MEPI'KL : VUE PRISE D F. LA G A U K
MEPPEL.
STEENWIJCK.
- - ■ Le ciel est pur, l'air est frais, la journée sera belle : en route pour Meppel, c'est-à-dire pour le nord! C'est aujourd'hui jour de marché, allons à Meppel voir les belles filles, aux corsages rouges, aux foulards voyants, aux bras nus, ornées comme des madones, parées de chaînes, de boucles et de bijoux d'argent.
. C'est une curieuse petite ville que Meppel. Elle dresse, au milieu d'une plaine immense, sans arrêt et sans fin, ses toits rouges ou bruns, carrés ou pointus, et les clochers de ses églises. Les grandes prairies qui l'entourent lui donnent cet aspect aisé, que la fertilité et l'abondance portent toujours avec elles. Les bosquets, qui lui font une ceinture de leurs touffes vertes, semblent vouloir la protéger contre les intempéries. On dirait que la nature ne se contente point de lui prodiguer ses biens, et qu'elle tient encore à l'envelopper d'un rempart protecteur.
C'est par de grandes routes bien larges, superbement entretenues, bordées de fossés pleins d'eau et ombragées de beaux arbres, qu'on arrive à Meppel.
Tout le long de la route, ce ne sont que \ oitures et piétons.
Voitures invraisemblables montées sur de hautes roues à l'essieu
saillant, avec une caisse en pente et une gigantesque capote de
toile, percée par derrière d'un petit œil-dc-bœuf indiscret.
114 J'<^ Hollande à roi d'oiseau.
Et piétons solennels, tous munis du parapluie sacramentel, marchant doucement, le nez au \ ent, la bouche ouverte, comptant leurs pas, s'ecoutant vivre, oubliant toujours de se presser.
Les hommes sont\êtus de noir, avec le gilet à double rangée de boutons, la petite veste à taille et la culotte boullante.
Les femmes portent encore le vertugadin (ou du moins c'est tout comme;, avec un petit corsage étriqué, que couronne un élégant fichu aux couleurs tapageuses. Elles ont les bras à l'air et leur chapeau est orné de larges brides, épinglées sur la poitrine ou flottantes sur le dos. Tout cela fort coquet, fort soigné et d'une propreté exquise, à faire rougir les campagnardes de chez nous. Un gigantesque panier achève leur toilette, réceptacle indispensable pour toutes les acquisitions du jour. Parfois même le panier se change en hotte, mais en hotte distinguée, en hotte de luxe, complément de parure en quelque sorte, et le corps incliné, les bras nus croisés, le parapluie sous le bras, les jolies filles gagnent encore en couleur locale, à trotter avec ce rustique ornement sur le dos.
Jadis Meppel, où nous entrons, fut une place forte, avec des murs et un fossé; c'est du moins ce que racontent les géographes. Mais, si nous en croyons les historiens, elle n'était pas bien forte, car un jour il suffit de douze cavaliers pour la prendre. C'était le 1 1 septembre 1687. Les douze gaillards arrivèrent à l'aurore. Ils attachèrent leurs chevaux aux arbres de la route et se présentèrent à la poterne, demandant à entrer dans la ville pour faire quelques achats. On leur refusa d'abord, mais ils montrèrent de l'argent, beaucoup d'argent, des ducatons, des ryksdalders, des florins, des isabelles, et comme parmi la garde bourgeoise il se trouvait quelques marchands, on commença à parlementer. Alors le chef de l'escouade ouvrit sa sacoche, elle était pleine d'or; à cette vue le cœur des gardiens s'adoucit, s'attendrit, s'amollit. Était-il humain de laisser de si honnêtes gens porter leurs trésors à Steenwijck ou à Zwolle? Ils ne le pensèrent pas; mal leur en prit. A peine la porte fut-elle franchie que notre douzaine de gaillards-
Mcppcl, Slecnii'ijck. //j
•se rua sur le poste, massacra les hommes, coupa les chaînes du pontlevis et appela son capitaine, qui se tenait avec sa troupe caché dans les bosquets environnants. C'est ainsi que Meppel fut prise.
Aujourd'hui les murailles qui protégèrent si mal la ville n'existent plus, mais le fossé e.xiste encore. On le franchit sans obstacle, et l'on pénètre dans une large et longue rue qui forme le cœur de Meppel. maîtresse voie sur laquelle viennent se grelTer une foule de petites rues adjacentes.
