‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 13 sur 72 · UTRECHT · texte numérisé non relu

UTRECHT

Nous avons quitté le sommet de la tour, nous voilà redescendus à terre; et maintenant nous pou\ons continuer la visite de cette ville, qui est redevenue grande et vaste, alors que, tout à l'heure, du haut de ce colosse, elle nous paraissait si ramassée, si petite et de si peu d'étendue.

Le premier monument qui nous attire, c'est la vieille cathédrale, ou, du moins, le fragment qui en reste. Car, je l'ai dit déjà, dans une nuit fatale, celle du i" août 1674, une rafale bala3'a tout ra\'antcorps de l'église. C'est là assurément l'un des écroulements les plus extraordinaires qu'on ait jamais vus; et l'empreinte de ce sinistre événement demeura si profondément incrustée dans les souvenirs populaires, qu'on chercherait vainement dans l'histoire du pays un autre

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sinistre qui ait laissé des traces plus vivantes. Quand nous visiterons l'hôtel de ville, nous verrons plus de cent tableaux, dessins, aquarelles ou bien estampes racontant, dans tous ses détails, ce mémorable effondrement. Pendant cent vingt ans, on laissa tous les débris à l'endroit même où la rafale les avait jetés. Il semblait qu'une sorte de respect superstitieux empêchât d'y toucher. Mais, au commencement de ce siècle, on s'est décidé à réparer le chœur demeuré debout, à enlever les décombres, et aujourd'hui une place spacieuse a remplacé cette nef renversée par la tempête d'une nuit.

Ce qui reste de l'église (le chœur et les deux bras du transept) affecte la forme d'un T. Pour pénétrer à l'intérieur, il faut frapper à une porte de côté. Un kostcr silencieux vient vous ouvrir. On traverse un étroit couloir, donnant accès sur de petites chambres ; puis, tout à coup et sans transition, on se trouve dans ce lambeau mutilé d'un des plus beaux monuments gothiques qui furent jamais bâtis.

Bien fort qui pourrait se défendre, à cette vue soudaine, d'un profond sentiment d'étonnement et de respect. Cette voûte, véritable chef-d'œ^uvre de sveltesse et d'élégance, qui plane à une mystérieuse hauteur, suspendue sur un délicat faisceau de frêles colonnettes, surprend, trouble, émeut. Les tombeaux mutilés qui bordent le chœur, les sculptures brisées, les peintures aux trois quarts eff'acées, les murs déchirés, tout concourt à rendre cette ruine plus imposante, tout, jusqu'à cette construction en bois, jusqu'à cette confortable tribune aménagée au milieu du transept, et qui marque la transformation religieuse de ce doyen des sanctuaires néerlandais.

Parmi les tombeaux, il nous faut remarquer l'image d'Hindrat van Vianden, le mausolée de l'évêque Georges d'Egmont, chefd'œuvre d'élégance et de goût, veuf, hélas ! de sa statue; l'ambitieuse sépulture de l'amiral de Gendt, ouvrage de Verhulst, l'un des plus grands sculpteurs que les Pays-Bas aient produits ; et enfin la couche funèbre d'Amélie de Solms, femme du stathouder Frédéric-Henry, car je ne puis appeler tombeau ce monument étrange.

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Imaginez, en elTct, un lit de parade avec ses colonnes et son baldaquin, avec ses tentures, ses draperies et ses franges, auquel rien ne manque, pas même le drap fripe qui retombe en longs plis sur le dc\ant. Peuple/: cette alcôve de chérubins, ressemblant, à s'y méprendre, à de lubriques amours, et dites si cette représentation singulière n'a pas plutôt l'air d'une sanglante épigramme que d'un respectueux témoignage de tendi'csse filiale et d'all'ectueuse vénération.

