LE H X 1 E U W E D I F. P I
LE NIEUWEDIEP MEDEMBLICK
ENCKHUIZEN
Nos excursions terminées sur les côtes de la Frise et dans le Zuiderzée, remontons à Harlingen pour y prendre le petit bateau, qui traverse le golfe et fait le service avec la côte nord-hollandaise. J'ai déjà dit que le Zuiderzée est une mer exceptionnelle et de formation récente. De toutes les mers qui sont en Europe, elle est assurément la plus jeune, puisque c'est seulement dans les dernières années du xnr siècle qu'elle a pris son entier développement. Si l'on en croit Tacite, à l'époque où les Romains pénétrèrent dans ces lointains parages, et bien longtemps encore après leur occupation , de sombres forêts couvraient ce golfe immense. Les ours et les loups disputaient à l'homme les maigres ressources que la chasse pouvait lui offrir. Un grand lac, le lac Flero , baignait ces forêts de ses eaux profondes, et communiquait avec la mer par un grand fîeuve, que les Romains nommèrent Flevtim^ et qui, plus tard, dans la langue frisonne, fut appelé Medemlach.
Aujourd'hui , le cours de ce fieuve a disparu. On en chercherait vainement la trace. Dans une nuit à jamais terrible , les eaux du lac
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soulevées sont venues se joindre à l'Océan, et un bras de mer a remplacé le fleuve, qui jusque-là avait paisiblement coulé entre deux rives verdoyantes, ombragées d'arbres majestueux.
C'est ce bras de mer qu'il nous faut traverser pour gagner le Nieuwediep. De loin, quand on vient de la Frise, le Nieuwediep s'annonce d'une façon brillante et animée. Son port, qui affecte la forme d'un croissant, et que protège une immense jetée, est toujours plein de navires. Des panaches de fumée s'élèvent des cheminées des stoombooten. Les vieilles frégates, depuis longtemps endormies sur leurs ancres, alignent leurs sombres caronades et dressent en l'air leurs grands mâts surchargés de cordages. Les canonnières et les monitors font des taches noires sur le fond gris de la jetée, pendant que les pavillons des pêcheurs de cabillaud frétillent joyeusement au souffle de la brise.
Derrière ce premier plan vivant et coloré, apparaissent, le long du quai, toute une série d'établissements maritimes qui font du Nieuwediep le premier port militaire de la Néerlande. C'est d'abord le palais, grand bâtiment à façade grise qui sert de résidence au contreamiral commandant. C'est ensuite l'Institut maritime établi jadis à Medemblick et plus tard à Bréda, et finalement transporté au Nieuwediep, où du reste il est mieux qu'ailleurs. Ce sont enfin l'infirmerie, les casernes, les chantiers, les ateliers, les corderies, les magasins, etc., etc.
Au milieu du demi-cercle formé par ces bâtiments, s'ouvre le grand canal de la Noord-Holland, chargé d'amener à Amsterdam les navires de fort tonnage, qui ne peuvent, à cause de leur tirant d'eau, louvoyer entre les bancs de sable du Zuiderzée. Il y a quelques années, c'était là la grande communication d'Amsterdam avec la mer. Mais , quoique le canal fût large et profond, il n'a pas suffi à l'activité industrielle de la capitale néerlandaise; et, après avoir percé la presqu'île en longueur, on vient de la percer en largeur. Déjà, les conséquences de ces travaux énormes, conséquences funestes pour le Nieuwe-
Le Nieuwediep. — Medemblick. — Enckhuiien. i8j
diep, commencent à se faire sentir. La constante animation créée depuis quelques années, par l'arrivée et le départ des gigantesques steamers qui faisaient le service des Indes, s'est subitement calmée. Un grand nombre d'armateurs, d'assureurs maritimes, de pourvoyeurs, d'aubergistes, de commerçants de toute sorte, ont déjà déserté le Nieuwediep. Et il est possible qu'avant la fin du siècle nous assistions à la décadence de ce beau port, qui, de la sorte, n'aura pas vécu beaucoup plus de cent ans.
