‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 4 sur 72 · BouauoitD : vuu on uAnoii · texte numérisé non relu

BouauoitD : vuu on uAnoii

ROERMOND

Le chemin de fer en quittant Maastricht suit le cours de la Meuse. .

Les champs de blé succèdent aux prairies, et les longues rangées d'arbres dessinent, à droite et à gauche de la voie, leurs silhouettes d'un vert sombre. Partout de rustiques chaumières peuplent le paysage, et, de distance en distance, de gros villages comme Bund, Gcleen, Echt, ou de vieilles villes comme Sittard ou Maaseyck, premier berceau de la peinture flamande, montrent leurs toits serrés et leurs clochers pointus.

Du plus loin qu'on l'aperçoit, Roermond semble se cacher coquettement dans des massifs de feuillages. On dirait qu'elle veut s'appliquer le fiiffit ad salices de Virgile. Son nom, qui nous révèle sa situation, nous explique aussi sa fraîcheur ; Roermond veut dire « bouche

iS La Hollande à l'ai d'utscaii.

de la llocr ». C'est eu ellct à l'embouchure de la petite rivière que la jolie ville repose, entourée de grands arbres et de bosquets fleuris.

Jadis un vieux dicton gueldrois l'appelait de groolxte, « la plus grande ». Aujourd'hui, ce nom semblerait usurpé. Elle se contente d'être gaie, bien bâtie, largement percée, agréable d'aspect et de séjour facile, sans viser à la taille non plus qu'à l'ancienneté.

Il s'en faut en effet de beaucoup qu'elle soit aussi vieille que ses voisines, que Sittard, que Maaseyck, que Maastricht surtout; car jusqu'au xni' siècle il n'est pas question d'elle, et sur l'emplacement qu'elle occupe on ne voyait avant cela qu'un simple rendez-vous de chasse, une maison de plaisance, à peine un château.

En i2i8, Gérard III, comte deGueldre, prince honnête et pieux, se rendit aux désirs de sa mère, Richarde de Brabant. Il transforma le rendez-vous de chasse en couvent, et les dames nobles de l'ordre de Cîteaux furent mises en possession de la maison comtale.

Pour cultiver leur domaine, il fallut aux dames nobles des serviteurs nombreux. Bientôt les laboureurs et les artisans affluèrent, les maisons s'élevèrent autour du couvent; peu à peu l'agglomération s'accrut, et, de même que le château avait produit un monastère, le monastère à son tour produisit une cité. Roermond était fondée, et n'allait pas tarder à grandir.

Malheureusement l'abbaye, berceau de la ville naissante, n'est pas parvenue jusqu'à nous. Un incendie la détruisit en partie, et, à la fin du siècle dernier, la pioche des démolisseurs acheva d'en avoir raison. Seule l'église nous est restée, simple fraction conservant le nom de l'ensemble. Cette église, en effet, s'appelle encore aujourd'hui le Munster de Roermond.

Ce Munster est un des monuments les plus curieux et les plus rares, car c'est à peine si l'on rencontre en Europe deux églises bâties sur ce même plan, appartenant au même style, e: aussi bien conservées dans leur forme primitive.

Comnie la plupart des chapelles abbatiales, c'est une construc-

Roc r moud. i q

tion de moyenne grandeur, et ses dispositions inicricures sont celles de son temps, c'est-à-dire des basiliques des xi" et xrr siècles. Tout le corps de l'éditice est bâti en plein cintre, et, à l'intersection de la nef et du transept, se dresse une coupole qui en complète la décoration.

C'est au milieu de la nef, et sous cette coupole, que reposent les pieux fondateurs de l'antique abbaye, Gérard III, comte de Gueldrc, et sa femme, Marguerite de Brabant.

Leur tombeau consiste en une table de marbre noir supportée par douze colonnettes à chapiteaux dorés. Sur cette table de marbre, les statues du comte et de la comtesse, restes précieux de la sculpture du \\\r siècle, sont étendues côte à côte, la tète doucement posée sur un coussin doré.

Leurs physionomies sont saisissantes d'expression. Leurs yeux sont à peine clos. Leurs traits calmes, placides, recueillis, respirent l'honnêteté, la bienveillance et une sorte de douce béatitude. La lèvre supérieure du comte, qui déborde légèrement sa lèvre inférieure, la fossette de son menton, la rondeur de ses jcues, esquissent un sourire comme si le bon seigneur, au moment de s'endormir pour toujours, avait été assailli par un de ces rêves couleur de rose qui sont la douce consolation des vivants.