L'église visitée, il nous faut voir le cloître, un petit cloître discret et recueilli, un peu ruiné, lui aussi, mais demeuré élégant malgré les injures des ans, et qui confine à l'ancienne cathédrale. C'est autour de ce cloître que se dressent les bâtiments de l'Académie. Eh quoi! direz-vous, la science aussi près de la foi, la libre étude vivant côte à côte avec le dogme. Rassurez-vous, l'une et l'autre font assez bon ménage. Le calvinisme est d'humeur plus accommodante que le catholicisme romain. L'intransigeance n'est point son fait.

.Le cloître visité, on retraverse l'église, et l'on sort par où l'on était venu. On prend sur la droite une petite rue tournante, et bientôt on se trouve à l'angle d'un carrefour, en face d'un charmant petit château gothique. Tout raj'é de brun et de blanc, séparé de la rue par un canal qui l'isole, il dresse en l'air son pignon coquet, fier et hardi. Sa porte principale, à laquelle un pont donne accès, arrondit gravement les moulures de son demi-cintre, et une petite niche, veuve de sa madone, ou\'re au-dessus son abri trilobé.

Ce gracieux monument, c'est l'ancien évèché, aujourd'hui palais du gouxerneur. Ainsi changent les destinées, et, hàtons-nous de le dire, on chercherait vainement une transformation plus logique. Jadis, le pouvoir épiscopal était tout en ces lieux. Le temporel et le spirituel obéissaient à ses ordres. Aujourd'hui, il n'est plus rien. Le pouvoir ci\'il a pris sa place dans l'administration des richesses publiques. Il s'est substitué à lui dans le gouvernement des hommes, il était tout naturel qu'il prît également son logis.

Ce n'est pas toutefois que les é\êques manquent à Utrecht.

6S La IloUaudc à vol d'oiseau.

Jadis, aux beaux jours de leur puissance, on n'en comptait qu'un seul. Aujourd'iiui, il s'en trou\c deux. Sous ce rappoit, il y a donc progrès. Toutefois, s'il est vrai que l'union fait la force, leur faiblesse s'explique par la profonde désunion qui règne entre eux. Tous deux sont catholiques, cependant, ou du moins se prétendent tels; mais alors que l'un d'eux s'incline sous l'autorité de Rome, l'autre, croyant tenir de plus haut son pouvoir spirituel, prétend ne relever que de lui seul et des fidèles qui l'ont nommé.

On appelle ces catholiques spéciaux « jansénistes », c'est du moins le nom que leur donne le vulgaire, et que les voyageurs et les écrivains leur ont conservé; mais, eux, ils le répudient. Ils se croient de « vieux catholiques », c'est-à-dire qu'ils prétendent être demeurés seuls fidèles aux dogmes primordiaux de la foi chrétienne.

Leur schisme remonte à 1725. L'archevêque d'Utrecht fut, cette année-là, excommunié pour s'être hautement élevé contre la bulle Unigciii/iis. Mais les Pays-Bas étaient trop loin de Rome pour que les foudres papales pussent avoir grand elVet sur le pontife rebelle. Le pape, alors, nomma un nouvel archevêque, et défendit aux catholiques de renonnaitre désormais l'autorité de leur ancien prélat. Une partie d'entre eux protesta et demeura fidèle à son clergé. Le gouvernement hollandais, de son côté, encouragea cette résistance, qui plaisait singulièrement à son esprit calviniste. L'archevêque excommunié put non seulement continuer d'administrer son diocèse, mais encore de nommer les évêques qui relèvent de son siège archiépiscopal. Et, depuis cette époque, les « vieux catholiques » forment une petite communion à part, laquelle compte environ six mille adhérents, et, en dehors de l'archevêché d'Utrecht, possède encore deux évêchés, ceux, de Haarlem et de Deventer.

Les « vieux catholiques » à Utrccht ne se bornent point à une séparation spirituelle. Ils \ ivent encore à part, dans un coin de la ville, qui semble leur être affecté. C'est un quartier solitaire, triste, où les petites maisons, basses, étroites, modestes, se succèdent empreintes

Utrecht.

d'une singulière mélancolie. Chaque fois que le chef spirituel de cette petite Eglise vient à passer de vie à trépas, le chapitre qui l'assistait

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pourvoit momentanément à l'administration de l'église et s'occupe de choisir un nouvel archevêque. Dès qu'on s'est mis d'accord, et lorsque le nouveau titulaire a été désigné, on a\isc le pape de cette impor-

yo La Ilollajidc à ra! d'oiseau.

tante nouvelle, et celui-ci, en réponse à cette communication, s'empresse d'excommunier de nouveau le clergé et son nouvel archevêque.

