoration de ce monument grandiose, d'un beau style et d'une noble exécution.
Une autre statue du duc, pareillement de grandeur naturelle, mais celle-là à genoux, enfermée dans une cage et suspendue à six mètres du sol, orne encore le chœur de Saint-Eusèbe. Que fait, à cette hauteur, dans cette cage et dans cette attitude, le fils du terrible Adolf de Gueldre ? Nul n'a pu me le dire, et je ne saurais le deviner.
Extérieurement Saint-Eusèbe est aussi élégante et svelte qu'à l'intérieur. Ses façades latérales donnent sur deux plates spacieuses, dont l'une, qui déjà sur les plus anciens plans porte le nom de « vieux Marché » {onde Marckt)^ est des plus vastes et serait des plus belles, si elle ne se trouvait gâtée par de grands monuments prétentieux, lourds et froids, qui, construits pendant la domination française, ont le caractère mal plaisant des bâtisses officielles du commencement de notre siècle.
Entre les deux places, à leur point de jonction, juste par consé-
A mil cm.
qucnt derrière l'abside de l'église Saint-Eusèbc, se dresse une maison de curieuse apparence, étrange de lignes, bizarre d'aspect, où, malgré certaines cariatides en Ibrme de satyres, l'art cependant n'a point grand'chose à revendiquer. Ces cariatides ont fait donner à l'édifice le
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nom de Diiii'chhnis, « la maison aux diables ». Jadis ce singulier hôtel fut la demeure favorite d'un personnage assez extraordinaire, le farouche Maarten van Rossem, sorte de brigand déguisé en soldat, qui profitait de sa qualité de général au scr\ice de Charles d'Egmont, pour promener partout la dévastation et le carnage.
Longtemps cette maison demeura inhabitée. La réputation sanglante de celui qui l'avait édifiée, et le surnom diabolique qu'on lui donnait dans le peuple, sufiisaient pour en éloigner les superstitieux habitants d'Arnhem. Enfin, au commencement de ce siècle, l'hôtel de
ville ayant été démoli, la municipalité n'hésita pas, malgré la mauvaise réputation de Timmcublc, à y établir son siège et ses bureaux, et depuis lors, l'ancienne demeure de Maartcn van Rosscm est devenue le stadhiiis arnhemois.
A l'autre extrémité du vieux marché, à la pointe qui se rapproche du Rhin, on découvre encore les vestiges d'une vieille porte qui a conservé sa robuste encolure et ses mâchicoulis. C'est la Sabelspoort, qui, malgré le badigeon et les ans, possède encore une assez vaillante allure. Cette porte franchie, on se trouve dans un parc délicieux, dans une sorte de frais jardin par lequel on rejoint les bords du fleuve.
Rien de charmant comme de remonter pendant quelques instants le cours de la rivière et de prendre ensuite, sur la gauche, la ligne ombreuse formée par les anciens boulevards. C'est assurément l'une des promenades les plus ravissantes que l'on puisse faire. Ces allées magnifiques, bordées de maisons élégantes et spacieuses, émaillées de parterres fleuris; ces vieux fossés devenus des lacs où les cygnes s' ébattent; ces bosquets touffus mirant dans les eaux tranquilles leurs masses sombres et toujours frémissantes font de ce long circuit un séjour enchanteur.
En le suivant, on arrive à l'abside de Sainte-Walburge, la seconde église d'Arnhem par la taille et par l'importance, la première par l'ancienneté. Sainte-Walburge, en elTet, remonte au xiv° siècle. C'est une vaste construction entièrement en briques, fort simple par conséquent, mais qui ne manque cependant ni de style ni de distinction. Ses deux hauts clochers ont fort grand air et sa façade, quoiqu'un peu triste, n'est pas dépourvue de majesté.
Les autres édifices qu'on rencontre en longeant les anciens remparts sont d'un caractère tout différent. C'est d'abord un théâtre charmant, fort joliment décoré, aménagé avec beaucoup de goût, dans lequel, pendant l'hiver, les troupes dramatiques du pays défilent tour à tour, renouvelant sans cesse l'afllche, et se succédant d'une
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façon rcgLilicre sous des lambris soigneusement dores. Ensuite viennent plusieurs cercles, des societeitoi comme on les appelle dans le pays, et parmi « ces sociétés » une artistique institution « consacrée aux Muses, — Miisis scicnmi », ainsi que le dit son nom, laquelle ouvre alternativement au beau monde d'Arnhem ses salles de concert ou ses jardins tleuris.
On compte une douzaine de ces clubs dans la ville ; on en compte même hors la ville, car, ces années dernières, les Arnhemois, « ingénieux à se donner du plaisir », se sont fait édifier une biiitcnsocictcit , une « société extérieure », sur un joli coteau situé à l'ouest d'Arnhem et qui domine le cours du Rhin. L'emplacement a du reste été fort bien choisi. Des jardins qui entourent cette bnitciisocicteit on a une vue merveilleuse qui s'étend sur la ville, sur le vieux Rhin, sur les belles campagnes qui le bordent et, au loin, sur les fertiles plaines de la Betuwe toutes piquées de toits rouges, toutes peuplées de pittoresques hameaux.
De l'autre côté d'Arnhem, à l'est et au nord, on trouve également de charmants buts de promenade : c'est Bronbeek avec son Hôtel des invalides de l'armée coloniale ; c'est Beekhuizen avec ses chalets alpestres; ce sont Rosendaal et Biljoen avec leurs antiques châteaux. Le territoire où s'élèvent ces hospitalières résidences appartient à cette partie de la Gucldre qu'on appelle la Suisse néerlandaise, contrée très mouvementée, très accidentée et couverte de grands bois, dans laquelle il serait imprudent, assurément, de chercher des cimes inaccessibles ou des neiges éternelles, mais dont le petit air sauvage n'est nullement à dédaigner.
Ai-je besoin de dire que cette « Suisse néerlandaise » est peuplée de charmantes villas, et que les riches habitants d'Amsterdam et de Rotterdam viennent chaque année, à la belle saison, y respirer le bon air et renouveler leur provision d'appétit et de santé? Ai-je besoin d'ajouter qu'ils ont transporté là tout le luxe et le confort auxquels ils s'entendent si bien ? Mais leurs cottages, si pimpants et si
La Hollande à roi d'otscau.
gracieux qu'ils soient, pâlissent un peu à côté des féodales demeures qui les ont précédés dans ce pittoresque Éden.
La plus ancienne de ces habitations seigneuriales est le château de Rosendaal, jadis véritable manoir, avec fossé, barbacane, pontlevis, créneaux et mâchicoulis, aujourd'hui lieu de plaisance et de repos, entouré d'un parc rempli de grottes, de cascades, de fontaines, de portiques, de ponts à surprises et de jets d'eau cachés.
Plus récent est le château de Biljoen situé sur le territoire de Velp, et qui a conservé sa forme primitive, ses quatre tourelles aux coiffures bulbeuses, ses douves profondes qu'enjambe un joli pont.
Enfin Bronbeek mérite aussi qu'on le visite. Ses vieux invalides, l'excellent général qui les commande, les trophées d'armes malaises, les canons atschinois, les étendards des rebelles de Sumatra et de Bornéo qui tapissent ses murs, son joli parc, sa rivière poissonneuse, sa petite exploitation agricole justifient amplement un court déplacement, dont on se trouve abondamment récompensé.