LA FRISE
C'est lorsqu'on s'embarque à Harlingen pour longer les côtes de la Frise qu'on peut bien se rendre compte de l'importance des travaux d'art exécutes à l'instigation de Gaspar de Roblcs, en dépit de la résistance et du mauvais vouloir des habitants.
La ceinture de piquets, de poutres, de madriers qui enveloppe les rivages de cette riche province constitue assurément un des ouvrages les plus extraordinaires et les plus coûteux qu'on ait jamais exécutés. Rien ne peut rendre l'impression étrange que causent ces forêts enfoncées en terre, se dressant rigides, inébranlables pour arrêter les flots. On ne peut mieux les comparer qu'à un corselet lamé, chargé de protéger la virginité de cette contrée bénie, et d'opposer à la mer en courroux une barrière infranchissable.
Il s'en faut, cependant, que cette barrière ait toujours été respectée et, malgré ses défenses, la virginité de la Frise est loin d'être demeurée intacte. Maintes fois, l'inondation s'est promenée sur ces verdoyantes prairies. Maintes fois, elle y a porté la dévastation, maintes fois aussi, elle y a déposé des germes de vie; suivant qu'elle venait de la mer, brûlant tout a\ec l'àcreté de ses flots, ou qu'elle venait des fleuves, répandant sur son passage le limon fécondant qu'ils portent dans leurs eaux. — C'est même à l'un de ces sinistres que la Frise
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actuelle doit une partie de sa fertilité. La gigantesque inondation de i2'3o charria sur son sol de telles quantités de terrains d'alluvion, qu'elle transforma en de grasses prairies des landes demeurées jusqu'alors incultes et désertes.
Malheureusement c'est du côté de la mer que vient le plus souvent la menace. Quand les vents d'ouest ou du nord soufllent avec leur indomptable furie , la Frise commence à trembler, et les vieux Frisons se rappellent avec anxiété les sombres récits que leur a transmis l'histoire.
« Lorsque la tempête se déchaîne, écrivait il y a trois siècles le chroniqueur Cornélius Kempius, les flots se précipitent avec une telle fureur que les clochers des églises, les maisons les plus hautes et les plus solides, sont ébranlés, et souvent même jetés bas. Les arbres déracinés jonchent le sol, et les plus pesants navires, enlevés par la force des éléments, sont portés dans l'intérieur des terres. »
Disons vite, toutefois, que les superbes travaux élevés par les ordres de Gaspar de Robles ont singulièrement diminué la fréquence des sinistres. Ces désastres, qui jadis se renouvelaient périodiquement, ne se rencontrent plus de nos jours qu'à de lointaines échéances. En notre siècle, on n'en compte qu'un seul qui ait mis en danger véritable les jours de la « Frise bénie ». Pendant le mois de février i825, plus d'un tiers de la province fut submergé par la mer et par les rivières, qui, subitement grossies, s'ouvrirent un passage à travers les digues qui réglaient leur cours. Ajoutez à cela qu'une pluie torrentielle, les éclairs et la foudre se joignirent aux flots, pour livrer à l'homme un des pilus rudes assauts qu'il ait jamais eu à supporter.
On comprend par quelles angoisses durent passer les habitants de cette plate contrée, pendant les deux longues journées que dura l'effroyable tempête. L'eau commença à se retirer le troisième jour, et alors seulement on put se rendre compte des dégâts qu'elle avait commis, des morts qu'elle avait causées, des villages qu'elle
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avait détruits. Aujourd'hui que tous ces désastres sont répares, que toutes CCS plaies sont cicatrisées, on a peine à comprendre comment la violence des Ilots a pu rompre la ceinture qui enveloppe la côte; car cette ceinture est faite d'une triple ligne d'énormes madriers, s'appuyant les uns sui les autres, et reliés entre eux par de grosses poutres, que soutiennent des contreforts de rochers, amenés à grands frais de Suède ou de Belgique.
Cette magnifique défense s'étend sur une longueur de vingt-deux lieues, et l'on aura une idée de son prix d'entretien quand on saura que chacun des madriers qui la composent ;^et ils se comptent par millions) revient à dix tlorins. Il ne sullit point, en ellet, d'amener de Ibrt loin des forets entières, de les tailler, de les appareiller, puis de les enfoncer sur un triple rang. Ainsi plantes, ces madriers superbes ne dureraient que quelques mois, car si le sol a pour ennemie l'onde perfide, le bois a tout à redouter de ses microscopiques habitants. Aussi chaque pieu, avant d'être enfoncé dans le sol, doit-il être revêtu d'une solide armure sous peine de devenir, à courte échéance, la proie des termites et des tarets.
