llollaiidc à l'ai d'oiseau
Les vertes collines qui mouvemcntaicnt le paysage s'aplanissent. Leurs croupes majestueuses se transforment en une plaine sans fin, noire, funèbre, qui va mourir au pied de quelques mamelons effrités par le vent, sortes de dunes de sable dont les silhouettes dénudées terminent l'horizon. C'est le désert.
Comment, à la vue de ces plaines arides, ne pas regretter doublement la fraîche oasis si douillettement posée au bord du grand lleuve, la jolie ville, les prairies plantureuses qui l'entourent et les merveilleuses promenades si joyeusement animées? Pour un peu plus, on serait tenté de revenir en arrière, et de demander à cette ville joj-euse un asile définitif.
Mais cette impression n'est que de quelques instants. Les bornes kilométriques se succèdent, et la nature, comme saisie de repentir, revient à des aspects meilleurs. Elle se dépouille de sa poésie funèbre, de ce long manteau de veuve sous lequel disparaissaient tous ses charmes, elle reprend un à un ses atours. Les haies recommencent à diviser la campagne, les prairies à l'habiller, les arbres à la protéger, les canaux à la rafraîchir. Après Veenendaal et ses plaines désolées, voici Maârsbergen, avec ses coteaux fertiles, Driebergen et Zeist, avec leurs longues avenues, leurs grands parcs et leurs innombrables cottages.
De tous ces villages charmants, où l'été viennent se reposer les riches habitants d'Amsterdam et d'Utrecht, nous ne visiterons que Zeist, non point qu'il soit plus joliment bâti, plus attrayant, mieux fleuri que ses voisins, mais à cause d'une étrange institution, qui s'abrite sous ses ombrages séculaires. Je veux parler de l'établissement des Frères moraves.
On descend de chemin de fer à Driebergen. On suit une \astc route tracée sous un dôme de feuillage et bordée par des parcs superbes. On arrive ainsi en une demi-heure à un frais hameau dont chaque rue est une allée, où toutes les maisons sont des villas. Point de murs, peu de portes, à peine quelques barrières, le plus souvent un
Utrechl, Zcisl. Sp
étroit tbssc plein J'cau l'orme la clôture du jardin; et, derrière ce fossé, des plates-bandes de gazon, des corbeilles de tleurs, des massifs de plantes rares entourant une habitation élégante et coquette, aux grandes fenêtres immaculées, aux boiseries fraîchement peintes, au perron de granit ombragé par une véranda. Et les maisons se succèdent ainsi, toujours variées, mais aussi souriantes, encadrées dans les vieux arbres, étageant sur l'allée, qui s'incline en une courbe gracieuse, leurs profils variés et leurs légers balcons.
Maintenant imaginez, dans ce paradis terrestre, un bâtiment immense, ayant l'air d'une caserne, silencieux, morne et sombre, garnissant les trois côtés d'une cour gigantesque, que divise par le milieu un large et spacieux chemin. C'est là que sont parqués les Frères et les Soeurs moraves. Les trois bâtiments qui garnissent le fond de cet énorme préau sont trois corps d'habitation distincts : l'un pour les célibataires, l'autre pour les gens mariés, le troisième pour les veuves et les filles. Là, chacun vit séparé, le plus souvent enfermé dans sa chambre, travaillant, méditant et priant. Deux ou trois fois par jour une cloche tinte, les cellules s'ouvrent, de longues files traversent la cour d'un pas égal, chacun allant isolément, silencieux, les yeux fixés au sol. Toutes ces files aboutissent à la chapelle, où elles entrent toujours isolées, sans découdre les lèvres et sans lever les \'eux. Puis l'orgue commence à jouer, les chants percent les murs et viennent, lents et tristes, comme un écho anticipé du tombeau, caresser les grands arbres de l'avenue. Cela dure une demi-heure, ensuite tout se tait, la porte de la chapelle s'ouvre de nouveau et le silencieux défilé recommence, mais cete fois pour retourner au logis
Le bâtiment des célibataires, le seul qu'il nous soit permis de visiter, fait face à la chapelle. Je ne sais rien de plus morne, de plus lugubre que ses cellules et ses couloirs. Sauf les grilles et les verrous, c'est une vraie prison. Les dortoirs des domestiques et les magasins où les Frères déposent les marchandises fabriquées par eux ne sont même pas capables, malgré leur plus grande variété, de réagir contre
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la lourde tristesse qui vous enveloppe comme une chape de plomb dès qu'on franchit le seuil de cet étrange monastère.