Ce dernier, à la réception du message de Rome, rassemble ses fidèles, leur donne lecture de la bulle, et il est passé outre. Les choses durent de la sorte depuis cent cinquante ans. Les différents gouvernements qui se sont succédé en Néerlande se sont toujours montrés bienveillants pour cette petite communion. En 1811, Napoléon exigea même que l'archevêque Villebrod van Os fût officiellement reconnu archevêque d'Utrecht et jouît des prérogatives attachées à son rang. Mais ces faveurs n'enivrèrent point les « vieux catholiques ». Avant comme après, ils continuèrent de vivre dans le silence, évitant de faire parler d'eux. Et cette modestie est pour le moins aussi remarquable que leur inébranlable fermeté à persévérer dans ce qu'ils regardent comme un article de leur foi.

Je n'aurais rien à dire de l'autre archevêque, ni de l'autre archevêché d'Utrecht, qui ne se distinguent par aucun trait marquant, sans une fondation du prélat actuel, M"' Schaepman, homme de beaucoup d'initiative, de persévérance et de goût. Cette fondation, c'est le musée archiépiscopal. Dans une vieille maison, à laquelle on a conservé son aspect vénérable, l'archevêque d'Utrecht a réuni tous les objets d'art et de curiosité se rapportant au culte catholique qu'il a pu trouver dans son diocèse. A prix d'or, et plus encore par la persuasion, il a dépouillé les couvents, les églises et aussi les particuliers de tous les débris précieux qui se trouvaient entre leurs mains, et qui, sans cette sage prévoyance, n'auraient pas manqué d'être acquis à vil prix par les juifs, et expédiés bien loin du pays.

Si l'on veut se souvenir que l'évêché, plus tard archevêché d'Utrecht, fut, pendant près de huit siècles, le siège primatial des Pays- Bas, que le pouvoir spirituel de ses évêques s'étendait jusqu'à la mer du Nord, que, princes souverains de leur province, les prélats qui se succédèrent sur ce trône épiscopal tinrent en échec les princesévêques de Liège et soutinrent des guerres formidables contre leurs

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voisins, on peut se faire une idée des richesses et des trésors d'art que dut posséder jadis un diocèse aussi puissant. Malhcui-eusement, pendant les trois siècles de domination ca!\ iniste,d'iconoclusiie et d'indilVérence qui suivirent l'écroulement de cette majestueuse fortune, on a détruit la plus grande partie de ces belles ceuvres. Eh bien, malgré cela, la moisson a encore été assez abondante, pour qu'on éprouve un plaisir infini à visiter les précieuses curiosités que l'intelligente initiative de M^' Schacpman a réunies dans son musée.

Ces curiosités, on le devine, consistent en tableaux, en sculptures, en ivoires, en bijoux, en manuscrits, en orfèvixries et en étoffes du plus haut intérêt. Je ne dirai point que toutes les peintures réunies là sont des chefs-d'teu\re, mais on trou\e, dans cette intéressante collection, plus d'ouvrages des primitifs Néerlandais que dans les autres galeries publiques et privées du roj^aumc. On y rencontre les noms de Aartgen van Leiden, de Wcrner van den \'akkcrt, de Jan Schoorl, de Horst, de Rartholomeus de Bruvn, qu'on chercherait vainement autre part.

