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MAASTRICHT
Après Saint-Scrvai'^, il est encore une église à Maastricht qui mérite l'attention des archéi)Ingues et qui fait la juste admiration des antiquaires, c'est l'église Notre-Dame. ' ' "■'."-
Rien n'est plus curieux assurément que la façade occidentale de ce \ieux temple. Figurez-vous, s'il se peut, une énorme tour carrée, lourde, massive, flanquée de deux tourelles rondes, élancées, fluettes et piiintues à leur sommet. Tout cela, tour et tourelles, sans autres ouvertures que quelques lucarnes borgnes. Jamais, à voir une construction si pesante, on n'oserait imaginer son but et sa destination; et sa mine rébarbative est bien plus d'une forteresse ou d'une prison que d'une façade d'église. . - -■
Si l'on en croit les chercheurs, les savants, les érudits, qui ont écrit sur la matière, Notre-Dame remonterait au v siècle. Cela semble un peu lointain. Il est vrai que, depuis lors, le bâtiment primitif a été reconstruit de fond en comble. Il a été refait morceau |iar
TO La Hollande à vol d'oiseau.
morceau, et Ton serait, je crois, bien en peine de retrouver aujourd'hui quelques traces précises des constructions premières.
Tel qu'il est, néanmoins, résultat un peu confus de préoccupations fort diverses, ce vieux sanctuaire ne manque pas que d'être imposant, et sa figure grandiose, austère, vénérable, impressionne. C'est que le temps, ce coloriste inimitable, en promenant sa superbe patine sur ces fragments de tous les âges, leur a donné une empreinte commune et l'unité qui leur faisait défaut. Grâce à elle, l'harmonie s est faite entre ces disparates, et le chœur, qui est du plus beau style roman, ne Jure pas plus avec la sombre façade que le cloître luimcmc, ogival et fleuri, ne jure avec le chœur auquel il est adossé.
C'est sur les bords de la Meuse que s'élève Notre-Dame, dominant le fleuve et les remparts de sa masse puissante. Une porte s'ouvre tout auprès, qui donne accès sur une promenade délicieuse, toute parée, toute fleurie, ombragée de grands arbres et peuplée de massifs verdoyants.
Ces beaux ombrages, cette rivière argentée, ces vieux remparts, ces fraîches fleurs, forment un cadre délicieux dans lequel apparaissent, aux beaux jours, les plus jolis visages, les tailles les plus souples et les plus gracieuses, les tournures les plus élégantes qu'on puisse souhaiter. La réputation des Maastrichtoises n'est, du reste, plus à faire; elles sont, à l'est, les dernières représentantes de ce sang wallon dont je parlais au précédent chapitre, et il semble que ce vieux sang ait voulu, à l'extrême limite de son domaine, résumer, dans leur beauté solide, toute sa puissance et toute sa fraîcheur.
Fait très curieux, et qu'on n'a pu m'expliquer, presque toutes les Maastrichtoises sont ou très brunes ou très blondes. Les nuances intermédiaires n'existent qu'à l'état de très rares exceptions. La châtaine est presque inconnue sur ce rivage de la Meuse, et les deux types opposés se côtoient, francs, nets, intacts et sans se mélanger.
A suivre cette jolie promenade qu'on appelle le Parc, et les verdoj'ants rivages de la Meuse, on se laisse conduire jusqu'au Picters-
Maastricht. ii
berg, à la cclcbrc montagne de Saint-Pierre, dont les carrières, connues de tous les naturalistes, portent le nom depuis longtemps fameux de cryptes de Maastricht.
Ce nom est doublement mérité, à cause du voisinage d'abord, et puis c'est de ces carrières que la ville est sortie, et bien d'autres avec elle. Pendant" des milliers d'années, des générations successives y sont venues puiser de quoi édifier leurs demeures, de quoi envelopper leurs cités de remparts protecteurs. Au seuil de notre ère, les Romains exploitaient déjà ces innombrables galeries, et l'on peut voir, à quatre mètres au-dessus du sol actuel, les ornières que traçaient leurs chars pesants en frôlant les parois du chemin.
