I. B PONT DE stAASTRICHT, vn DU FAÛDOUllQ DE WIJCK
MAASTRICHT
Qui de nous, j'entends ceux qui tiennent une plume, n'a pas, au moment de commencer un livre, caressé un doux rcve dont il espérait la réalisation ?
Le mien, aujourd'hui, est à la fois ambitieux et simple. Je voudrais que cette Hollande à vol d'oiseau n'eût pour lecteurs que des esprits délicats et polis, des intelligences d'élite, distinguées, ennemies de ces grands éclats, de ces contrastes violents qui plaisent tant au vulgaire. Je voudrais qu'elle tombât entre les seules mains des personnes qui savent s'intéresser à la nature et à l'homme et les aimer pour ce qu'ils sont, entre les mains de ces gens de goût, qui n'ont pas besoin que le drame vienne se jeter à la traverse, ou que le récit s'embourbe dans un ruisseau, pour prêter à l'humanité l'attention qu'elle mérite.
C'est pour ce public spécial, un peu restreint, je le sais, que ce livre a été écrit, c'est à lui seul qu'il s'adresse.
Voilà pourquoi, au lieu de jeter brusquement le lecteur au milieu de pa3's étrangers , fort difîérents des nôtres et dont l'originalité nous déroute, je vais le conduire tout d'abord dans les parties
La llnllnvdc à vnl d'oiseau.
les moins néerlandaises de toute la Ncerlande, et procéder par gradations au lieu de procéder par secousses. Notre étonnement y perdra peut-être, mais non pas notre instruction. En suivant pas à pas les transformations multiples que subit une civilisation encore tout imbue d'archaïques réminiscences, nous nous rendrons mieux compte des raisons qui la différencient de nos usages. Comprenant mieux les coutumes, nous saisirons davantage les motifs qui les ont imposées, et nous serons moins surpris des effets quand nous connaîtrons les causes.
Voilà pourquoi, au lieu de suivre le sentier battu et d'entrer en Néerlandc par Roosendaal et le Moerdyck, nous pénétrons dans cette hospitalière contrée par Maastricht et le Limbourg. Pour commencer par là, il nous a fallu faire un détour, mais ce détour n'est ni long ni coûteux. Du reste, cette fois, nous allons être sages. Nous ne fréterons plus d'embarcations spéciales, nous n'irons plus nous attarder dans des recoins inaccessibles au touriste ordinaire, nous suivrons les chemins tracés, et le voyage que nous commençons aujourd'hui, eh bien, demain, plus tard, quand il vous plaira, il vous sera toujours loisible de le refaire.
C'est par le chemin de fer, bien prosaïquement et bien doucement, qu'on arrive à Maastricht, ou plutôt à Wijck, qui est son faubourg. On a pris le train à Liège. La route est belle et suffisamment accidentée. D'un côté, la Meuse, bordée de vergers et de prairies, roule sans bruit et sans hâte ses petits flots d'argent; de l'autre, de modestes collines, aux allures parfois abruptes, étagent les arbres et les maisons accrochés à leurs fîancs, que domine un clocher.
On a traversé Jupille, Wandre, Chérattc, Argenteau, Visé, Eysden , Gronsveld , petites villes et gros villages aux maisons badigeonnées en bleu d'azur, en jaune de Nanies ou en rose. Partout
Maastricht.
l'aisance éclate aux yeux, partout la vie se montre bonne et facile, point trop dillcrente de ce qu'elle est chez nous, laborieuse, économe, avec une pointe d'indifférence et de gaieté. Les paysans portent encore la blouse, ce vieux sayon gaulois, et les iemmes, le bonnet de tulle. C'est que nous ne sommes pas encore sortis du pays wallon, de cette enclave i'ranque qui pénètre en plein pays germain, et qui est demeurée si inébranlablement fidèle à ses traditions d'origine, et si rebelle à toutes les influences d'alentour, qu'à maintes reprises les savants, surpris de cette étonnante persistance, se sont demandé d'oili pouvait lui venir un caractère si tranché.
Aujourd'hui encore, après dix-huit siècles de relations incessantes et de rapports constants, la démarcation est aussi nette qu'au premier jour, et, pressé entre les Germains et les t'iamands, le pays wallon est resté ce qu'il était à l'origine, un pays gaulois par excellence.
En arrivant à Wijck, bien qu'on soit dans le royaume des Pays- Bas, le type, les mœurs et les usages n'ont pas trop changé. La transition a été imperceptible. Une brigade de douaniers placides procède aux fonctions inquisitorialcs qui lui sont dévolues avec une '?:' telle discrétion et une convenance si parfaites, qu'on n'a point conscience de la frontière qu'on vient de franchir. Autour de soi, on entend parler français. Les cochers s'agitent sur leurs sièges et font claquer leurs fouets, les commissionnaires vous interpellent d'une -"^'' façon bruyante. On sent qu'on est aux portes de la Belgique, à quelques heures seulement de la France.
