‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 23 sur 72 · A S s E S : LA P L A ci: D C G 0 U V K It N H M E N T · texte numérisé non relu

A S s E S : LA P L A ci: D C G 0 U V K It N H M E N T

ASSEX ET LA D R E N ï H E

Assen est la capitale de la Drenthe. C'est une ville toute neuve. Il y a un siècle, c'était un hameau de six cents âmes; aujourd'hui elle compte six mille habitants; aussi a-t-elle conservé beaucoup de son cachet originel. Certes personne, à la voir, ne se douterait du rôle important que lui a assigné la politique contemporaine. C'est encore aujourd'hui bien plus un village qu'une ville. Quant à lui trouver l'apparence d'une capitale, il n'en est pas question.

Elle l'est cependant, et les grands édifices destinés au gouvernement de la province jurent presque avec ses maisons basses, avec ses places mal définies, plantées de grands arbres et garnies de pelouses, avec ses rues sans prétention, allectant l'apparence de larges allées.

Ne cherchez pas ces maisons serrées et pressées, ces rues étroites et tortueuses, ces ruelles sinueuses et sombres, traces persistantes de l'existence condensée, rétrécie, des villes du mo^yen âge, vous perdriez, votre temps. Assen ne connait rien de tout cela.

Il 3' a quatre-vingts ans, une grande révolution eut lieu. Le

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gouvernement national organisa la république batave, divisa son territoire en provinces copiées sur les départements français, et, à l'instar de ce qui se passait chez nous, alloua un chef-lieu à chacune de ces provinces. Quand on arri\a à ce désert de la Drenthe, on se trouva dans un grand embarras. Il n'existait pas de villes importantes. Koervorden, petite place frontière très solidement fortifiée, qui avait tenu lieu de capitale pendant tout le moyen âge, se trouvait trop éloignée du centre. Au moindre commencement d'hostilité, on était certain de voir intercepter les communications entre le chef-lieu et sa province. Koervorden ne pouvait donc convenir.

Faute de grives, dit le proverbe, on mange des merles. On choisit Assen à cause de sa position. C'était un village, on le baptisa ville; un décret l'institua capitale, et le gouvernement s y installa. Peu à peu les fonctionnaires arrivèrent, les besoins du service y appelèrent des habitants nouveaux, les fournisseurs y furent attirés par l'appât du gain; les maisons s'élevèrent; enfin on sait comment les villes naissent et grandissent.

Un jour, elle était bien jeune encore en ce temps, un monarque mélancolique, jaloux de sa femme, non sans raison, inquiet pour sa couronne, non sans motif, vint visiter Assen. Ce monarque, le roi Louis, sentit comme une secrète affinité entre ce pays désert, infécond, désolé, et la situation de son esprit. Une sympathie naissante le ramena dans ce village officiel qu'il traita en enfant gâté, le comblant de faveurs, le dotant de grands biens. Il avait même manifesté l'intention d'y faire bâtir, sous prétexte de rendez-vous de chasse, une résidence, sorte de btien retira où il serait venu chercher le repos et le calme; mais les événements se jetèrent à la traverse et renversèrent tous ces beaux projets.

Toutefois, avant de prendre le chemin de l'exil volontaire auquel il allait se condamner, le roi Louis se souvint de la Drenthe et de sa capitale, et il voulut l'enrichir pour toujours; il la fit propriétaire d'un bois magnifique. Ce bois est encore aujourd'hui une des attrac-

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lions d'Assen, et sous ses ombrages mélancoliques les amoureux aiment à s'égarer.

Malgré ses richesses verdoyantes et ses rustiques demeures, Assen, on le comprend, ollVe une maigre récolte au touriste. Aussi ne s'y arrcte-t-on guère. C'est plutôt vers les vrais villages de la Drenthe qu'on porte ses pas, vers ceux qui ont conservé leur physionomie primitive et leurs aspects sauvages.

Ces villages de la Drenthe, perdus au milieu des sables, diffèrent, on le comprend, de tous ceux que nous avons vus jusqu'à ce jour. Sur ce sol maigre, sablonneux, la lutte pour la vie est écrite en caractères singulièrement éloquents. Chaque agglomération s'élève comme une sorte d'oasis au milieu de bruyères immenses, et ce n'est qu'à force de sacrifices, de tra\-ai!, d'abnégation, que sa population arrive à foire produire, à la zone qui l'entoure directement, ce qui est indispensable à sa subsistance.