C'est, en ciTet, grâce à quelques revenus et à leur travail régulier que les Frères et les Soeurs moraves peuvent continuer de mener, dans leur silencieux séjour, leur existence singulière. Les hommes exercent un peu tous les métiers. Il en est qui travaillent dans des ateliers en dehors de la communauté. Plusieurs mêmes sont établis à Utrecht où ils possèdent des usines importantes. Quant aux femmes, elles se bornent presque uniquement à des travaux d'aiguille, et à la direction d'un pensionnat, d'où sortent, chaque année, un certain nombre de jeunes filles, qui deviennent, dans la suite, des femmes accomplies.
Mais, quand on songe que ces Frères moraves sont les descendants des terribles Hussites, quand on se rappelle la vie et le mart\'re du fondateur de leur secte, les triomphes de leur chef Jean Ziska qui battit huit fois l'empereur Sigismond en bataille rangée, quand on revoit le pape Martin V humilié par ces farouches Bohémiens, et le pape Eugène IV obligé au concile de Bàle de discuter avec ces révoltés et d'écouter leurs rudes remontrances, on se demande, malgré soi, si c'est bien pour aboutir à une vie pareille que leurs ancêtres ont entrepris ces luttes de géants, ont soutenu ces guerres acharnées, où périrent un si grand nombre d'innocentes victimes.
Au commencement du xvi'' siècle, les Moraves comptaient encore deux cents églises en Moravie et en Bohême. Ils occupaient six cents villages sur les bords de l'Oder. Aujourd'hui, ils sont réduits à deux ou trois petites communautés taillées sur le même patron, et qui semblent exclusi\ement entretenues pour montrer l'inutilité d'un piétisme sans grandeur et la vanité d'un isolement égoïste.
Vingt minutes séparent Driebergen d'Utrecht; hâtons-nous de franchir cette courte distance. La vieille ville épiscopale va nous sortir de ces sombres préoccupations. Utrecht est une grande ville en effet, grande par son histoire et grande par l'importance qu'elle a su conserver. Son aspect en outre est noble, hospitalier, aimable, ses
Uh-L'cht, Zcisl.
rues soin p'-oprcs et soignées, ses magasins magnifiques, ses canaux pittoresques, ses places et ses promenades larges et bien bâties. Elle
■-'3. UTUECHT : LA TOUR DE I. ' K fi I, I b C b A 1 N T . X A le T 1 N.
est ville de commerce et d'ctude, elle possède une université et une garnison. Dans un semblable séjour, avec un pareil débordement de
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Jeunesse, il semble que les idées tristes soient déplacées et mal venues. Nous laisserons donc, s'il vous plaît, à la gare celles qu'auraient pu faire naître en notre esprit Zeist et sa mélancolie morave.
Utrecht, du reste, se présente bien. Des voies droites et régulières, bordées de maisons neuves et coquettes, conduisent à un large canal qui jadis bordait le rempart. De l'autre côté, on aperçoit encore d'énormes débris de tours et de bastions. Les murs, d'une épaisseur insolite, où la brique rouge s'enfestonne de lierre, semblent encore m.enaçants, malgré les brèches béantes qui les fendent du haut en bas, et malgré leur destination nouvelle; car les casemates sont devenues des caves, et des guinguettes sont gaiement installées au milieu des ruines.
Pour pénétrer dans l'intérieur de la ville, on franchit un petit pont-levis et l'on arrive au rredcbiirg; non sans avoir, au passage, donné au canal qu'on traverse un coup d'œil amical. Le J'rcdebiirgest une grande place irrégulière, close de bornes et de barrières, et qui sert de marché aux bestiaux. Le seul monument qui la borde est un affreux petit théâtre, lequel peut compter parmi les moins jolis et les plus primitifs qui soient dans tout le pays. Les autres maisons sont d'honnêtes bâtisses, qui ne font point parler d'elles.
