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La tour de Saint Vilus
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LEEUWARDEN
De Groningue à Leeuwarden, la route se fait en chemin de fer, ■en laissant sur la droite Dokkum et Murmerwoude : Murmerwoude, le bois du meurtre, l'endroit oià saint Boniface et les cinquante-deux compagnons qui lui faisaient cortège furent impitoyablement massacrés, et Dokkum, la gentille cite assise sur une élévation factice, dominant les interminables plaines qui l'entourent, et d'où les regards s'étendent jusqu'aux horizons gris bleu de la mer du Nord.
Jadis j'ai visité Dokkum, j'ai séjourné dans sa modeste auberge ■et j'ai été présenté à son cercle, Haiinonie en miniature, par son bourgmestre. Je m'en voudrais de ne pas envoyer au passage un souvenir à l'hospitalière petite cité. — C'était le bon temps alors, celui ■des courses à pied, des voyages non pressés, où l'on pouvait s'arrêter le long de la route et s'attarder aux bons endroits. Une jolie perspective, un recoin pittoresque, les restes d'une église, les débris ■de monuments, une ruine, et souvent moins que cela, un fragment d'architecture, un tombeau à moitié détruit, un costume curieux,
suffisaientpour nous retenir.
i3li La Hollande à vol d'oiseau.
A Dokkum, nous avions trouvé une gentille petite ville entourée d'une ceinture de feuillage, avec des rues ondulées, des places en pente, des maisons coquettes et des quais propres et vastes, bordant un grand canal qui partage la cité en deux. — On nous avait montré l'église Saint-Martin, l'une des plus anciennes du pays, ou du moins ce qui reste de ce vieux temple. — On nous avait fait visiter l'hôtel de ville, encore décoré à l'intérieur de ses antiques boiseries, de ses cuirs dorés, de ses grisailles allégoriques et des meubles dont on l'avait paré au siècle dernier. Enfin on nous avait conduit à la fontaine miraculeuse.
Imaginez, au milieu d'un champ, un vaste bassin au centre duquel l'eau jallit claire et limpide, alimentant un long ruisseau qui va se jeter dans le canal : c'est là la fameuse fontaine. Questionnez un enfant du pays, il vous dira qu'un jour saint Boniface passait en cet endroit; il était à cheval et son cheval eut soif; alors il étendit la main, l'animal frappa le sol avec son sabot et fit jaillir la fontaine. Telle est la légende populaire.
Les érudits, les philosophes, les historiens interprètent autrement le miracle. Ce n'est plus un animal qui a soif, c'est tout un peuple qui est altéré de vérité. Ce n'est plus un être inconscient qui frappe le sol, c'est un prêtre, un pontife, qui veut abreuver les fidèles venant à lui, et la fontaine n'est plus que l'image ingénieuse de cette parole puissante et féconde qui allait convertir tout un pays.
Pendant que cette gracieuse légende nous revient à l'esprit, la locomotive avance rapidement et le train nous emporte. Veenwouden est déjà loin, Hardegarijp a depuis longtemps disparu, le clocher de Tietjerk se perd à l'horizon et nous distinguons enfin les tours de Leeuwarden.
C'est la capitale de la Frise, et ce fut jadis la capitale des provinces néerlandaises du Nord. Pendant qu'un stadhouder commandait à la Haye, un autre stadhouder commandait à Leeuwarden, appartenant comme son collègue à la famille de Nassau, comme lui
Leeiin'iirdeii. — Dokkinn. i3g
héritier d'un fragment de la gloire du grand Taciturne, comme lui dépositaire d'une portion de l'autorité suprême, et cela dura jusqu'au jour où les Nassau de Leeuwarden devinrent stadhouders de Hollande, et réunirent entre leurs mains le double gouvernement.