Que de souvenirs assaillent le cœur et l'esprit, quand, la torche à la main, on s'engage, à la suite des guides, dans cet inextricable échcveau de vallées souterraines. Tour à tour cavernes de brigands ou retraites des proscrits, ces sombres galeries ont abrité les habitants d'alentour contre l'ennemi du dehors, ou servi de repaires à des bandes malfaitrices, qui mettaient à rançon les campagnes environnantes. Curieuse histoire, que celle dont le guide déroule, tout en marchant, les pages tristes et vibrantes. Lugubres tableaux auxquels vient se mêler le poignant souvenir des malheureux égarés dans ce dédale obscur, et qui, dans le silence éternel et dans la nuit impénétrable, ont trouvé une mort lente et fatale précédée de la plus effroyable agonie. Combien ces images diffèrent de celles de tout à l'heure, de cette délicieuse promenade où tout semblait nous sourire, depuis les visages joyeux jusqu'aux fleurs des parterres, jusqu'aux eaux transparentes du lleuve!
Revenons donc bien vite en arrière. Retournons à ce parc fleuri, car, pour parler comme Charles d'Orléans, de galante et poétique mémoire.
Ce me seroit trop grand folie, Quand dcmourer puis en repo?, De reprendre mélencolie....
7j La J/ollaiiJc à l'ol d'oiseau.
A bien rcflcchir cependant, cette j03eu.sc promenade n'est point exempte, elle non plus, de sanglants souvenirs. Cette vieille tour décapitée qui émerge du l'cuillage, ces débris de remparts, ces fossés, CCS ravclins, ces glacis, possèdent, eux aussi, leur funèbre éloquence.
Ils nous redisent les sièges fameux, les assauts héroïques que supporta la vieille cité, les combats mémorables qui, du xiir au XV' siècle, la mirent, dix fois au moins, à deux doigts de sa perte. Ils nous rappellent le sac que lui fit subir le duc de Parme, et la défense admirable de Calvo.
C'était un homme d'un coeur antique, que ce chevalier de Calvo. Le maréchal d'Estrades lui avait confié le commandement de la place, pcndaiK qu'il allait, à Nimègue, assister aux préliminaires du célèbre traité de paix, qui devait réconcilier la Hollande et la France. Quand Calvo se vit investi par le prince d'Orange, les ingénieurs de l'armée vinrent lui démontrer, preuves en main, que la ville n'était pas tenable. « Messieurs, leur répondit-il, je n'entends rien à la défense d'une place ; mais, ce que je sais, c'est que je ne me rendrai pas. »
Et il fit comme il avait dit. Il sut électriser les troupes françaises qu'il avait sous ses ordres. Partout où était le danger, on le voyait apparaître. En vain le prince d'Orange multiplia-t-il les travaux d'approche, les chemins couverts, les puits de mine et les assauts ; en vain pa3'a-t-il de sa personne, au point de se faire blesser dans l'attaque d'une avancée, ce fut en pure perte.
Un beau jour, les assiégeants plièrent lestement bagage et décampèrent plus vite qu'ils n'étaient venus. Le maréchal de Schomberg approchait. Épuisés par les pertes que leur avait infligées ce siège héroïque, ils se sentaient incapables de livrer bataille. Par l'inflexible volonté d'un homme, Maastricht venait d'être à jamais illustrée.
C'est plaisir, quand on a de pareilles actions à redire, de gravir ces vieux remparts aujourd'hui sacrifiés, ces tours découronnées, ces murs lézardés, ces parapets en ruine. Du bastion qui domine le Parc, le spectacle est du reste superbe. D'un côté, la promenade, ses
Maastricht.
grands arbres, la rivière, le vieux pont, et au delà Wijck avec ses toits rouges et son clocher pointu. En arrière, des maisons et des ruines, des tours et de ; clochers, les sombres masses de Notre-Dame
5. IJAASTlllOUT ; TAÇADi; UK L ' ji Q L I S K X O T U E -'d A SI lî.
et de Saint-Servais douiuiant un curieux assemblage de fabriquer groupées au hasard, sans ordre et sans aplomb, dans une débandade pittoresque, enchevêtrant leurs lignes et mêlant leurs tons roux".
Ajoutez au premier plan un vieux fossé rempli par un ruisseau
i^ La Hollande à vol d'oiseau.
limpide où d'autres remparts se mirent, remparts ruines, les premiers qui aient protégé la ville naissante. Quel tableau !
On aimerait à rêver là pendant des heures entières. Cette vieille tour éventrée, aux créneaux qui chancellent, ce débris de muraille, ces maçonneries roussâtres sans forme et sans nom sur lesquelles le lierre, la clématite, les glaïeuls, dessinent leurs gais festons et leurs, arabesques joyeuses; cette eau limpide et pure qui reflète le ciel bleu, tout cela possède un charme inexprimable, que rend plus pénétrant encore le sombre voisinage de la Helpoort, la « porte d'Enfer », qui dresse tout auprès sa masse noire et rugueuse.
C'est, je l'ai dit, le doyen des monuments de la cité. Et que n'at-on point raconté sur son compte ?
