HOORN
C'est en voiture que s'accomplit le trajet d'Enckhuizen à Hoorn dans un bon char à bancs, au pas égal et paisible d'un puissant cheval hollandais.
On suit une route qui coupe en biais, passant par Hoogkarspel et Oosterblokker, où les cochers ne manquent point de faire souffler leurs chevaux. Le chemin est un peu long, mais qui donc songerait à se plaindre? On traverse le pays le plus typique, le plus extraordinaire, le plus étrange qu'il soit permis d'espérer.
Ce ne sont pas toutefois les accidenis de terrain qui compliquent beaucoup le paysage. Point de montagnes ni de rochers, pas même une colline à l'horizon. Partant point de précipices ni de vallées. Partout une plaine régulière, uniforme, une interminable prairie rayée par de longs canaux argentés, et de loin en loin, quelques bouquets d'arbres entourant une ferme. C'est là tout le paysage. Mais en revanche, des deux côtés de la route se succèdent une suite non interrompue de gracieuses habitations, si originales, si particulières, si singulières et si curieuses, que toute l'attention dont on est capable est absorbée par leur contemplation.
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Il est impossible, en effet, de rien voir qui soit à la fois plus coquet et plus enfantin que ces charmantes maisonnettes. Elles sont construites en briques roses, avec un grand toit en tuiles noires émaiU lées et vernissées, avec de belles boiseries blanches encadrant des fenêtres immaculées, aux rideaux de mousseline savamment plissés, avec des stores descendant jusqu'au milieu des fenêtres, et une belle porte sculptée, peinte en vert et réchampie de dorures. Vous voyez qu'il n'est guère possible d'être plus élégant, d'autant que toutes ces maisons sont si uniformément propres, si régulièrement vernies, si bien lavées, brossées, cirées, poncées, qu'on croirait que c'est d'hier seulement qu'elles sont sorties des mains de l'ouvrier.
Notez que ce n'est pas dix, ce n'est pas cent de ces jolies maisons, éclatantes de propreté et de fraîcheur, que vous rencontrez le long de la route, c'est un millier au moins, et toutes plus soignées, plus luisantes, mieux entretenues les unes que les autres.
Et n'allez pas croire au moins que l'amour de la couleur et de la propreté, qui tient une si large place dans la vie des ménagères hollandaises, et qui atteint ici son plus haut point, se borne uniquement à laver et à peindre les maisons. La nature elle-même participe à ce besoin de netheid, comme on dit en Hollande. Elle prend sa part dans cette orgie de nettoyage. Non seulement on peigne les buissons et l'on taille les massifs, mais encore on peint le sol et les plantes. Les allées du jardin, pas plus que les arbres qui les ombragent, ne sont à l'abri de l'inéluctable pinceau.
Jusqu'à leurs premières branches, en effet, on habille les tilleuls et les hêtres d'une belle chemise badigeonnée en blanc, en gris-perle ou en bleu-ciel, et le sol qui entoure la maison, aussi bien que les allées soigneusement pavées en briques, est peint en jaune-paille avec deux belles bandes rouges de chaque côté.
Vous jugez de l'effet que doivent faire ces tapis déroulés (car les allées ainsi peintes ont tout l'air d'avoir été garnies d'un tapis), enveloppant les massifs de Beurs, les corbeilles de plantes rares, les
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parterres aux multiples couleurs et les plates-bandes soigneusement bordurées d'une petite haie de buis.
Toutes ces habitations, si étrangement charmantes, rangées en bon ordre des deux côtés de la route, n'en sont séparées que par un fossé plein d'eau. Elles n'ont point d'autre clôture. Un petit pont, fermé par une porte fragile, franchit le fossé et met la demeure en communication avec le chemin. Et la barrière, la porte, la balustrade et le petit pont sont, eux aussi, peints en blanc et réchampis de tons vifs, enlevant leur coloration fraîche sur le vert sombre des haies, des massifs et des plates-bandes de gazon. On imagine difficilement quel enchantement produit une route qui se prolonge à l'infini, entre deux rangées de maisons pareilles.
