‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 9 sur 72 · COS.V LIBERTAS QUAM SERVITES PACUTCA · texte numérisé non relu

COS.V LIBERTAS QUAM SERVITES PACUTCA

Même réduite à ces grands traits sommaires, l'existence de Nimègue est assez mouvementée, assez belle, assez grande pour prétendre à ce titre de \ille exceptionnelle que je lui donnais en commençant. Ajoutons que toutes les phases de cette histoire ont laissé sur son sol des vestiges curieux et de précieux débris.

Les plus anciens, ceux qui remontent à la période romaine, ont été réunis dans un élégant musée. Monuments épigraphiques, documents céramiques et bronzes sont là par centaines, attestant combien cette antique station fut longtemps occupée par les légions des césars. Urnes, plats, coupes, écuelles et briques avec les marques des légionnaires, anneaux, fibules, amulettes et bijoux, bassins, aiguières, lampes, clefs, miroirs, sonnettes et médailles sont en si grand nombre dans les vitrines de ce musée qu'on se croirait bien plus dans une ville italienne que dans une cité batave voisine de la mer du Nord.

Les vestiges que le moyen âge a laissés à Nimègue sont plus étonnants encore. Les plus vieux sont situés sous de verts ombrages, au milieu de ce l'ai Icciihof dont j'écrivais tout à l'heure le nom, jadis forteresse, château, palais, résidence princière, et maintenant promenade publique, dont les grands arbres dominent le A\'ahal, mirant dans ses eaux blondes leurs feuillages épais

Ce sont deux débris, mais d'un mérite bien rare et d'une qualité bien haute. Le premier, le plus vaste, est le chœur d'une ancienne chapelle, en fornie d'hémicycle et recouvert par une demi-coupole

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dont le cintre superbe a su résister aux injures Ju temps et à l'action dévastatrice des hommes. Deux belles colonnes en marbre blanc, au chapiteau franchement corinthien, gardent l'entrée de cette abside, indiquant, par la pureté de leur forme, la haute antiquité du monument, tandis qu'à leur pied apparaissent les vestiges d'une cr\'pte voûtée qui s'étendait, suivant l'usage ancien, sous le pavé du chœur. L'autre débris, au moins aussi vieux, est mieux conserve encore. C'est une petite construction octogone, édifiée avec des matériaux de second ordre, parmi lesquels on découvre des reliefs de monuments antiques. A l'intérieur, il est enveloppé par une double galerie soutenue par des arcades cintrées pour le premier étage et par des arcades géminées pour le second. Ce petit édifice porte le nom de « chapelle romaine ». Ai-je besoin de dire que ce nom n'est rien moins que justifié ?

Après de longues investigations, après des dissertations laborieuses, archéologues, architectes, érudits et curieux sont à peu près parvenus à se mettre d'accord, et, grâce à eux, nous sommes définitivement fixés sur l'origine des deux édicules qui garnissent le ]'alJ:enhof. S'il faut les croire, le premier est un fragment de la chapelle impériale, de celle qui faisait jadis partie du château, et dans laquelle les hôtes souverains allaient entendre la messe. Quant au second, ce serait le baptistère où Charlemagne, célébrant ses pâques à Nimègue, faisait donner le baptême à ses ennemis vaincus, aux chefs saxons ses captifs, dont la tète devait se courber non seulement sous le joug de l'empereur, mais encore sous celui de la Croix.

Est-ce à ces conversions forcées que le grand empereur doit l'étonnante popularité qu'a conservée son nom dans tout le pays ? je n'oserais le prétendre, mais un exemple pris entre cent fera juger combien le souvenir de Charlemagne est encore vivant à Nimègue. Tous les soirs, la cloche du beiTroi tinte une sonnerie lente, qui n'est autre que l'ancien couvre-feu. Cette sonnerie, depuis des

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siècles, est appelée par tous les habitants la «prière de Charlemagne». Il y a quelques années, le bourgmestre, homme de progrès, résolut de supprimer ce glas vieilli et désormais sans motif. Il pensait, cela faisant, être agréable à tout le monde. Il se trompait. De tous côtés

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on protesta; des plaintes se firent entendre; on réclama si bien qu'il lallut rétablir la » prière de Charlemagne », et qu'aujourd'hui encore, elle tinte tous les soirs.

Bien que moins âgée de près de cinq siècles que les deux monuments du ]'alhcuhof, l'église Saint-Étienne appartient, elle aussi, au moyen âge, car elle fut commencée en 1254 par duillaume. roi de> Romains, et consacrée en 1273 par Albert le Grand, é\èquc de Ratisbonne. Mais, malgré l'illustre renom de ceux qui présidèrent à son

édification, la détestable qualité des matériaux employés aurait amené infailliblement sa ruine, si, dès le xv siècle, on ne l'avait reconstruite aux trois quarts.