C'est avec une multitude de gros clous à tête plate, plantés les uns auprès des autres comme les écailles d'un reptile, qu'on arrive à les couvrir de l'indispensable cuirasse. Rien n'est pittoresque et curieux comme de voir, quand on répare une digue, des centaines d'ouvriers, à cheval sur des troncs d'arbres, un lourd marteau à la main, enfonçant à grand renfort de bras ces milliers de clous qui finissent par habiller la poutre d'une véritable cotte de mailles.
On ne peut se défendre d'une certaine émotion à la vue de ces gigantesques ouvrages. On se sent le cœur envahi par l'admiration, et surtout par une reconnaissance sans bornes pour ces aïeux auxquels les efforts incessants , les sacrifices sans nombre, les luttes journalières n'ont point été ménagés, et qui sont parvenus, cependant, à force de labeur, à conserver à leurs enfants le patrimoine créé par leurs ancêtres. Quelle dillerencc, en effet, entre la situation actuelle pleine de
sécurité relative, entre la tranquillité d'esprit dont jouissent les Frisons de l'heure présente et la position précaire de leurs pères établis sur cette terre incci^taine.
Les premiers remparts dont on entoura la Frise consistaient dans de simples levées en terre, et cette défense était si fragile qu'à la première attaque des flots des brèches s'ouvraient menaçantes. Alors les habitants n'avaient plus d'autre ressource que de se réfugier avec leurs bestiaux sur de petits tertres artificiels, qui, au milieu de ces champs inondés, leur servaient momentanément d'asile, et leur permettaient de se dérober à la mort affreuse que l'inondation leur apportait.
Beaucoup de ces tertres existent encore, et la curiosité des archéologues de notre temps ne les a point respectés. On les a fouillés et on y a découvert peu de chose. Sûrement les anciens Frisons ne cachaient point là leurs trésors. Outre de petites pipes en os et des patins de même matière, on n'a guère trouvé que quelques poteries primitives, des briques et quelques outils en bois. — Depuis lors l'idustrie frisonne a certes fait de très grands progrès, mais les habitants sont demeurés fidèles à leurs primitives distractions. La pipe est restée très en honneur en Frise, chez les hommes au moins, et le patin a continué d'être l'un des exercices de prédilection auxquels se livrent avec passion les Frisons des deux sexes.
Dès que l'hiver a fait sentir ses rigueurs, dès que le souffle du vent du nord a fait prendre les canaux immobiles, tous chaussent le patin, et nulle part on ne patine mieux et davantage qu'en Frise. Jeunes et vieux, en effet, aiment cet exercice à la folie. Les enfants, en naissant, savent pour ainsi dire se tenir sur la glace. Tous savent patiner avant que de savoir lire, et dès que la gelée a rendu l'eau solide, il n'est plus possible de retenir personne à la maison. Les gamins, comme une volée joyeuse de passereaux, se dirigent en courant vers le plus prochain canal. Les parents suivent les enfants, les femmes leurs maris, les filles leurs fiancés, et toute
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cette cohue joyeuse s'élance sur la plaine glacée avec une prestesse merveilleuse, avec une souplesse et une vivacité auxquelles on ne s'attendrait guère. Une véritable transformation s'opère, en ellét, dans
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le Frison dès qu'il chausse le patin. Généralement calme, froid, impassible en apparence, il répudie dans ces instants son habituelle insensibilité. Il devient tout d'un coup vif, ardent, emporté; et lui qui, en temps ordinaire, semble lourd et massif, indolent et réfléchi, le
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voilà tout d'un coup glissant à la surface de l'onde, avec la rapidité de l'cclair et la légèreté d'un oiseau.
Les habitants de la Frise passent, avec juste raison, pour être les patineurs les plus vîtes qui soient au monde. La vitesse est le but qu'ils poursuivent dès leur début sur la glace, et tous leurs efforts tendent à augmenter la rapidité de leur marche et la prestesse de leurs évolutions. Comme conséquence directe de cet objectif spécial, la Frise est peut-être le seul pays au monde où l'on fasse des courses de patins. Quand ces courses ont lieu, tout le monde peut y prendre part. Grands et petits, riches et pauvres descendent dans l'arène. On distribue des numéros aux coureurs, et chacun attend avec impatience que son tour soit venu.