Pour ce qu'on est convenu d'appeler la curiosité, le musée archiépiscopal est encore plus riche. Dans ce brillant domaine, la qualité égale le rareté. Les ivoires sont fort beaux, les bois sculptés remarquables, les reliures en argent doré, rehaussées de filigranes, de cabochons et de camées, sont de première importance. On y trouve en outre des monstrances, des ciboires, des reliquaires, des candélabres, des coquemards en forme de lion, en un mot l'arsenal sacré et profane de la vie monastique au moyen âge. Cette péi'iode elTacée de l'histoire des Pays-Bas, sur laquelle, en dehors des chroniques manuscrites, nous savons si peu de chose, nous apparaît là vivante et ressuscitée par ses œuvres parlantes.

Sous le rapport du nombre et de la rareté des objets, il s'en faut de beaucoup que le musée de la \'ille soit aussi bien fourni que le musée archiépiscopal. Mais ce musée est encore dans son enfance; et, fort heureusement, on l'a placé entre des mains acu\cs et déxouéesqui le

feront grandir. La municipalité est, en outre, toute disposée à s'imposer les sacrifices nécessaires ; on peut donc pré\ oir le temps où Utrecht offrira aux visiteurs qui s'arrêteront dans ses murs deux collections très curieu:^es. fort intéressantes toutes deux et d'une égale valeur.

Le musée municipal est situé dans la partie haute de l'hôtel de ville, cet épais et robuste monument classique que nous découvrions tout à l'heure du sommet de la tour. Pour nous }• rendre, il faut suivre de curieux canaux, l'Oz/if et le jV/e/nvc Grtîc/i/, fort encaissés, qui traversent la vieille cité entre des quais à deux étages. Le premier de ces étages, dont le sol dépasse à peine le niveau du canal, est bordé par des constructions voûtées qui servent de magasins et de caves. Au-dessus de ces voûtes règne une promenade, qui forme le second étage et que bordent des maisons du meilleur aspect. Cette disposition bizarre, insolite, donne à toute cette partie de la ville un cachet absolument original.

Ajoutez à cela quelques constructions typiques, un curieux marché au poisson, degrands» burgs » transformés en maisons particulières, des restes nombreux d'architecture religieuse, beaucoup de tourelles et de clochers, et vous aurez une idée assez exacte de cette ville un peu déchue de sa grandeur passée, mais qui peut encore compter parmi les plus considérables et les plus intéressantes du territoire néerlandais.

Ï7. UTRECIIT : LE MUSÉE ARCniÉPISCOrAI,.

AMERSFOORT

-La partie de la province qui s'étend au nord d'Utrecht n'est ni moins belle ni moins verdoyante que celle qui se trouve au sud, et De Bilt ^c'est le nom qu'on lui donne), comme grandeur d'aspect, comme élégance et comme pittoresque, ne le ci:àe. en rien aux environs de Zeist et de Driebergen.

Jusqu'aux bords du Zuidcrzc'e, la campagne forme un parc gigantesque, immense, peuplé de délicieux villages, Hilleversum, Baarn, Soest, Zocsd}'!;, admirablement encadrés dans de grands arbres, et c'est à peine si quelques landes stériles viennent de loin en loin couper ce vaste Eden, comme pour en mieux souligner la constante fraîcheur.

Ajoute/, que. depuis la création du chemin de fer d'Amsterdam

2S, A M E U S F O 0 U T : LA T 0 T It HE X O T E E - 1> A M E.

à Zutphen. la foule des négociants s'est abattue sur ces contrées charmantes et les a couvertes de délicieuses villas.

La fantaisie batave s'en est donné à cœur joie au milieu de ces sites verdoyants. Les maisons japonaises et chinoises alternent, sous les arbres centenaires, avec les pagodes de l'Inde et les habitations de Java. Ces curieuses importations donnent au paysage un accent étrange, exotique, excentrique, qui en augmente encore le charme. Aux joies causées par les beautés d'une nature grandiose s'ajoutent les surprises produites par une exubérante originalité.