Il y a soixante ans, en effet, ces quais, ces maisons, cette digue immense, existaient à peine, et la plupart des édifices qui garnissent les quais, comme aussi des maisons, que nous voyons se grouper en rues longues et bien bâties, joignant le Nieuwediep au Helder, n'étaient point encore sortis du sol.
A bien prendre, le Nieuwediep, qui n'est que le port, ne devrait pas être confondu avec le Helder qui est la ville, et qui est beaucoup plus ancien ; mais les habitations se mélangent si bien , les voies se continuent si exactement, que le voyageur serait bien en peine de découvrir où l'un finit et où l'autre commence. Les maisons , larges et basses, se suivent et se ressemblent de telle façon, qu'on est au Nieuwediep sans avoir quitté le Helder, et qu'on entre au Helder, sans être sorti du Nieuwediep.
L'existence du Helder est défendue contre les flots de la mer du Nord par une digue justement célèbre. Cette digue passe, non sans raison, pour l'un des ouvrages les plus surprenants qui aient été construits dans ce genre. Elle s'étend jusqu'au « Fort du prince héritier» (Erfprins)^ mesurant près de huit kilomètres de longueur, et relie entre elles les nombreuses batteries chargées de protéger l'entrée du Zuiderzée. ' ■ •
Elle forme ainsi une magnifique route, haute de dix mètres audessus du niveau de la mer, large de vingt, bordée de redoutes en terre et de canons. Elle est entièrement construite en pierres et en rochers amenés à grands frais de Belgique , et ses premières assises
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reposent à cinquante mètres de profondeur. On se figure mal, en voyant cette longue colline, qu'elle puisse être l'œuvre des hommes; et l'imagination reste confondue, dès qu'on veut évaluer la masse prodigieuse de matériaux qu'il a fallu entasser là pour arrêter définitivement la marche des flots.
Ces magnifiques ouvrages datent de l'année i8i i. Ils furent commencés à cette époque par les prisonniers espagnols que Napoléon I" avait internés à la pointe de la Noord-Holland. L'empereur avait de grandes vues sur le Zuiderzée. << Je veux en faire, disait-il, un vaste réservoir d'hommes et de canons , qui sera une perpétuelle menace pour l'Angleterre. » Et parlant du Nieuwediep, il ajoutait : « Ce sera le Gibraltar du Nord. »
Si ces prédictions ne se sont réalisées qu'en partie, du moins pour la moitié sont-elles devenues une vérité. Grâce à ces puissants travaux, en effet, le passage entre l'ile de Texel et la côte ne pourrait guère s'effectuer de vive force. D'autant plus que sur les bancs de sable qui longent l'ile, on peut échouer une ligne de batteries flottantes qui, croisant leurs feux avec ceux de la côte, rendraient la traversée à peu près impossible.
J'ai dit que l'Institut maritime, avant d'être établi au Nieuwediep, l'avait été à Medemblick. Medemblick est située sur le Zuiderzée, au-dessous du Nieuwediep. C'est une ville très singulière, d'un accès peu facile, oîi l'on peut se rendre cependant, en prenant le chemin de fer jusqu'à Noord-Scharwoude. De là, un omnibus ou une voiture de louage vous conduit jusqu'à destination.
Jadis Medemblick fut une des capitales de la Frise, et la résidence préférée du fameux roi Radbod, qui eut de si longs démêlés avec Charles Martel. Aujourd'hui Medemblick est un vrai tombeau. La peste, la famine, le choléra s'y seraient établis à demeure, qu'elle n'aurait point un aspect plus désolé. A la parcourir, on se sent envahi par une morne tristesse; une sorte de malaise pénible, indéfinissable, vous enveloppe et vous pénètre; et le morne silence qui règne dans
Le Nieuivediep. — Mcdcinblick. — Eiickhiii {en. i8(j
les rues désertes finit par vous peser comme une chape de plomb. La ville, malgré cela, a encore conservé un certain air de grandeur. Ce port sans navires est un des plus vastes qui soient sur le Zuiderzée; ces quais sans passants sont larges et commodes; ces rues abandon-