Cette zone défrichée, fécondée, cultivée, qui fait sur l'étendue de ces sombres bruyères comme une tache joyeuse, s'appelle VEsch, mot déri\é du latin Esca, et indiquant que ces rudes tra\'ailleurs trouvent là les aliments primordiaux qui leur sont nécessaires. Chaque année, cette Esch s'étend un peu, et gagne quelques mètres sur les champs désolés qui l'enserrent. Chaque année, la petite colonie plante quelques chênes et quelques bouleaux, délriche un pan de bruyère et trace un sentier. Mais on n'a\'ance que lentement, car chaque parcelle ainsi gagnée doit être au préalable arrosée de sueurs et couverte d'écus. Il faut commencer par nourrir la terre, avant que celle-ci consente à nourrir l'habitant. Aussi rien n'est curieux, quand on approche de ces villages, comme de reconnaître, à travers ses diverses étapes, la marche suivie par l'infatigable industrie des paysans de la Drenthe. Ce sont d'abord des chênes nains et des bouleaux microscopiques qui sortent de terre, forêt lilliputienne qu'une bande de lapins pourrait dévorer en une nuit, et dont la plantation remonte à deux ou trois années. Puis la forêt grandit et peu à peu on arrive à un maigre

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taillis. Puis loin encore, les arbres s'cclaircissenret à l'entour verdissent le seigle et le sarrasin. Puis viennent les cliamps presque fertiles avec des pommes de terre, du seigle et du froment, et enfin sous l'ombrage des grands arbres séculaires repose le \illagc rustique et sans apprêt.

Réfugiés au milieu de ces steppes immenses, dans leur Ksch fertilisée à force de peine, ces villages, sans grands rapports entre eux, communiquent peu avec l'extérieur. Aussi leur physionomie se ressent-elle de cet isolement. Il semble que, n'attendant point de visiteurs, ils ne songent guère à faire de toilette. A l'exception d'une couple de maisons élégantes, habitées par le bourgmestre ou par quelque citadin dépaysé, toutes les chaumières ont un air franchement rustique qu'on chercherait vainement dans les villages hollandais, groningois ou frisons. Là-bas on est sûr de trouver ces boiseries scrupuleusement peintes et vernies, ces vitres immaculées, et ces rideaux de mousseline qui font partie intégrante, en quelque sorte, des besoins de la vie. Ici, plus d'un logis est délabré, les grands toits de chaume descendent jusqu'à terre, les murs bâtis en torchis et les portes équarries conservent leur aspect champêtre. Mais, malgré cela, ou peutêtre à cause de cela, rien n'est pittoresque, charmant et curieux comme ces bons villages de la Drenthe.

Conséquence directe de leur isolement et des routes incertaines qui, les reliant les uns aux autres, les mettent en communication avec la capitale de la province, ces villages sont difficilement accessibles au touriste et au voyageur. Il faut un fort désir de les visiter et une certaine dose de volonté pour arriver jusqu'à eux ; néanmoins, ce serait une faute, et une grosse faute, étant à Assen, que de ne point tenter d'en voir au moins deux ou trois.

Partons donc gaiement à pied, le bâton à la main, pour Rolde, Eext et Gieten. Je connais peu de chemins, du reste, qui soient plus agréables que celui d'Assen à Rolde. On commence par traverser toute la partie ombreuse et cultivée qui constitue YEsch d'Assen, et,

Assca et la Drcii/lu

pendant un long ruban de route, à tous les coudes du chemin, on est tente de s'arrêter pour contempler les grands arbres, les haies vives et les rustiques habitations qui se groupent à ravir. Quitte-t-on VEsch d'Asscn, on entre dans celui de Ruide et l'enchantement recommence. C'est à peine si l'on a eu le temps d'apercevoir,

•17. U n E N T U E : LE VILLAGE DE tilETES.

par quelque échappée indiscrète, la lande inculte et aride qui enveloppe ces oasis, ou bien encore de distinguer une série de ces petits monticules disposés en bon ordre, qui, nous reportant aux époques préhistoriques, viennent révéler à nos yeux surpris la présence d'un de ces cimetières anonymes, dont on ignore aujourd'hui quels furent les m3'stérieux habitants.

Rolde, où nous voici parvenus, est le type de ces villages de la Drenthe si chers aux artistes. Perdues au milieu des grands arbres, accroupies dans un nid de feuillage, ses chaumières rustiques, avec leurs grands toits inclinés vers le sol et leurs vieilles murailles où la brique aux tons chauds perce le crépi blanc, semblent jetées là vraiment au hasard. Au centre de ce cadre joveux, une église avec son

clocher pointu, entourée d'un petit cimetière gondolé et fleuri. Dans un coin, une forge avec la maréchalerie obligée, et le forgeron en culotte courte avec son tablier de cuir. A terre, les essieux et les roues, et attachés au mur, les grands chevaux noirs à longue queue traînante, hennissant et piaffant en attendant que vienne leur tour. Point de place, un carrefour perpétuel bordant une route qui serpente, avec des maisons posées de travers, et composant un charmant fouillis de toits gris, des murs blancs ou bruns et de vieux arbres bien verts.