Actuellement, malgré ses restaurations multiples, avec ses murs effrités, dont la pierre se ronge à la pluie ou bien s'émictte au vent, avec ses cicatrices bouchées par des revêtements en briques, avec les multiples contreforts qui la consolident, et les raccords de maçonnerie qui masquent ses blessures, elle offre un curieux échantillon des ravages que peuvent produire le climat et les siècles.

A l'intérieur, Saint-Étienne n'est guère en meilleur état. La Réformation s'est chargée d'accomplir au dedans une dévastation tout aussi radicale que celle que les frimas accomplissaient au dehors. Aussi, ne vauirait-clle guère la peine d'être visitée, si elle ne renfermait quelques bonnes boiseries et une ancienne sépulture, le mausolée de Catherine de Bourbon, mère du dernier duc de Gueldre, et femme du comte Adolf, de sinistre mémoire.

C'est une douce et charmante figure que cette Catherine de Bourbon, princesse sympathique, un peu oubliée par l'histoire, et qui, du reste, s'efforça de passer inaperçue au milieu des meurtres, des rapts, des violences de toutes sortes qui s'accomplissaient autour d'elle. Adolf de Gueldre l'avait connue à la cour de Charles le Téméraire, dont elle était la belle-sœur. Il l'épousa à Bruges en 1463. De grandes fêtes eurent lieu à cette occasion à la cour de Bourgogne, et, après son mariage, Catherine y demeura longtemps encore, car elle y était tendrement aimée.

Mais quand, à la suite de l'enlèvement et de l'incarcération de son beau-père, le vieux duc de Gueldre, elle eut vu son mari, fîls impie et dénaturé, excommunié par Paul II, mis au ban de l'Empire et menacé par les ducs de Bourgogne et de Clèves, alors elle se rendit où son devoir d'épouse lui commandait d'être, et, se refusant de juger celui que tant de voix accusaient, elle retourna près de son mari pour partager son sort.

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C'est à Nimègue qu'elle mourut, en 14Ô9, après six ans de mariage, abreuvée de chagrin, brisée par la douleur, demandant au tombeau un repos auquel elle aspirait depuis tongtemps et qu'elle ne devait pas cependant trouver même dans le cercueil; car, plus tard, on l'expropria de sa tombe, pour y loger un dignitaire saxon.

Pour être mal conser\ée, l'église Saint-Etienne n'en est pas moins très pittoresque. Ses blessures ajoutent même à sa chaude couleur. Sa tour énorme et ses grandes murailles se dressent, hautaines et arrogantes, au milieu d'un tertre en pente, ancien cimetière où l'herbe pousse verte et drue. D'un côté, ce champ de mort est bordé par une ruelle étroite, dégringolante et tellement en contrebas, que le faîte des maisons atteint à peine au seuil de l'église. De l'autre côté, elle est encla\ée dans une sorte de grande cour, sur laquelle elle prend accès par un porche à demi ruiné, fort élégant malgré cela, et qui se rattache à son transept.

Cette cour est fermée par de vieilles maisons fort curieuse s très étranges, décrépites, un peu tremblantes sur leurs assises, parmi lesquelles MEcohlatine, avec ses beaux restes de sculpture, occupe le premier rang. Un large portique, pratiqué à la base d'une de ces maisons, livre passage aux visiteurs et communique avec la principale place de la ville, le grand marché, \(t groolc Marckt, comme on l'appelle.

Ce grand marché est, lui aussi, fort pittoresque, avec sa ceinture de maisons à redans et à pignons pointus. L'ancien « Poids » de la ville, aujourd'hui devenu corps de garde, en est un des principaux ornements. C'est, du reste, un élégant édifice, brique et pierre, datant des premières années du xvu'' siècle, et qui porte le cachet de son temps.

En continuant notre chemin, et en suivant pendant quelques minutes la rue qui s'ouvre devant nous, nous allons nous trou\er devant l'hôtel de ville. C'est lui qui est chargé de personnilier l'elïort de la Renaissance à Nimègue; c'est donc par lui que nous allons terminer notre visite aux trésors archéologiques de la vénérable cité.

Ce bel liJificc fut construit en i54i.. Il est en pierres de taille et se compose de deux étages à sept fenêtres chacun : un rez-dechaussée surélevé et un premier. Les fenêtres du rez-de-chaussée sont surmontées d'un gracieux attique, duquel jaillit une tête sculptée en haut reUef; elles sont en outre (précaution judicieuse) armées de grilles si formidables, que les hommes et le temps n'ont pu les entamer. Ce n'est pas cependant que les gens de Nimègue n'aient mis leur solidité à l'épreuve, car ils y pendirent quelques-uns de leurs échevins. Mais elles ont résisté.

La salle de justice, qui a conservé son antique décoration; de belles et vastes pièces à larges cheminées et tendues de vieilles tapisseries, le musée, les archives, font de l'hôtel de ville de Nimègue un édifice aussi remarquable au dedans qu'au dehors. Enfin un grand événement historique est venu lui donner ce dernier cachet qui achève de rendre les monuments à jamais illustres. C'est là que fut signé, en 1678, le fameux traité de paix entre la France et la Hollande, auquel Nimègue donna son nom.

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