‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 36 sur 72 · ESCKnnZES : LE DROMEDAUIS · texte numérisé non relu

ESCKnnZES : LE DROMEDAUIS

nées sont droites et bien bâties; ces promenades vides et désertes sont ombragées d'arbres séculaires, qui leur prêtent encore un majestueux aspect.

Pour redonner à cette « ville morte » l'allure d'une cité puissante, il ne lui faudrait qu'un peu d'animation. Avec quelques promeneurs dans les rues et quelques bâtiments dans son port, avec des chevaux, des voitures, du tapage, ce serait une de ces villes qu'on aime à visiter, et, quand on les a vues, que l'on tient à revoir.

Enckhuizen, qui se trouve non loin de Medemblick, est presque

1 go La Hollande à vol d'oiseau.

aussi dévastée que sa voisine. Le soir, quand on arrive du Zuiderzée, et qu'on l'aperçoit, aux pâles clartés de la lune, dressant fièrement la masse énorme de son Dromedaris, quand on entend son carillon babillard égrener dans les airs sa lente mélopée; quand dans l'avantport on voit se balancer, au sommet des mâts, une centaine de falots rouges, alors on peut encore se faire quelque illusion. Mais, le jour venu, tous ces mirages se dissipent et l'on se trouve en face de la décevante réalité.

Là oij jadis soixante mille citoyens, actifs et industrieux, contribuaient, par leurs entreprises hardies, à la richesse et à la puissance de la Néerlande, c'est à peine si vous trouveriez aujourd'hui cinq mille habitants. Les rues silencieuses sont trop larges, le port est trop vaste, les bassins sont sans emploi, et des quartiers tout entiers ont été détruits. De loin, quand vous découvrez la ville, vous apercevez, isolée dans la campagne, une porte qui dresse sa masse triste et solitaire. Il y a un siècle, Enckhuizen s'étendait jusque-là. Les maisons pressées, serrées, s'entassaient autour de cette porte, et maintenant il faudrait traverser vingt minutes de prairies pour pouvoir l'atteindre.

Quel spectacle poignant, que cette grande nappe verte où l'herbe pousse aussi serrée, aussi drue que dans les polders! Dans cette placide campagne que broutent les moutons, où ruminent les vaches, que d'hommes ont vécu, que d'êtres ont souffert! Ici on a aimé, pleuré, gémi, des petits enfants ont tendu vers leurs mères leurs petits bras blancs et roses. Des jeunes filles ont, pour la première fois, senti battre leur cœur et rien n'a survécu qui rappelle tout cela ! C'est un gigantesque cimetière, mais un cimetière anonyme, sans croix, sans tombes, sans cercueils-, une vaste fosse commune, un énorme charnier, dans lequel sont ensevelis pêle-mêle et les plaisirs du riche et les efforts du pauvre, l'industrie de l'artisan et la création de l'artiste. Combien les ruines sont plus imposantes que cette solitude!

Et notez que ce qui rend surtout cette désolation poignante, c'est que ce ne sont point des races antiques et primitives qui ont animé

Le Niciiwediep. — Medemblick. — E?tckhtn\en. igi

ce désert. Ce ne sont point des temples élevés à des dieux inconnus, que recouvrent ce gazon et ces fleurs. Il y a cent cinquante ans, cette solitude était peuplée. Il y avait là des rues passantes, des maisons bien bâties, des magasins spacieux, des églises fréquentées, et des milliers d'habitants, riches du produit de leur travail et de l'industrieuse économie de leurs pères, allaient et venaient, vaquant à leurs affaires, surveillant celles de la République, jaloux de leurs privilèges, amoureux de leur liberté, fiers de leur puissance.

On comprend qu'avec le cœur bourrelé de ces souvenirs si vivants, si grandioses et si tristes, on n'ait point l'esprit disposé à beaucoup admirer le présent, et qu'on soit enclin à trouver, à tout ce qu'on visite, un caractère désolé ou tout au moins une pointe de mélancolie. Les rues propres et soignées vous laissent froid. Les canaux régulièrement bâtis n'intéressent plus guère, maintenant qu'ils sont veufs de leur flottille. Il n'est pas jusqu'aux monuments qui ne subissent le contre-coup de cette tristesse persistante. L'hôtel de ville, cependant, est l'œuvre d'un architecte fameux, du célèbre Van Kampen, qui édifia le palais du roi à Amsterdam. A l'intérieur, on y voit encore de vieilles tapisseries et de bonnes peintures; ces dernières, signées par Ferdinand Bol, Gérard de Lairesse, Houbraken et Van Neek. On y voit aussi l'épée du comte de Bossu, ou du moins un vieux glaive qu'on fait passer pour tel. Eh bien, malgré tous ces trésors municipaux, on ne sent point l'enthousiasme se réveiller, ni la gaieté renaître.

L'orphelinat des enfants-bourgeois [biirger-weeshnis) a beau faire montre de curieuses sculptures. Il a beau étaler de beaux cuirs dorés, et même encadrer de parterres fleuris ses grands bâtiments propres et méticuleusement entretenus, on ne prend à ce spectacle qu'un plaisir limité. De même pour l'église des vieux catholiques, malgré les vêtements sacerdotaux qu'elle renferme; de même aussi pour la Westej^kerk.

Cette dernière est cependant un monument remarquable; c'est un bon spécimen de l'architecture hollandaise du xiv= siècle, et son clocher est l'un des plus élevés qui soient dans le pays.

La Hullaiidc à l'ol d'oiseau.

De son sommet on découvre la campagne à une énorme distance. On voit le Zuiderzée roulant ses flots, tantôt verts, tantôt gris ou jaunes, couvert de petits points noirs qui sont autant d'embarcations. A ses pieds, on contemple la ville, ou du moins ce qui en a survécu.

On admire un instant le désordre pittoresque de ses toits rouges, qui s'inclinent en tous sens au milieu du feuillage, et se mirent dans l'onde tranquille des canaux. On suit de l'ceil les courbes décrites par les rues. — Mais bientôt les tristesses rétrospectives reprennent le dessus. — On se demande si cette tranquille agglomération est bien cette même Enckhuizen qui passait, il y a un siècle, pour l'une des cités les plus vastes et les plus riches de la Hollande; si c'est bien cette même ville, dont Parival disait : « Elle est belle, grande, nette et enrichie de beaux canaux, tant pour la commodité des bourgeois que pour celle du trafic » ; si c'est bien elle encore dont la description encombrait un livre de neuf cents pages.

4' -'..-- rîi-

Page 1