La comtesse, elle aussi, presque souriante, semble, comme son noble époux, se reposer doucement d'une vie saintement remplie. Tous deux sont dans leurs plus beaux atours; lui, vêtu d'une superbe robe bleue et d'un manteau vert rejeté en arriè'-e, n'ayant point l'épée au côté, — à quoi bon ? — mais une lourde escarcelle, utile précaution, quand il s'agit de bâtir des monastères ou de doter des abbayes.

La comtesse est habillée de blanc, avec un manteau doré, la figure encadrée par une cornette à mentonnière. Tous deux ont les cheveux dorés, et portent un gros médaillon au cou. C'est là certes un des plus beaux mausolées de ce temps qui soient dans toute cette partie de l'Europe.

Malgré sa curieuse architecture, ses nobles proportions, sa haute

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antiquité et les illustres seigneurs dont elle est devenue l'asile funèbre, l'église du Munster n'est pas la cathédrale de Roermond. Elle n'est qu'une simple succursale, alors que l'église épiscopale, placée sous le patronage de saint Christophe, dresse à l'autre bout de la ville, au delà du marché qu'elle domine de sa masse, ses trois nefs puissantes et son robuste clocher.

C'est une église relativement récente que cette cathédrale improvisée, car elle date du xv^ siècle. Elle est de forme ogivale, entièrement construite en briques, c'est-à-dire forcément d'une grande simplicité. Ses proportions toutefois sont élégantes et sveltes. Fort heureusement, de beaux confessionnaux en bois sculpté, des vitraux intéressants et une chaire très remarquable l'empêchent de paraître à l'intérieur trop nue et trop délaissée.

La porte qui donne accès dans ce modeste sanctuaire est située sous une espèce de porche, à l'extrémité du transept méridional. Au portail du nord se dresse une tour carrée, flanquée à son sommet de quatre petites tourelles, surmontées par un campanile de forme originale.

Ce clocher, ce porche, cette église composent un recoin très pittoresque, plaisant à l'œil, amusant et curieux.

Au pied du clocher s'étend un vaste champ de repos, qui borde tout le côté nord de l'église. Les tombes ont disparu sous le gazon touffu et les pâquerettes émaillent ce vaste tapis vert. Jadis, le rempart clôturait ce cimetière alors très peuplé, tout pavé de dalles funèbres, délaissé maintenant, et l'on peut voir un débris héroïque de cette vieille enceinte, qui semble, majestueux et farouche, être demeuré debout pour attester la fidélité inébranlable et l'invincible bravoure du peuple de Roermond.

C'est une vieille tour de briques, aux murailles épaisses, et dont les mâchicoulis en ruine semblent encore menaçants. Elle a bien supporté cinq assauts et dix sièges en règle, car Roermond, plus qu'aucune ville du pays, eut à souffrir de la guerre, et, pour rester

Roermond.

fidèle à ses légitimes seigneurs, elle encourut même la disgrâce du fils de ses maîtres, le bouillant comte Adolphe.

Plus récemment, de 1(372 à 1797, sept fois en moins de cent trente ans, Roermond fut assiégée et prise. Deu.'c fois dans ce

■*. ttOERMONli . US CALVAM;

siècle et quart, elle fut occupée par nos troupes, et, si l'on ajoute foi aux souvenirs restés dans le pays, ces deux sièges-là ne peuvent compter ni parmi les plus douloureux, ni parmi les plus funestes.

Nos soldats qui, en 1673, avaient apporté à Maastricht la coutume du spectacle et le goût de la comédie, introduisirent la même année

à Roermond l'usage de la pipe. Or, s'il est vrai, comme le dit Molière, « que le tabac inspire des sentiments d'honneur et de vertu » à tous ceux qui en font usage, il ne faut point se plaindre du droit de cité que les Français lui acquirent à Roermond. Cette nouveauté, toutefois, ne fut point du goût de tout le monde; car, à quelques années de h\, l'évêque Reginald Cools s'indigna contre la coutume qu'avaient contractée les ecclésiastiques de son diocèse de fumer, eux aussi, comme de véritables troupiers, et, par un mandement spécial, ce prélat défendit à son clergé l'usage de la pipe, usage qu'il qualifiait de coutume soldatesque : tabaci more militari immodicum usiim.