Cette longue et belle rue est divisée, par deux canaux qui la coupent, en trois tronçons à peu près égaux. De chaque côté s'ouvrent des perspectives agréables. De monuments anciens il n'en faut point chercher, ni de vieilles maisons non plus. Sauf quelques joyeux pignons supportés par d'amusantes consoles et surmontant des fenêtres aux arcs trilobés, on ne trouve plus guère à Meppel d'édifices du vieux temps. L'hôtel de ville, lui, ne date que du siècle dernier, et n'étaient les armoiries qui surmontent sa porte, on le prendrait pour une belle maison bourgeoise. Quant aux églises, on en compte deux; l'une à l'entrée de la ville, toute moderne, construite dans ce gothique spécial qui fait la joie des architectes de nos jours; l'autre au centre de la cité, datant du xv siècle, si fort restaurée toutefois, depuis cette époque, et si retouchée au siècle dernier, qu'elle n'offre plus rien d'intéressant, si ce n'est sa curieuse silhouette se dressant au bord du canal, et mirant dans les eaux claires son campanile rococo.
Mais à quoi bon chercher les vieilleries où la jeunesse abonde ." Et Meppel, les jours de marché, est assez jeune et assez vivante, pour qu'on n'épi-ouve pas le besoin d'aller inutilement s'égarer dans le passé.
C'est aussi un jourde marché qu'il faut voir Steenwijck.Steenwijck est située beaucoup plus au nord, se rapprochant du Zuydcrzée. C'est, comme Meppel, un grand centre agricole. De nombreuses transactions y ont lieu; on y brasse des millions d'alTaires. Toutefois, les jours ordinaires, la ville est aussi triste, aussi délaissée, aussi
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morose que, les jours de marche, clic est bruyante et animée. Ces jours-k\, il semble qu'elle fasse provision d'animation et de bruit pour toute la semaine. Ses marches au grain et au beurre attirent les acheteurs par centaines et les paysans par milliers. De sa place à son « Poids» c'est un va-et-vient perpétuel, une incessante cohue, une bousculade joyeuse. Les cultivateurs des environs y amènent jusqu'à mille têtes de bétail en un jour; et si, pour éviter la foule, on se réfugie sur les boulevards, on aperçoit au loin les routes couvertes de monde, et les longues files de paysans et de chariots, qui rayent la campagne, se dirigeant vers la ville, ou regagnant paisiblement leurs tranquilles villages.
Une particularité de ces remparts, c'est qu'ils dominent toute la contrée d'alentour. Cette petite ville de Steenwijck est, en effet, construite sur une sorte de mamelon, et c'est là un fait très curieux, tout exceptionnel, absolument inattendu dans un pays de plaines infinies, où l'on chercherait vainement la trace d'une colline.
Cette particularité, jointe à un bon rempart de terre et à un large fossé, valut jadis à Steenwijck la réputation d'une place forte. Au xvi" siècle, elle fut même appelée à jouer unrûle ingrat, qui lui coûta bien cher, car plus d'une fois il la mit à deux doigts de sa perte, notaniment en ôga, quand l'implacable Maurice de Nassau s'en vint l'assiéger pour la faire rentrer dans le devoir.
Pendant six semaines, sans un jour de repos, sans un instant de répit, le jeune stadhouder battit ses murs à coups de canon et bombarda ses maisons, ses monuments, ses temples. Lorsqu'elle fut emportée d'assaut, « les maysons, dit un contemporain, et les églises estoyent presque toutes abbatues, etlesaultres percées de part en part, de sorte qu'il falloit que le peuple se tînt es caves ».
Quelques années plus tôt les Espagnols s'en étaient emparés, eux aussi, mais d'une façon moins brutale et plus galante. Un beau matin, à leur grand étonnement, les garçons de la ville avaient \u une très jolie fille étrangère au pays se promener le long des fossés extérieurs, puis tout à coup le chapeau de la bergère, emporté sans doute par le vent.
Mcpp c l, Si c e 11 IV ij c k.
était venu tomber à l'eau. Et la pauvre enfant, assise sur la berge, se désolait de tout son c(cur, car, par un malencontreux hasard, tous les efforts qu'elle avait faits pour rattraper «a coilTurc avaient tourné
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contre ses désirs, et éloigné le chapeau de la rive. On est galant à Steenw'ijck, autant sinon plus qu'en aucun autre lieu. Les garçons, qui guignaient la jeune beauté, ne purent lui refuser leur aide. « Ohé! ohé! la belle enfant, rassurez-vous. Séchez vos yeux. Pour Dieu,
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essuyez donc vos larmes, votre bien vous sera rendu. » Et avec des pierres adroitement lancées, voilà nos amoureux qui poussent le chapeau vers un endroit qu'ils sa\ aient peu profond.
Quand il fut là, le plus hardi de la bande dégringola le rempart, se mit bravement à l'eau, quoiqu'on fût au mois de novembre, puis poussant droit devant lui, mouillé seulement jusqu'à la ceinture, il se saisit du chapeau, et l'alla porter de l'autre côté à la jolie bergère. Celleci le récompensa d'un baiser, baiser de Judas, baiser de traîtresse, baiser menteur et parjure, et qui devait coûter la vie à celui qui le recevait, car l'imprudent venait, par sa galante action, de dévoiler le côté faible de la place.