En poussant au nord, la promenade pourrait nous mener jusqu'à Muiden, Naarden, Harderwijck, c'est-à-dire jusqu'au Zuiderzée. A Muiden, nous verrions un vieux château jadis célèbre, et qui a bien sou^■ent inspiré les peintres du pa}'»; nous y verrions aussi ces fameuses écluses avec lesquelles on peut inonder les environs d'Amsterdam. A Naarden, nous trouverions une curieuse église au plafond couvert de peintures anciennes, un intéressant hôtel de ville et bon nombre de vieilles maisons. A Harderwijck, ce serait un autre spectacle. Nous assisterions à la décrépitude morale d'une ville jadis illustre dans les fastes de la science, et qui sert aujourd'hui de lieu d'embarquement à l'armée des Indes. Qtiantum mutata !

Mais toutes ces courses vagabondes nous entraîneraient trop loin. Aujourd'hui nous bornerons notre ambition à visiter Amersfoort et s'il se peut Apeldoorn et le Loo.

Je connais peu de petites villes qui soient plus coquettes qu'Amersfoort, et j'imagine qu'il doit être difficile de la côtoyer en chemin de fer sans éprouver le désir de la visiter. Elle se montre, en effet, au voyageur, sous le jour le plus attrayant qu'on puisse souhaiter. Imaginez, entre deux massifs de grands arbres, une vieille porte barrant un canal, mais une vieille porte bien complète, bien intacte, avec ses mâchicoulis et ses créneaux, avec ses meurtrières et ses tourelles, mirant ses girouettes et ses toits pointus dans l'eau qui baigne ses fondations robustes; puis, derrière cette porte véné-

Amersfoort. jS

rable, faites iégcrcment saillir une armée de pignons, de clochetons et de clochers dominés par une tour immense, sorte de géant qui dresse sa masse élégante et svcltc, isolée et ficrc, au milieu de ce groupe pittoresque de toits rouges ou bruns. Le moyen de résister à un pareil spectacle !

Mais n'aurait-elle aucun de ces attraits extérieurs, Amersfoort vaudrait encore la peine qu'on lui rendît visite. Nul de ceux auxquels l'histoire d'un peuple libre est chère ne peut oublier que c'est dans ses murs que, le 14 septembre 1547, naquit Jan van Oldenbarneveld, ce grand et noble cœur qui fut non seulement l'artisan de l'indépendance néerlandaise, mais encore un des plus grands citoyens que l'humanité ait jamais produits.

Patriote ardent, républicain austère, magistrat intègre, politique sans reproches, diplomate d'une habileté consommée, savant d'une érudition peu commune, à une époque où il était le mode d'être savant, Oldenbarneveld partagea avec le grand Taciturne cette gloire de tenir en échec la puissance la plus formidable du monde, de chasser les Espagnols d'un pays où ils avaient rendu leur joug odieux, de transformer une bande de Gueux en une admirable armée et de fonder avec un petit peuple, qu'on traitait dédaigneusement de rebelle, une nation riche, industrieuse et puissante.

Ajoutez que rien ne manqua à la gloire de ce grand homme, pas même l'auréole de la persécution. La jalousie, l'envie, la haine, s'attachèrent à lui comme une lèpre inguérissable. On fanatisa contre lui la foule des protestants rigides, affamés d'orthodoxie; et ce vieillard, qui venait d'assurer à sa patrie une existence politique, de lui préparer une grandeur sans précédent, une prospérité sans seconde, fut accusé hautement d'avoir vendu son pays. Mais, si les ennemis du vieux pensionnaire purent abreuver de dégoûts ses dernières années, s'ils purent, à l'aide d'accusations monstrueuses, le forcer à porter sur l'échafaud sa belle tête blanchie au service de la république, il leur fut du moin.s impossible de souiller son honneur. d'a\ilir

~6 La /fol II!!! Je à vol d'oiseau.

son nom, ou cic ternir sa nicmoirc. Et lorsque, au moment d'incliner son front sous le glaive fatal, il s'écria : « Je ne suis pas un traître, je me suis toujours conduit en bon patriote et je meurs de même! » l'histoire était là pour enregistrer ses dernières paroles, et ne permettre à personne de s'inscrire en faux contre cette suprême déclaration.