Il n'était point seul, du reste, à fulminer de la sorte. Presque vers le même temps, Bossuet en France lançait une ordonnance synodale du même caractère. L'aigle de Meaux, lui, par exemple, s'en prenait simplement au tabac à priser. « Nous défendons, s'écriait-il, à tous les ecclésiastiques de faire usage du tabac en poudre, notamment et en tout cas dans les églises, voulant exterminer cette indécence scandaleuse de la maison de Dieu. »

Peut-être n'avait-il point tort, et l'évêque Reginald avait sans doute raison; mais leurs foudres à tous deux demeurèrent sans effet, et nous savons quel chemin ont fait, depuis ce temps, la tabatière, le cigare et la pipe.

La seconde fois, en 1795, la présence de nos compatriotes eut des conséquences d'une nature fort différente. Ce n'était plus cette fois l'usage du tabac, mais les idées révolutionnaires que nos troupes apportaient avec elles, les grands principes d'émancipation sociale, les formules des droits de l'homme, l'égalité de tous devant la loi, puissantes et fécondes nouveautés, qui paraissent avoir été alors très fortement du goût des Roermondois.

Partout, en effet, ces républicains improvisés installèrent des clubs à l'instar.de Paris : les « patriotes » aux Pénitents, les « jacobins » aux Récollets; et l'on peut imaginer si les discours allèrent leur train. L'excitation était d'autant plus vive, que l'enthousiasme

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pour les idées nouvelles se doublait de la haine profonde qu'inspiraient les Allemands, « les Impc''iaux » comme on disait alors, dont la spécialité semble avoir été de se faire détester de tous les pays qu'ils ont occupés.

Pendant tout le séjour des troupes françaises, il y eut des fêtes patriotiques à Roermond. Mais la plus belle de ces solennités fut celle du 2 pluviôse, où l'on procéda à l'érection de l'arbre de la liberté. Plus tard, quand les régiments français s'éloignèrent, on leur fit la conduite, la population les accompagna à deux lieues de la ville, en leur criant : « Au revoir! »

Ces souvenirs étaient utiles à rappeler, car Roermond, telle qu'elle est aujourd'hui, ne laisserait guère supposer que des accès d'un pareil enthousiasme ont pu jadis faire vibrer les cceurs de ses enfants, et s'affirmer dans ses murs.

Ville catholique et épiscopale, Roermond est, en etTet, devenue de nos jours aussi peu libérale que son évêque le peut souhaiter. Elle a renoncé à ses rêves d'antan. Citadelle de la foi romaine, c'està-dire de la foi militante, la ci-devant révolutionnaire aiîiche hautement ses croyances aux murailles de ses maisons.

Partout, alternant avec les chapelles des couvents, dont les clochers se dressent lestes et fiers, des calvaires ou des madones viennent attester l'ardente piété des habitants du lieu.

De grands Christs, aux bras ouverts, aux plaies sanguinolentes, cloués sur la croix légendaire, le regard voilé par les alfrcs de la mort, pâles, décolorés, presque nus, et qui semblent encore menaçants au delà du trépas, sont suspendus aux murs de la rue; et en passant devant eux, tout le monde s'incline.

Ou bien ce sont, aux encoignures des maisons, des Vierges indulgentes et coquettes, parées de fleurs et de rubans, devant lesquelles brûle, jour et nuit, une lampe qu'entretient la dévotion intéressée des fillettes du quartier.

Notez que ce déploiement de piété extérieure ne se borne point

aux rues de la ville. Dans les environs de Roermond, les sanctuaires abondent. A tout instant, de tous côtes, on en rencontre quelqu'un. Le long des routes, tous les cent pas, de petites chapelles, temples en miniature qui rappellent les antiques autels élevés au dieu Terme, à Cérès, à Pomone, à Vesta, s'offrent aux regards, élégantes et lieuries, avec leurs statuettes de cire et leur lampe fumeuse.

Quelques-unes de ces madones se mêlent de faire des miracles. A celles-lù on construit des églises, et près de ces églises, ne tardent point à s'élever des couvents somptueux.

Je pourrais citer telle de ces Vierges miraculeuses qu'on vient visiter de vingt lieues à la ronde et qui, après avoir été pendant deux siècles très pauvrement logée, habite aujourd'hui une jolie chapelle romano-byzantine, d'un goût charmant et d'une opulence peu commune.

N'est-ce point une bizarre aventure, que la fortune progressive de ces gentilles madones ? et ce serait assurément une curieuse histoire à écrire que le récit détaillé de leurs transformations.

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