‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 24 sur 72 · GRONINGUE · texte numérisé non relu

GRONINGUE

Autant les grandes plaines de la Drenthe sont mornes et désertes, autant ses bruyères noires, qui s'étendent à perte de vue, sont tristes et désolées, autant la campagne qui entoure Groningue est riche, fertile, plantureuse.

Depuis les bouches de l'Ems jusqu'à celles de la Lauwcr, depuis la baie de DoUart jusqu'à la mer du Nord, tout le sol de la province est formé de terrains d'alluvion d'une fécondité merveilleuse, et soit qu'on parcoure le sud des Ommelandes, du côté de Winschoten et de Nieuwe-Beerta, soit qu'on remonte vers l'est et qu'on visite les environs de Delfzyl et d'Appingedam, on est sûr de rencontrer partout l'abondance et la fertilité. Ce pays est le paradis des paysans.

Ce sont eux, en effet, les rois de la contrée; ils tiennent partout le haut du pavé. Le sol ne leur appartient pas, mais ils ne s'en soucient guère, car par une coutume originale autant que singulière, par un dédoublement spécial de la propriété, ils sont possesseurs à

; V() La Ilollaiide à vol d'oiseait.

pcrpctiiitc du droit de culture, et maîtres de toutes les améliorations qu'ils font subir au sol.

Aussi, quelle difTérencc d'aspect entre les villages de Groningue et ceux de la Drcnthe ! Ici plus de mignonnes chaumières, plus de nuiis décrépis, ni de clôtures branlantes. Le hameau semble jaillir >1 im océan de moissons dorées, de champs de colza et de betteraves Mil do vertes prairies, et le long de la route, les maisons de paysans, les majestueuses boerderijen, étalent leurs somptueuses façades, hautes de quatre étages et larges à proportion.

Une fraîche pelouse semée de corbeilles fleuries et bordée par un lo>isé plein d'eau les sépare de la route, à laquelle les relie un joli pont de bois peint en tons clairs. La façade, ombragée par un grand toit qui déborde l'angle du pignon, est faite de briques roses égayées par les boiseries blanches qui encadrent les portes et les fenêtres; et celles-ci sont uniformément garnies de rideaux de mousseline soigneusement plissés. Enfin, derrière la maison, on voit se profilerd'énormes constructions recouvertes en chaume, bâtiments de la ferme faisant suite à la demeure du fermier. Ce sont les vastes écuries, les étables immenses, les granges, asiles des moissons, les remises où les chariots et les charrues, où les batteuses et les hache-paille se succèdent en bon ordre, arsenal obligé de la culture perfectionnée.

Tels sont ces pays, admirables de fertilité, si différents de ceux que nous visitions tout à l'heure, et l'on comprend aisément que leur infatigable fécondité ait dû réagir sur la physionomie de Groningue. Cette belle ville, en effet, bien qu'elle soit le siège d'une académie, ne participe pas à ce recueillement singulier qu'on remarque dans les autres villes studieuses des Pays-Bas. On y trouve de la vie, de l'entrain, de la circulation. Ce n'est point seulement une capitale politique, c'est une capitale de fait. Elle est non seulement très peuplée, clic est encore bien bâtie, bien percée, riche et commerçante.

Dès le mo3'en âge, ses tendances se manifestent dans le sens agricole et commercial. Dès le \n' siècle, elle est en rapport avec Brème et

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Lubeck et elle équipe, conjointement avec ces deux villes, une flottille qui prend part aux croisades. Vingt-cinq ans plus tard, ses marins, qui se sont aventurés dans la Baltique, concluent des traités de commerce avec les populations finlandaises; en 1257, elle s'allie avec le roi d'Angleterre; en i285, avec le roi de Suède; en i2(j8, avec les comtes de Hollande, et à cette époque elle fait depuis longtemps partie des \ illes hanséatiques.