On en a fait tour à tour une forteresse romaine, puis une construction franque et enfin un édifice de l'époque carlovingienne. C'est à ce dernier baptême qu'il faut nous arrêter. Mais les années ont si bien accompli leur besogne, le temps a si bien mordu sur ces pierres et sur ces briques, il a si bien effrité les jointements et rongé le mortier que, par son terrible aspect, la vieille porte justifie amplement les prétentions les plus archaïques.
Quant à son nom, n'allez pas au moins en tirer un mauvais augure. Donnant accès dans la ville, une porte qui s'appelle la « porte d'Enfer » pourrait ouvrir, je l'avoue, un vaste champ aux suppositions les plus défavorables. Heureusement, on connaît l'origine de cet étrange surnom. Il dérive, comme c'était la pratique au moyen âge, d'une modeste enseigne qui se balançait en geignant au coin même de la rue.
Passons donc sans crainte sous cette porte infernale, pénétrons de nouveau dans l'intérieur de la ville, suivons les gracieuses sinuosités de ces rues régulières et proprettes, bordées de maisons blanchies à la chaux; bientôt nous revoici au cœur de la cité. Nous traversons de nouveau le Vrijthoff' et, en tournant deux rues, nous sommes sur le grand marché, en face de l'hôtel de ville.
Maaslricht. i5
C'est une large place, vaste, bien bâtie et fort animée à ses heures, que œ groo/e mark/. Et l'hôtel de ville, de son côte, est un c'difice à la fois robuste et majestueux, un peu lourd peut-être, mais qui a vraiment grand air et noble tournure.
Un double escalier, aboutissant à un large perron, donne accès à l'intérieur, et ce double escalier a, lui aussi, son histoire. Jadis, Maastricht relevait d'une double juridiction, elle dépendait à la fois des évêqucs de Liège et des ducs de Brabant. Longtemps les uns et les autres s'étaient contesté cette juridiction précieuse. Les ducs de Brabant y prétendaient comme légitimes suzerains, les évêques liégeois comme héritiers de saint Servais, le saint ayant transmis ses droits sur la ville aux évêques de Maastricht, dont le siège épiscopal de Liège avait lui-même hérité.
Finalement, et après des discussions sans nombre et d'interminables contestations, on s'était partagé l'objet du litige, et de la ville on avait fait deux parts. Tout nouvel habitant devait, à son arrivée, opter pour l'un des deux souverains. Les autres suivaient la condition de leur mère.
Plus tard, lorsque les États s'emparèrent de ^Llastricht, ils se substituèrent simplement aux droits du duc de Brabant, et voilà pourquoi chacun des deux pouvoirs nommant ses délégués, un double escalier était indispensable. Un côté était réservé aux députés de l'évêchc, l'autre aux députés des États, et, les marches gravies, ils se trouvaient réunis dans le grand vestibule.
C'est au pied de ce vaste édifice, et dans les rues avoisinantes, que se concentre la vie de la vénérable cité; les voies qui conduisent au pont sont surtout les plus animées et de beaucoup les plus passantes. ALais c'est sur la place même que se tient le marché, et c'est là aussi, qu'aux jours joyeux de la kermesse, les théâtres s'installent et que s'établissent les magasins en plein vent.
Curieuse coïncidence, ce sont les Français, auxquels ALiastricht était déjà redevable de ce vin bourguignon qui meuble ses caves
justement ciflèbrcs, et dont clic sait faire un si grand cas, ce sont les Français, dis-jc, qui introduisirent chez elle le théâtre.
Louis XIV, en lôyS, avait à peine fait son entrée triomphale dans la ville conquise, que les comédiens s'installaient sur la place du Marché et commençaient dans une vaste baraque à donner leurs représentations variées.
C'était une grosse nouveauté, elle eut un grand succès. Nos compatriotes partis, les comédiens demeurèrent; plus tard, on leur concéda même une salle dans l'ancien hôtel de ville; et, depuis lors, comédies, vaudevilles, drames et même opérettes, sont restés en grand honneur auprès des Maastrichtois.
Notre vin et le théâtre, ce sont les deux seuls souvenirs bien vivants, toujours présents, inoubliables que nous ayons laissés en cet aimable pays. C'est peu, diront les esprits étroits, mal faits, exigeants, utilitaires, hypocondriaques. Les autres diront, c'est beaucoup; car il n'en fallut pas plus à Bacchus pour conquérir la moitié du monde et pour être rangé ensuite parmi les demi-dieux.
XAASTÛICIIT : LKS ANCIENS EliMPAUTH.
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