Avec de pareils souvenirs, Amersfoort pourrait se passer d'histoire. La naissance d'un tel homme suffit à la gloire d'une ville. Cependant elle fut le berceau de plusieurs autres personnages illustres, Albert de Vijs, Johannes Vonk et Nicolas Zoefius. En outre, elle supporta nombre de sièges fameux, notamment ceux de i543, de lôyy, de 1Ô39 et 1672. Enfin, elle renferme quelques monuments remarquables. Vous voyez que notre visite n'est pas à regretter.

Le plus considérable de ces monuments est une immense tour, dont la majestueuse silhouette orne la première page de ce chapitre. Six fois brûlée, elle fut six fois reconstruite. Jadis, elle précédait l'église Notre-Dame qui, après avoir pendant trois siècles abrité les cérémonies du culte catholique, fut convertie en magasin à fourrages, et qui finalement a été démolie en 17S7, pour être remplacée par un vaste enclos planté d'arbres, qui porte le nom peu euphonique de Kerkhqf.

A la voir fière et hardie, se dressant majestueusement au bord d'un canal feuillu, entourée d'un fouillis de petites habitations basses, pittoresquement groupées, on ne se douterait pas des vicissitudes terribles, qui ont si souvent compromis son existence et qui, à dix reprises différentes, ont failli amener sa complète destruction.

Du sommet de ce doyen des clochers d'Amersfoort, la vue est admirable. A ses pieds, on aperçoit la ville avec ses rues en spirale, ses gentilles maisons de briques crépies à la chaux, ses toits rouges, ses clochers jaunes et noirs aux formes étranges, bulbeuses, invraisemblables. Entre les rangées d'habitations, les canaux bordés d'arbres semblent doucement sommeiller, et sur les quais circulent quel-

Amersfoort.

ques rares passants, des militaires en promenade, des artilleurs allant à l'exercice, une ou deux voitures, des piétons.

La lorme -éndrale de la \ilie est curieuse, vue de cette hauteur. On reconnaît, à travers les rues nouvelles, le double fosse qui.

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à des époques dillerentes, servit à la défendre contre les entreprises de ses turbulents voisins, et qui divi.se encore aujourd'hui Amer.sfoort en deux cités concentriques. Aussi Jamais ville de l'ancien temps ne compta-t-elle plus de portes. Elle en possédait une double rangée, une double série, une série de portes extérieures et une série de portes intérieures.

Aujourd'hui, de cette armature compliquée il ne reste plusqu'un seul spécimen intact, c'est la Koppclpnort, celle qui nous a si frappés à notre entrée dans la ville, et qui concourt ;i donner à Amersfoort un si curieux et si pittoresque aspect.

T8 La Hollande à vol d'oiseau.

Au delà des limites de cette double enceinte, la campagne s'étend doucement vallonnée, tantôt fertile et couverte d'avoines, de blés, de gras pâturages, tantôt aride, sablonneuse, desséchée, ne laissant apercevoir que des bruyères roussies par le soleil et de chétives broussailles. Au milieu de ce gai panorama, que borde à l'horizon une chaîne de collines portant le nom pompeux de montagne d'Amersfoort, Amersforterberg^ on distingue la petite rivière d'Eem, qui s'avance paisiblement, ombragée par des massifs de verdure, arrosant les jardins, humectant les prairies, et venant, en dernier ressort, baigner les murs de la tranquille cité.

C'est cette campagne variée et pittoresque qu'il faut traverser pour aller d'Amersfoort à Apeldoorn et au Loo.

Autrefois la route était longue, irrégulière, difficile. Aujourd'hui le chemin de fer, qui raccourcit toutes les distances, a réduit le parcours à sa plus simple expression : on fait désormais facilement en trois quarts d'heure ce qu'on accomplissait péniblement en une demi-journée.

Apeldoorn est un de ces villages adorables, comme Zeist et Driebergen, comme Hilleversum et Baarn, dont en France nous n'avons pas la moindre idée. Figurez-vous de longues avenues d'ormes séculaires, bordées de cottages élégants, douillettement enveloppés de massifs de fleurs et de feuillage. Aucun mur ne s'élève entre ces gracieuses demeures.