Malgré les années qui se sont écoulées depuis cette réunion, son ancien état reparaît encore dans la physionomie de Leeuwarden. Ce n'est point une très grande ville, puisqu'elle ne compte guère plus de vingt-cinq mille habitants, et cependant elle a toutes les allures d'une petite capitale. Ses rues sont bien percées, bordées de maisons élégantes et construites avec goût; ses places sont nombreuses, vastes et bien situées; elle possède un parc avec pièces d'eau, restaurants, cafés et salles de concert, qui ne déparerait pas une cité de premier ordre. Enfin, sur toute son étendue, il règne une animation qui décèle, à côté de la population laborieuse , ouvrière , commerçante , la présence d'une société riche, distinguée, oisive, qui habite là par tradition, pour son plaisir et non pour ses affaires.
Une seule chose manque à Leeuwarden, pour qu'elle soit une capitale parfaite : des monuments dignes de son importance et de son ancienneté. Sous ce rapport, en effet, elle est des plus mal pourvues. Son hôtel de ville n'est pas très ancien, puisque la première pierre en fut posée le i" avril lyiS, par Guillaume-Charles-Henri-Friso de Nassau, prince d'Orange, qui était pour lors un gros babyàgé de trois ans et sept mois, et l'architecture du monument se ressent du goût de l'époque. Le palais royal vaut encore moins , car non seulement la construction est moins vieille et son architecture plus pauvre; mais il n'offre même pas à l'intérieur l'équivalent des tapisseries, des boiseries, des tableaux qu'on rencontre à l'hôtel de ville.
Enfin, dernière déception, le palais de justice n'est pas plus heureux, et seuls les gens de la campagne peuvent trouver quelque charme, ou quelque mérite à sa majestueuse façade jaune, décorée des colonnes classiques et de l'attique inévitable.
Heureusement, pour reposer nos yeux de ces trop modernes édi-
1^0 La Hollande à vol d'uiseaii.
fices, nous en avons quelques autres, la Chancellerie, le u Poids», le clocher de Saint-Jacques et la vieille tour de VHofsterkerk, agréablesconstructions ou ruines curieuses, suffisamment pittoresques pour nous retenir quelques instants.
Le (( Poids » est situé au centre de la ville. C'est cette jolie construction en pierre grise, avec un grand toit noir et un énorme auvent, dont l'image commence ce chapitre. Ses formes sont heureuses, sa place est bien choisie. Il fut bâti en 154G près de ce vaste pont, de ce Lange Pijp comme on dit en frison, où était déjà depuis longtemps établi le principal marché de Leeuwarden.
Non loin du « Poids» et comme lui au centre de la ville, le clocher de Saint-Jacques (la Sint-Jakobstorcu) se dresse titubant, incertain de son équilibre et se penchant sur la rue comme s'il voulait effra3'er les passants. On a couronné ses vieux arceaux gothiques par un joyeux carillon qu'on a logé dans un clocheton hérissé et bulbeux,, et, qui plus est, vertical comme si l'on eut voulu rendre, par le contraste, la vieillesse de la tour plus apparente et son manque d'aplomb plus frappant. C'est encore là un recoin des plus pittoresques. Cette rue tournante et ce clocher tout tordu forment un point de vue qui ne sort plus de la mémoire, une fois qu'il a frappé les yeux.
L'autre tour, plus droite mais non moins curieuse, est située presque en dehors de la ville. Elle servait jadis de clocher à l'église Saint-Mtus qui fut détruite en i58o, et à l'heure actuelle elle domine encore, de sa masse imposante, le fossé qui bordait autrefois les remparts. Ces remparts ont subi le même sort que l'église Saint-^'itus. Eux aussi, ils ont disparu pour faire place à une jolie promenade tout ombragée de grands arbres , qui mirent leurs cimes vcrdo3'antes dans les eaux du fossé, et forment ainsi à l'antique Leeuwarden une ceinture éternellement fraîche, et que chaque printemps rajeunit.
On dit que cette tour est le plus vieux monument de la ville et l'un des plus anciens du pays. A en juger par sa mine, le fait est croyable, bien qu'on ne connaisse point l'époque exacte de sa fon-
Lccuivardeu. — Dokkuin.
dation. Mais fùt-elie moins âgée qu'on le suppose, un intérêt spécial s'attacherait encore à elle. Jadis, si l'on en croit les chroniqueurs, la