Il y a dix années, tout cela était encore plus marqué. A ce moment, on faisait au Limbourg hollandais un gros grief de sa fidélité wallonne. Aujourd'hui, cette fidélité semble à la veille de s'éteindre doucement. Une sainte liorrem- du pangermanisme a fait tourner les regards du coté de la patrie d'ai.loption. L'hésitation n'est pas permise : tout vaut mieux que d'être Allemand. Et voilà pourquoi l'on se résigne à n'être plus aussi Wallon; translormation d'autan:
La Ilollatidc à vol d'oiseau.
plus remarquable, que peu de villes sont plus en droit que Maastricht de tenir à leurs traditions et d'être fières de leurs souvenirs.
Du haut de ses remparts, aujourd'hui évcntrcs, dominant le fleuve qui lui donne son nom, et dont elle assura jadis le passage aux légions des césars, elle peut hardiment s'enorgueillir de sa haute antiquité et de sa glorieuse histoire. Dans quelque endroit que la pioche fouille son sol, on voit jaillir des vestiges de son ancienne grandeur. Ici, des poteries antiques, des urnes funéraires ; là, des fragments de tombeaux, des substructions de villas romaines, et, sans qu'il soit besoin d'interroger la terre, ne reste-t-il pas à sa surface de quoi faire l'orgueil de dix vieilles cités?
Ces remparts, dont nous parlions à l'instant, témoins de tant d'actions héroïques, ce pont qui est la cause de son existence et qui lui valut son nom, cette antique église de Saint-Servais, vieille basilique de la foi jadis doublement sainte, son vénérable temple de Notre-Dame, et cette porte d'Enfer dont l'origine se perd dans les obscurités de la domination franque, suffiraient à la rendre fameuse, alors même qu'elle ne cacherait point en son sol les innombrables stigmates de son indiscutable antiquité.
Il faut traverser le fleuve pour aller de Wijck à Maastricht. On pénètre dans la ville par le pont, ce pont célèbre dont l'histoire est celle en quelque sorte de la cité, car ce serait résumer la vie politique de Maastricht que de retracer les bombardements, les tueries, les massacres, comme aussi les cérémonies, les processions et les entrées triomphales dont ce vieux pont fut témoin.
Le sang y coula à pleins ruisseaux, l'encens le parfuma de ses doux nuages, et, fait remarquable, ce ne furent ni le fer ni le plomb qui se montrèrent le plus funestes. Ses arches robustes, qui avaient résisté à de si rudes assauts et qui devaient encore braver tant d'épreuves terribles, s'écroulèrent en 1275, sous le passage d'une procession,
Au xvi" siècle, on le reconstruisit. On le répara encore au xvn% et, curiosité qui nous touche de près, le frère Romand, disciple de
Maastricht.
saint Dominique, qui fut charge de sa restauration, s'acquitta si bien
de sa tâche, et fit, en cette délicate occasion, preuve de tant de savoir et d'habileté qu'on le manda plus tard à Paris, où il fut charge de la construction de notre pont Royal.
?, MAASIttlOIIT : L'ABSIDE DK U'ioLISE S AI N T-S E 8 V A 1 g,
Ainsi aonc, malgré sa célébrité, malgré son antique renom, le pont de Maastriclit n'est pas des plus âgés, tel que nous le voyons du moins, et, sous le rapport des années, il prend place bien longtemps après la porte d'Enfer, la basilique de Saint-Scrvais et la vieille église de Notre-Dame.
0 J.ii lldlLiudc à vol d'oiseau.
De CCS trois moiiumcius voncrablcs, le premier qui va s'offrir ù nos regards, c'est Saint-Servals, éJUlcc curieux s'il en fut, remarquable ù tous les titres, un des plus complets qu'on puisse voir et le seul de son genre qui soit dans les Pays-Bas.
Tout est extraordinaire en cette vieille basilique, tout jusqu'à son origine, qui s'estompe dans les pénombres de la légende, associant, pour sa fondation, la puissance d'un grand empereur à la renommée d'un grand saint. C'est en effet à Charlemagne, dont le nom est resté si populaire en ces contrées, qu'on attribue l'édification de ce sanctuaire, ainsi du moins s'exprime la tradition. Les archéologues, il est vrai, la combattent; mais l'accord n'existe guère entre eux, et si l'église, dans son ensemble, est postérieure à son fondateur présumé, du moins peut-on admettre qu'une de ses parties, le nai~thcx, remonte à son époque.