Jadis le J 'i-cdcbiiri;- était une citadelle. Charles-Quint l'avait bâtie pour tenir la ville dans l'obéissance et le pays en respect. Le maître se croyait bien fort avec une pareille menace entre les mains. L'évêque était à ses ordres, la population à sa merci. Des troupes toujours prêtes et dévouées jusqu'à la mort lui assuraient l'obéissance et la soumission de ses sujets. Allez donc avec de pareils gages ne pas croire à l'éternité d'une domination si bien assise. Et pourtant toute cette puissance ne devait point durer au delà d'une génération. « O vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leur destinée! »
En i579, les Espagnols étaient chassés, le J'redeburg rasé, l'évêque banni, son siège épiscopal supprimé, et. dans la grande salle de l'Académie, on signait cette fameuse « Union d'Utrecht » qui allait grouper en un faisceau indestructible les provinces émancipées.
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Si nous coupons la place en biais et si nous tournons ensuite sur la gauche, nous ne tarderons pas à nous trouver en face de la tour d'Utrecht. C'est un curieux monument que cette tour gigantesque, l'une des plus hautes du pays et aussi l'une des plus célèbres.
Encadrée dans de \ ieilles maisons qu'elle domine de sa masse puissante, séparée par une grande place de l'église dont elle formait autrefois le péiistyle, écrasant, par son étonnante altitude, les constructions d'alentour, elle se dresse droite, isolée, audacieuse, comme une orgueilleuse attestation de la toute-puissance féodale des anciens évêques d'Utrecht. Aurons-nous le courage de gravir son sommet? Pourquoi non ." Le spectacle qui nous attend de là-haut nous récompensera amplement de notre peine. Nous sommes du reste dans un pays pratique, et, pour diminuer la fatigue, le hosler, en homme qui se soucie du bien-être de ses hùtes, a établi à mi-chemin un petit cabaret où nous pourrons nous asseoir un instant.
Mais nous voici, sans trop d'elTorts, parvenus à l'aérienne plateforme qui couronne la tour. De ce curieux belvédère, la vue embrasse une étendue immense, au milieu de laquelle la ville semble presque perdue. Malgré ses dix mille maisons, ses rues, ses cours, ses places, ses jardins, elle compte à peine. Ses toits noirs ou rouges, ses clochers, ses pignons, les poivrières de ses tourelles sont tellement massés au pied de ce géant de briques, qu'ils semblent lui faire un large piédestal. De ces rues tortueuses, repliées sur elles-mêmes, monte une vague rumeur formée de mille bruits divers. En échange du concert confus et sourd qui s'échappe de cette fourmilière, le géant jette à la cité qui l'entoure les mélopées de son formidable carillon; et, pendant que le clocher vibre et tremble au son des lourdes cloches, on découvre, à ses pieds, la façade ravée du palais épiscopal, le petit cloître Saint-Martin, la lourde carapace de l'église, la colonnade massive de l'hôtel de \ille, qui, vus de cette hauteur, semblent des jouets de carton égarés sur un tapis brodé. Au loin, la campagne verdoyante et fleurie, partout riche, fertile, heureuse, développe à perte de \ ue
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ses verdoyants horizons. Elle s'étend à l'infini, coupée de bosquets, émailléc de villages, peuplée de clochers, dont les croix flcuronnées,
accrochant de brillantes étincelles, piquent la \ erdurc de points lumineux semblables à des \ ers luisants.
Combien d'êtres humains ont passé sur celte plate-forme! Combien ont contemplé ce pa3'sage, qui ne le contempleront plus ! De quels événements étranges, surprenants, eflVoyables, ce long géant de pierre, qui compte si lentement les heures, n'a-t-il pas été témoin!
Il a vu défiler à sa base des princes et des évêques, des empereurs et des rois. A cent mètres de lui, un pape est né, et il a vu déti-uire les emblèmes de la vieille foi. .\près avoir sonné la messe des catholiques, il a sonné l'office des protestants. Maintes fois, il a pu contempler Oldenbarneveld venant réchaufler l'ardeur de ses plus énergiques partisans; et non seulement il étend son ombre sur le tombeau de la princesse de Solms, la femme du stathouder Frédéric-Henry, mais à ses pieds, Louis XIV, enivré de sa grandeur, fit en un jour de démence brûler la Bible calviniste. Les boulets des Français ont respecté ses arceaux et, dans une nuit de tempête, la nef qui le joignait au reste de l'église s'est trouvée emportée. Quel étrange roman on pourrait écrire sous ce titre « les souvenirs d'un clocher! »