Tel apparaît Rolde ; tels sont aussi Eext, Gieten, Gasselte, Borger, Eexlo et tous les autres. Vous les connaissez du reste ces joyeux villages de la Drenthe. Ce sont eux qui ont inspiré les immortels paysagistes de la vieille école hollandaise, et c'est là qu'aujourd'hui encore les plus vaillants viennent chercher leur inspiration.

Cette maréchalerie dont nous parlions à l'instant, Wouwermans l'a copiée et recopiée dix fois, l'animant de ses brillants cavaliers, de ses soudards indiscrets et de ses servantes rieuses. Cherchez dans Hobbema et Jacob Ruisdael, vous retrouvez plus d'une vue de ces villages drçnthois.

Ajoutez qu'à cet intérêt purement pittoresque, ces hameaux à demi sauvages ajoutent un intérêt archéologique de premier ordre. Il n'en est pas un, en effet, qui dans son voisinage ne possède quelques-uns de ces monuments mégalithiques, entassement de rochers énormes, qu'on appelle chez nous menhirs, et qui portent ici le nom de Hiinnebedden « lits des Huns ».

Lits un peu durs, en vérité, et quelque peu primitifs, dont on ignore la signification précise, mais oii l'érudition moderne croit reconnaître des tombeaux héroïques élevés par les Celtes, nos ancêtres, à leurs chefs vénérés. Sépultures grandioses, qui ont traversé les âges attestant la vaillance et la force de ceux qui les ont édifiées, mais néanmoins sépultures anonymes, qui ne nous transmettent même pas les noms de ceux dont elles devaient éterniser la mémoire.

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Deux de ces monuments singuliers se dressent à Rolde, derrière le cimetière, au milieu d'un champ de blé. Je n'aurai garde de décrire ici ces primitives sépultures. Qui en a vu une, les a vues toutes. Elles ont, vous le savez, pour principe archiiectonique une vaste table posée sur deux autres pierres qui forment les assises. C'est par la répétition de ce principe que ces constructeurs préhistoriques arrivaient à édifier une sorte de galerie, qu'ils fermaient à ses deux extrémités par deux pierres colossales.

Du reste, pas d'autre trace d'industrie humaine. Les blocs étaient laissés à l'état de nature, nul souci de les tailler, nul idée de les orner d'inscriptions ou d'images. Le nombre des tables et la dimension des pierres sont les seules dilTérences qui existent entre tous ces monuments.

Ces Hiiiincbcddei! sont encore en grand nombre dans la Drenthc. On en compte une cinquantaine au moins. Jadis, il s'en trouvait bien davantage, mais quantité d'entre eux ont été renversés par des profanateurs maladroits, qui, cro3'ant découvrir des trésors, les ont bouleversés et même, dans leur dépit de ne trouver que quelques poteries et quelques débris sans valeur vénale, ont négligé de nous conserver le résultat de leurs fouilles.

Il en est aussi qu'on a détruits et brisés pour en faire des matériaux de construction. Dans ce pays où la pierre est rare, les habitants, pour édifier leurs demeures, n'ont point hésité de\ant une profanation.

D'autrefois, c'est la force incroyable de la végétation qui s'est chargée de renverser ces monstrueux cailloux. Un arbrisseau en poussant entre ces pierres gigantesques suliit à les désunir et à faire crouler l'édifice. A Rolde, un arbre a enveloppé de ses racines une des assisesdu premier Hiiivichcd, et étend sur lui son maigre feuillage, comme s'il lui voulait servir de tente ou de parapluie.

Il est peu des Hiuincbcddcn de la Drenthe que je ne connaisse, aussi me garderai-je de vous entraîner à recommencer avec moi

cette course un peu l'oUc, très longue et surtout très pénible. Aujourd'hui nous nous bornerons à visiter Eext et Gieten qu'on aperçoit au loin.

Mais, pour parvenir jusqu'à ces deux villages, il faut traverser la lande désolée. Plus de champs, pas même de ceux qui portent de maigres moissons; plus d'ombrage, pas même de ces petits arbres mal nourris, étriqués, rabougris, qui trouvent moyen de pousser sur le rocher nu. Partout la bruyère noirâtre, et à l'horizon quelques massifs de feuillage bleu. Pas une âme sur la route, pas un cri, pas d'autre bruit que le bourdonnement des insectes et la cadence de nos pas. C'est au milieu de cette solitude désolée et de ce désert sans bornes que se dressent les monuments d'Eext, et les bois verdoyants qui enveloppent Gieten.

En se rapprochant des deux villages, VEscli nous réjouit de nouveau de sa fertilité factice, les chaumières font des taches joyeuses dans le feuillage qui les abrite, le clocher dresse en l'air son faîte aigu, l'auberge laisse grincer au caprice de la brise son hospitalière enseigne, et l'on se sent d'autant plus heureux au milieu de cette oasis, qu'on a encore devant les yeux la lande terrible, triste, sombre et morne que l'on vient de traverser.

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