LEEtJWAttDEN : LA TODIt PEKCIIÉE [SIST-JACOBSTOEES
mer venait jusqu'à ses pieds, et les campagnes verdoyantes, les grasses et fertiles prairies qui s'étendent pendant quatre lieues au delà étaient
1^2 La Ilolla)idc à vol d' oiseau.
recouvertes par les eaux. A parcourir les campagnes qui la séparent aujourd'hui de la mer, on retrouve encore la trace des étapes successives parcourues par l'industrie l'risonne pour conquérir tout ce terrain; et les digues, qui de loin en loin se succèdent, montrent comment, à mesure que la mer se retirait ou que les alluvions successives venaient créer un sol nouveau, les habitants savaient profiter de cette aubaine pour ouvrir à leur activité débordante un nouveau champ d'exploitation.
Le dernier des monuments que j'ai mentionnés tout à l'heure, la Chancellerie, est situé tout au centre de la ville, en bordure d'un joli canal recueilli et solitaire. C'est une coquette et gracieuse construction qui tire son nom de sa destination originelle, car elle fut construite en 1 5o4 par le duc Georges de Saxe, alors possesseur de la Frise, pour servir d'habitation au chancelier qui gouvernait en son nom la province.
Depuis lors elle a subi des métamorphoses bien diverses. Après l'expulsion de Georges de Saxe et de ses suppôts, elle fut occupée par les députés des états, puis par la régence de Leeuwardcn; après cela, de iSyi à i8i i, elle servit de palais de justice et abrita « la Cour de Frise », c'est-à-dire les états de la province. En 1811, quand le vilain palais de justice dont nous avons parlé fut achevé, elle se vit, par le bon plaisir du duc de Plaisance, alors gouverneur général des départements hollandais, transformée en hôpital. Aujourd'hui la Chancellerie est une prison.
Mais, si l'on a modifié, à maintes reprises, son titre et changé son appropriation intérieure, fort heureusement on n'a point remanié sa façade. Celle-ci a conservé les gracieuses arcades qui entourent ses fenêtres et les modillons sculptés qui leur servent d'appui. Elle a également conservé son toit énorme, ses frêles colonnettes, ses statues, ses niches trilobées et le grand pinacle qui s'élève au tiers de la façade, dominant un gracieux perron à double rampe, gardé par quatre lions de pierre qui tiennent dans leurs griffes d'orgueilleux écussons.
Si la Chancellerie est devenue une prison, il est bon d'ajouter
Leeuivarden. — Dohknm. 143
qu'elle n'est pas le seul monument de Leeuwarden qui ait reçu cette affectation sinistre. Mais par un hasard assez étrange, quoique l'autre établissement pénitentiaire soit nouvellement bâti, il peut, comme la Chancellerie, compter parmi les plus agréables édifices de la ville. Bien loin de refléter au dehors les sombres mystères qui se déroulent dans son enceinte, cette maison de détention est si élégante de formes, si coquette d'aspect, l'architecte a déployé tant de science aimable à l'enjoliver que, bien loin d'attrister la jolie capitale, elle concourt au contraire à son embellissement.
Notez qu'à l'intérieur, cette robuste construction confirme l'impression qu'on en a du dehors. Elle est édifiée en briques et en pierres qui, mélangeant leurs couleurs, réjouissent l'œil et chassent la monotonie que pourraient affecter d'aussi vastes bâtiments. Ses escaliers, ses salles de travail, ses ateliers, ses préaux, ses dortoirs sont construits avec un soin méticuleux et une irréprochable solidité, qui font de cette belle prison (notez l'accouplement de ces deux mots) un des modèles du genre.
Partout les cours sont larges, les dégagements spacieux, les pièces bien aérées et blanchies à la chaux. Partout la propreté hollandaise, cette demi-vertu, règne en maîtresse. Partout le carreau est propre et les murailles sont immaculées. Dans les escaliers, dans les ateliers, dans les couloirs, on chercherait vainement une tache, une éclaboussure, une salissure quelconque, même un grain de poussière. Tout est lavé, écuré, ciré, brossé, poncé, avec un soin que beaucoup d'entre nous n'ont jamais connu dans leur propre maison.
C'est vraiment dommage de \"oir, dans une si majestueuse et si propre demeure, des malheureux comme ceux qu'on y loge. A les apercevoir dans leurs ateliers respectifs, ou encore dans cette promenade machinale qu'ils accomplissent dans les préaux, rangés sur deux files et marchant au pas, on se sent le cœur ému à la fois de pitié et de dégoût. De pitié à cause de cette séparation du reste du monde, de cette existence silencieuse et cloîtrée, de cette vie sans but et sans espoir,
La Hollande à val d'oiseau.
châtiment parfois outre d'un instant d'égarement ou d'un moment d'oubli. De dégoût à cause de la laideur repoussante de la plupart d'entre eux, de leurs types abjects, de leurs ph^'sionomies basses et dures, de leurs regards lâches et cruels, que viennent encore souligner leurs vêtements grossiers, leur visage glabre et leurs cheveux coupés ras.
Lasciate ogni speranza, o voi cho entrate,
serait-on tenté d'écrire au fronton de cette prison superbe ; et pourtant non, tout espoir ne s'éteint pas à son seuil. Questionnez les gardiens, ils vous raconteront les prodiges d'ingéniosité, de persévérance et d'audace, que quelques-uns de ces forçats ont accomplis pour recouvrer la liberté. Ils vous diront aussi quels sont leurs plaisirs, leurs distractions, leurs amusements, comment à force d'adresse ils trompent toute surveillance, et comment le silence obligatoire auquel ils sont soumis ne les empêche point de communiquer entre eux. Ces communications vont si loin, qu'un jour ils sont arrivés à composer une comédie, à s'en distribuer les rôles, à les apprendre, à se confectionner des costumes et des décors, sans que personne le sût. Une comédie dans ce triste séjour !