C'est sur un long canal, s'étendant en une ligne droite sous l'œil des spectateurs, que la course à lieu. Le champ est di\isé en deux parties par des bois de charpente, et les concurrents occupent chacun une des deux pistes, séparés ainsi, et empêchés de se nuire l'un à l'autre, de se barrer le chemin ou de se heurter. Arrivés au bout de la carrière, les patineurs changent de voie et reviennent par le chemin qu'a sui\ i leur adversaire.
Rien ne peut donner une idée de la marche vertigineuse des coureurs. La glace semble étinceler sous le fer du patin; l'œil a peine à les suivre. Leur corps, doucement balancé, portant tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre, toujours en équilibre, fend l'espace avec la rapidité d'un trait. Au retour le vainqueur est salué par de bruj'antes acclamations. Le prix qu'il reçoit est toujours un objet de valeur, le plus souvent c'est une pièce d'orfèvrerie, glorieux trophée que conserve la famille, comme un précieux souvenir de la victoire remportée.
La course terminée, tous les spectateurs se précipitent sur la glace et le champ de bataille se trouve en un instant couvert par la foule des patineurs. Rien de plus animé, rien de plus amusant que de voir ces ombres rapides sillonnant l'espace en tous sens, et passant
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avec une surprenante vitesse. Parfois dix, vingt patineurs, se tenant par la main, forment une lont;ue chaîne, d'autres fois ils se suivent en file indienne; puis ce sont de jeunes fiancés qui glissent doucement les bras enlacés, confondant leurs regards, ou de joyeux gamins tenant un long bâton qui s'avancent en ligne, barrant une partie du canal, et forçant les jolies filles au casque d'or à prendre de longs détours, à faire de grands circuits pour éviter leur choc.
C'est un spectacle à la fois gracieux et charmant que de suivre des yeux CCS belles filles le visage coloré par le froid, l'œil enflammé par le plaisir, glissant sur la glace, semblables à de chastes apparitions, précédées ou suivies par un frère galant, ou par un jeune protecteur qui souhaite de devenir un futur mari. C'est là "qu'on peut ju-^er combien cette réputation de beauté dont jouissent les Frisonnes est méritée. Leur peau merveilleusement blanche, leurs joues adorablement roses, et leurs yeux bleus laissent deviner la couleur de leurs cheveux blonds dissimulés sous leur coiffure dorée, ces cheveux dorés, eux aussi, que jadis les ambassadeurs frisons mirent à la mode dans la Rome antique.
Mais les patineurs ne sont point seuls à sillonner la glace. Les traîneaux apparaissent bientôt, variés de formes et de grandeur, tous élégants et décorés avec goût. C'est d'abord Vi/ssledc, le traîneau à main, où se place une gentille frileuse, les jambes entortillées de fourrure et la tête encapuchonnée. Un frère ou un mari pousse ce précieux fardeau, qui sous la pression de sa main semble voler à la surface du canal. C'est ensuite le sfceks/eJ/c, traîneau spécial au pays, chaise basse, montée sur des patins, oh l'on s'assied les jambes horizontalement étendues et qu'on fait avancer en se servant de bâtons ferrés. Ce sont enfin les grands traîneaux sculptés et dorés, couverts de peintures, garnis de fourrures, représentant parfois un dragon et d'autres fois un cygne, et traînés par une de ces belles juments frisonnes, toutes noires, à la queue traînante, parées de pompons rouges et de bruyantes clochettes.
Tels sont les plaisirs de l'hiver. L'été on a les courses de chevaux, les promenades en voiture, et les excursions en bateaux.
Ces dernières ont lieu dans d'élégantes embarcations qu'on nomme des boeicrs, yachts de plaisance, qui ont conservé la structure et l'ornementation des bâtiments du siècle dernier.
On entasse dans ces barques fringantes des provisions de toutes sortes et surtout des vins de France. On s'y installe à quatre ou à six, et l'on va joyeusement parcourir la province. Parfois on part en compagnie. Trois ou quatre boeicrs mettent ensemble à la voile et naviguent de conserve, emportant chacun un joyeux équipage. Pendant quelques jours et parfois pendant quelques semaines, on sillonne les grands lacs qui forment au cœur de la Frise comme une série de mers intérieures. On visite les châteaux amis, apportant partout avec soi un regain de gaieté et de joyeux propos, se préparant, pour les longs jours de l'hiver, une ample provision d'agréables souvenirs.
Puis ce sont encore les kermesses, les fêtes champêtres, les concerts en plein air, les visites à la ferme. Il y a deux siècles, un voyageur français, de Pari val, qualifiait les Frisons de gens « industrieux à se donner du plaisir ». On voit que depuis lors ils n'ont pas dégénéré et savent toujours se rendre la vie joyeuse.