Quoi qu'il en soit du reste, c'est bien le monument le plus imposant qu'on puisse voir. Sa façade, formée de pierres énormes que le temps a rendues frustes, affecte les allures rébarbatives d'un palais florentin. Les blocs dont elle est édifiée s'entassent rugueux et tourmentés, accusant par des saillies audacieuses l'indiscipline de leur masse, et semblent des rochers taillés par la main des géants. Puis, comme si l'on eût craint que cette muraille aveugle, sans portes ni croisées, s'affaissât sous son propre poids, on lui a apposé deux gigantesques contreforts qui, traversant une rue, s'en vont au loin chercher un point d'appui pour reposer la base de leurs arcs-boutants.
Autant cette façade est rugueuse et terrible, autant l'abside, lianquée de deux tours égales, est élégante et distinguée. Cette abside appartient au meilleur style roman, et, dans sa correcte simplicité, elle peut être citée parmi les modèles du genre.
A l'intérieur, Saint-Servais se compose d'une nef spacieuse, avec deux bas côtés se terminant au transept et aboutissant à un chœur hémisphérique, coiffé d'une demi-coupole. L'ensemble est majestueux et d'autant plus éléjant et noble qu'au xui" et au xiv^ siècle on a rem-
Maastricht.
place, par de belles voûtes ogivales, le plafond de bois qu'un incendie avait dctrint.
Les restaurations de cette époque, du reste, ne se bornèrent point à cette seule substitution. Un cloître magnifique, avec ses voûtes reposant sur une forêt de frêles colonnettes, et un porche latéral, véritable chef-d'œuvre d'élégance et de grâce, attestent le savoir et le goût des architectes qui réparèrent, au moyen âge, le sanctuaire de Saint- Servais.
Faut-il parler maintenant des trésors d'art qui garnissent l'intérieur de la vénérable basilique? Certes, la vieille nef est brillamment parce. Les chapelles, couvertes de peintures, sont décorées d'autels ruisselants de dorures ; la chaire de vérité, faite de marbre blanc, a repris la place qu'elle occupait jadis; les lustres brillants et polis accrochent les reflets lumineux; les statues et les tableaux habillent les murailles. Mais pourquoi faut-il regretter qu'à l'exception d'une statue et de quelques toiles, toute cette parure soit moderne et que tout cet éclat sente un peu le clinquant ?
Heureusement, dans le trésor de l'église , on conserve des richesses de meilleur aloi, saintes reliques relatives au patron du lieu, et cadeaux faits au chapitre de Saint-Servais par ses tout-puissants protecteurs. Ce sont d'abord la châsse du grand saint, curieux morceau d'orfèvrerie, puis la clef du prélat, sa coupe, son bâton pastoral, sa crosse, son vêtement sacerdotal et l'autel portatif sur lequel il disait sa messe. Notez que je passe sous silence des croix enrichies de pierreries, le buste de saint Jean-Baptiste, l'ostensoir de sainte Agnès, une monstrance d'or remermant des cheveux de la Vierge, des reliquaires de toutes sortes et des flambeaux de tout métal.
Ces richesses-là ne sont guère, en effet, qu'un accessoire. Le vrai trésor, ce sont les reliques de saint Servais, ces reliques qui jadis donnaient lieu à une ioire curieuse, source de richesses pour Maastricht et les Maastrichtois.
Dès les premières années du xni'- siècle, l'allluence des étrangers
h cette sainte kermesse était telle, que les habitants, bien approvisionnes, trouvaient le moyen de gagner en quinze jours de quoi vivre pendant tout un an. Dans ces temps privilégiés, chaque maison devenait hôtellerie et ch&que habitant se faisait aubergiste. C'était une ripaille à nulle autre pareille, qui emplissait de doublons toutes les escarcelles de la ville et des faubourgs.
C'est au pied même de l'abside de Saint-Servais , sur le Vrijthoff, jadis cimetière, aujourd'hui promenade élégante, plantée de beaux arbres, entourée de coquettes maisons, de cci-cles et de cafés, qu'avaient lieu la foire aux reliques et le défilé des pèlerins. C'est ù cette même place que fut exécuté Guillaume de la Marck, le terrible sanglier des Ardennes.
Aujourd'hui une estrade a remplacé l'échafaud; au son d'une douce musique les habitants de Maastricht passent et repassent joyeusement sous les ombrages du l'rijthoff. La terre a depuis bien longtemps absorbé ses victimes, et l'antique cimetière est devenu un rendez-vous de plaisir.
0 puissance du temps! O légères années!
Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets...
s. H AASTBICIIT : LA rORTIÎ D'ENFBIL
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