Mais c'est moins encore par son commerce maritime que par ses marchés de grains, de chevaux, de bestiaux, qu'elle s'enrichit et qu'elle augmente son importance. En communication avec l'Allemagne et la Frise, elle sert de lieu de transaction entre ces deux pays et, à l'est comme à l'ouest, elle prélève son tribut sur les populations limitrophes.

La richesse, la prospérité, produisent naturellement l'cspric d'indépendance et engendrent la bonne humeur. Aussi de tout temps voyons-nous Groningue, impatiente du moindre Joug, se rébcllionner contre qui prétend être son maître. Dès le xv' siècle, elle secoue l'oppression mystérieuse que la Saiute-\'ehmc fait peser sur l'Allemagne. Citée par cette juridiction occulte, elle refuse de comparaître à la barre de ce tribunal secret, et les anathèmes rclimiqucs qui a\aient fait courber la tète des puissants seigneurs de Berg, du chancelier Ulrich de Passau et de l'empereur Frédéric III lui-même, demeurent sans effet contre ces bourgeois résolus à faire respecter leur cité.

Quant à la bonne humeur, à l'entrain, à la gaieté, dès le XIV» siècle la réputation des Groningois est faite en ces matières, et, aujourd'hui encore, pour être certain qu'ils n'ont pas dégénéré, il suffit de visiter leur Harmonie.

Cette Harmonie est un cercle, mais un cercle modèle et comme j'en voudrais voir beaucoup en notre pa3's. Il se compose de bâtiments élégants et spacieux, bordés d'énormes vérandas et encadrant un beau jardin bien planté, soigneusement entretenu, dont l'un des côtés est occupé par un orchestre. Les Groningois viennent là chaque

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soir par centaines. Ils y \ienncntcn famille; car, mieux inspirés que la plupart de leurs compatriotes, ils ne bannissent point les femmes et les enfants de leurs lieux de réunion. En hiver, on s'installe dans de grandes salles bien chauffées, salons de lecture, salles de jeu, salles de conversation et de consommation. En été, on prend place dans le jardin, on fume, on boit, on cause, et, faisant cela, on écoute une musique excellente, qui explique et justifie le nom de ce club si bien compris.

Ces plaisirs toutefois ne doivent point nous faire oublier que Groningue est une ville savante. La capitale des Ommelandes partage en etfet avec Le^'de et Utrecht la gloire d'être un des fo3'ers académiques des Pays-Bas. C'est en 1G14 que son Université fut fondée. Depuis longtemps, du reste, le nom de Groningue était célèbre dans le monde des lettres. Dès le commencement du xvr siècle, son école Saint-Martin était fréquentée par des élèves venus des pays environnants. Sa naissante académie hérita de la réputation de cette école célèbre, et dès son inauguration, on y vit affluer les étudiants étrangers. Dans certaines années, on en compta jusqu'à deux mille cinq cents venus d'Allemagne, de Hongrie, de Suisse et de France. Le nombre des jeunes gens qui suivaient ses cours s'élevait, à ce moment, à plus de six mille.

Ce n'était, du reste, que justice. Riche et puissante, Groningue ne croyait pouvoir mieux employer sa puissance et sa richesse qu'à réunir dans les grandes salles de son académie les premiers savants du temps, les orateurs les plus en vue de l'Europe. Pendant cette brillante période, Groningue eut l'insigne honneur de compter parmi les professeurs de son Université le savant orientaliste Deusing Maresius (Des Maretz, seigneur du Feret), le brillant antagoniste de Coccejus, et Gornar, le terrible adversaire des doctrines d'Arminius. Plus tard, elle vit encore figurer, parmi son haut personnel enseignant, Jean Bernouilli, qui fut, après Newton et Leibnitz, le plus grand mathématicien de son temps, notre compatriote Babeyrac, le lucide

Groninguc.

commentateur de Grotius et Pufendorf, que la révocation de l'Edit de Nantes avait chasse de notre pays, Petrus Camper, l'émule de Boerhaavc, rorientaliste Schroeder et le théologien .Mutinghe.

Hélas, depuis lors, les temps sont bien changés, non pas que rérudition des maîtres soit diminuée ou que le dévouement des pro-

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