Quinze jours après, A^erdugo se présentait à l'improviste devant les murs de Steenwijck, et ses troupes, guidées par la fausse bergère, après avoir traversé le gué, escaladaient les remparts, mettaient les maisons au pillage et les habitants à rançon. Rapprochez cet assaut de la prise de Meppel et convenez que La Fontaine a eu raison d'écrire :
Nous n'avons pas les yeux à l'épreuve des belles, Ni les mains à celles de l'or.
Je pourrais m'étendre longuement sur les autres sièges de Steenwijck, raconter notamment celui de i58o, le plus extraordinaire assurément que cette ville ait supporté, siège fécond en incidents curieux et en luttes chevaleresques, mais ce que j'ai raconté de l'existence militaire de la petite ville me paraît suffisant pour expliquer la pénurie de monuments anciens.
Disons vite, toutefois, que Steenwijck possède encore deux églises qui méritent d'être vues. L'une est grande, large, vaste, et remonte au xu' siècle par ses fondations, au xiv" par ses œuvres supérieures. C'est son sanctuaire principal, jadis placé sous le vocable de saint Clément. Les boulets du prince Maurice, qui ne l'ont point respecté, ont détruit la voûte de sa haute nef, et l'on a remplacé cette voûte par une simple
Meppcl, Slccnu'i jck. jig
toiture en bois. La tour qui précède réglis.e fut pareillement décapitée et. pour réparer des bombes « l'irréparable outrage », on a couronné ce vieux clocher d'une mesquine et classique ballustrade de bois peint, au centre de laquelle on a placé un disgracieux clocheton.
A l'intérieur, la pauvre invalide n'est guère moins compromise. Elle est vide et nue, et ses grands murs blanchis à la chaux n'encadrent point d'ceuvres d'art, si ce n'est cependant quelques belles pierres tombales, aux figures saillantes, usées par le frottement journalier des souliers et des sabots.
Une seconde église, plus petite, plus coquette, restaurée récemment avec soin, avec goût, charmant spécimen de l'architecture du xv^ siècle, est située à l'autre extrémité de la ville. Celle-là est dédiée à Notre-Dame.
Et puis c'est tout; de l'hôtel de \'ille il n'est même pas question. Le conseil municipal loge ici à l'auberge.
Le " Poids » seul offre quelque intérêt à cause de deux bas-reliefs qui ornent sa façade; mais point d'autres monuments, très peu même de vieilles maisons, j'en ai dit la cause.
Néanmoins Steenwijck est une bonne petite ville, fort agréable à voir. Ses rues accidentées sont, pour le paj's, une rareté intéressante. Le territoire qui l'entoure et qui, suivant l'expression d'un ancien voyageur, v< est très fertile en bled, dont la \ille soûle faire grand trafic», mérite que de ce belvédère, agrémenté de moulins, nous lui accordions de longs et curieux regards, regards d'adieu, car cette fertilité merveilleuse va bientôt disparaître pour faire place à la plus désolante aridité.
Dans quelques instants, en effet, nous allons nous trouver au milieu des sables de la Drenthe, dans un désert. Les bruyères roussies et brûlées par le soleil, les plaines éternellement stériles \ont remplace à perte de \ue les grasses prairies et les champs chargés de moissons.
Il est peu de coups de théàtixplus sui^prenants que celui qui nous attend, et c'est un grand étonnemcnt lorsqu'on \ient. soit du nord,
La HoUatidc à vol d'oiseau.
soit du midi, soit de la Frise, de la province de Groninguc, ou de rOverysscl, que de quitter tout d'un coup, brusquement, ces verts pâturages qui font la richesse de la Néerlande, pour se trouver au milieu des sables sans fin et des bruyères désolées.
La Drenthe forme un pays à part. Aucune montagne ne s'élève entre elle et les provinces qui l'environnent; aucun fleuve ne lui assigne des limites naturelles, et un abîme la sépare du reste du pays. Il sufiit de franchir une route, d'enjamber un fossé, de traverser un champ, pour se trouver dans une tout autre contrée. La campagne n'a plus le même aspect, les maisons affectent un autre caractère, l'organisation sociale repose sur des bases différentes, et les exploitations agricoles se font d'une autre façon.
Tout d'un coup, et sans transition, il faut quitter les interminables prairies, les terres grasses et généreuses produisant à volonté ce qu'on exige d'elles, pour un sol maigre et sablonneux, pour une sorte de lande où rien ne s'obtient sans sacrifice et sans effort. Je le répète, je connais peu de surprises qui soient plus saisissantes.
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