Leurs vérandas, ouvertes à tous les regards, abritent des groupes charmants de jeunes filles absorbées à ces menus travaux d'aiguille, à ces délicats ouvrages dans lesquels les Hollandaises savent exceller. Les portes ouvertes et les sièges disposés à l'entrée du logis semblent inviter le voyageur à entrer, le passant à se reposer, le visiteur fatigué à s'asseoir. On dirait que toutes ces retraites hospitalières et luisantes de propreté servent d'asile à une seule et même famille, installée depuis peu sous ces antiques ombrages, et que l'intérêt ni l'égoïsme n'ont point encore eu le temps de diviser.

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Les superbes allées qui abritent ce petit paradis terrestre viennent toutes converger vers le château du Loo, bâtiment plus vaste que beau, plus imposant qu'agréable, mais qui doit à sa situation exceptionnelle, et au parc magnifique qui l'enveloppe, d'être la résidence favorite du roi Guillaume III.

Une grande cour d'honneur précède le palais. Un large péristyle et un escalier monumental donnent accès au premier étage où se trouvent les appartements intimes. Des bannières, des armures, ' des statues, des tableau.x, des trophées décorent le péristyle et l'escalier. Quant aux appartements, les goûts élégants et fastueux du maître s'y révèlent par une foule d'œuvres d'art et de meubles précieux.

Au re,^-dc-chaussée se trouvent la salle à manger, la bibliothèque et les appartements des princes. Puis, ensuivant de longs couloirs, on arrive à la salle de spectacle, où jadis, avant que des pertes bien cruelles eussent plongé la famille d'Orange dans un deuil immérité, le roi aimait à faire représenter, par la troupe de ses pensionnaires, des comédies et des fragments d'opéra.

Malgré ces aménagements ingénieux, sa riche décoration, ses œuvres d'art et son mobilier somptueux, il s'en faut de beaucoup cependant que le palais égale les splendeurs du parc. Car rien n'est plus merveilleux que cette végétation magnifique, que ces pelouses, ces massifs de fleurs, ces hêtres noirs gigantesques, ces marronnier séculaires qui, groupés avec un art exquis, ouvrent de tous cùtés d perspectives délicieuses. C'est une féerie perpétuelle que ce parc; ony marche d'admiration en admiration.

A travers ces allées superbes, on arrive au château primitif qui porte aujourd'hui le nom de » petit Loo ». Ce petit Loo est affecté en résidence au prince d'Orange. C'est une habitation féodale, ayant conservé ses mâchicoulis et ses tourelles que le chèvrefeuille, les clématites et le lierre recouvrent en partie.

Jadis ce petit Loo était un rendez-vous de chasse. Plus tard,

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La lIulLiiidc à rul d'uiscau.

quand le domaine tout entier eut été cédé par la famille van Dornick au stathoudcr Guillaume III, celui-ci édifia le grand château et transforma V ancien Jûclitslot en ménagerie.

En 171)3, lorsque les troupes françaises pénétrèrent dans cette partie de la Gueldre et vinrent occuper Apeldoorn, cette ménagerie existait encore. Le personnel de lions, de léopards, d'hyènes, de chacals et de tigres était au grand complet. Considéré comme domaine privé de la famille d'Orange, le Loo fut confisqué, le château converti en caserne, le mobilier vendu aux enchères et la ménagerie dispersée.

Seuls, deux éléphants furent gardés à titre de trophées. Enfermés dans de vastes cages en bois, ils furent dirigés sur Paris, à l'adresse du Jardin des Plantes. On nous a conservé le récit de leur voyage et le souvenir de leurs exploits. Ils se nommaient Hans et Parkie. C'était encore à cette époque une grande nouveauté que la vue de ces colosses. La curiosité populaire leur fit fête et nos savants aussi. Jamais ces pauvres animaux n'avaient reçu tant de visites, ne s'étaient vus si fêtés, si choyés, jusqu'au jour où une fluxion de poitrine, résultat de quelque imprudence, vint les enlever l'un et l'autre. Sic transit salaria !...

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