En arrivant à Hoorn, l'enchantement ne cesse pas, mais il est d'une autre sorte. Hoorn est assurément une des villes les plus intéressantes qu'on puisse voir. Elle est presque entièrement ancienne. La plupart de ses maisons sont vieilles, et dans le nombre il en est beaucoup qui sont couvertes de bas-reliefs et de sculptures. Partout les grands auvents et les perrons de granit, partout le bois sculpté et la pierre fouillée alternent avec la brique aux tons chauds, imprimant à ces aimables demeures un aspect de fraîcheur et de gaieté qui contraste heureusement avec leur grand âge et leurs forme; antiques.
Les rues ainsi bordées ont si bien conservé leur caractère d'autrefois, qu'il semble qu'on soit ridicule à s'y promener avec notre costume étriqué et notre tenue maussade. Et cela d'autant plus que la vue n'est point choquée par les passants. Ce ne sont certainement pas les promeneurs qui viennent troubler l'illusion qu'on est tenté de se faire. Sauf un jour chaque semaine, les voies sont uniformément désertes; mais, étant donné le caractère spécial des méditations qu'elles provoquent, des souvenirs qu'elles éveillent, je ne sais si vraiment elles gagneraient beaucoup à être plus passantes, plus bruyantes, plus animées.
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Jadis, cependant, comme sa voisine Enckhuizen, Hoorn abritait un peuple actif, commerçant, hardi, qui couvrait la mer de ses navires et les Indes de ses comptoirs. Chaque année, des flottes entières quittaient son port. Bien mieu\, aucune autre cité n'a produit, que je sache, plus de héros de la mer. C'est dans ses murs que sont né^ Abel Jansz Tasman, qui découvrit la terre de Van Diemen et la Nouvelle-Zélande, Jan Pietersz Koen, qui, en 1G19, fonda Batavia, et Wouter Cornelisz Schouten, qui, le premier, en 16 16, doubla la pointe méridionale de l'Amérique, et lui donna le nom de cap Hoorn en souvenir de sa ville natale.
En outre, tout à l'heure, en parcourant la ville, nous verrons trois bas-reliefs singuliers, formant la frise de trois vieilles maisons, et qui nous apprendront que si les enfants de Hoorn étaient des marins audacieux, ils étaient aussi des soldats intrépides.
Ces bas-reliefs, en effet, représentent les épisodes principaux de la terrible bataille navale que les patriotes, ou, pour mieux dire, les Gueux d'Enckhuizen et de Hoorn livrèrent, sur le Zuiderzée, au terrible amiral comte de Bossu.
A la tête de ses Espagnols, mieux équipés, mieux fournis en artillerie, montant une des plus belles flottes du temps, l'amiral était entré dans le Zuiderzée, persuadé que quelques jours lui suffiraient pour réduire les Hollandais à l'obéissance. Il se croyait d'autant plus certain d'une facile victoire, que son complice Sonoi avait fait noyer, à l'entrée de l'Y, de gros bateaux chargés de pierres, pour empêcher les vaisseaux du prince d'Orange de sortir d'Amsterdam.
Mais son attente fut trompée. Le 1 1 octobre au matin, il fut attaqué par les gens de Hoorn et d'Enckhuizen, qui vinrent jeter le désordre dans sa belle flotte, et, malgré la supériorité du nombre, malgré la puissance de son artillerie, le soir, toute son Armada était prise, détruite ou dispersée.
Bossu lui-même fut fait prisonnier, et la ville de Hoorn, en récompense de la vigoureuse conduite de ses marins, reçut la coupe
Hoorn.
du général vaincu, qu'elle conserve encore aujourd'hui dans son hôtel de ville, où nous pourrons la voir. Ce n'est point du reste un bijou de grande valeur artistique que ce trophée. Malgré son illustre origine, elle est lourde de forme, et manque d'élégance. Sa devise est peut-
n. HOOltS : I. K COM. EUE DES ETATS.
être ce qu'il y a de plus curieux en elle: rien ou content, je m'y ATTENDS. Il est assez peu probable, cependant, que l'amiral fanfaron s'attendît à être honteusement vaincu, battu et pris dans le Zuiderzée, sans quoi, il est à supposer qu'il ne serait point allé se fourrer dans cette souricière.
L'hôtel de ville, où l'on conserve la coupe du comte de Bossu, est une intéressante construction, moitié brique et moitié pierre, qui
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avance, sur deux rues, un double pignon chargé d'agréables sculptures. Et ce bel hôtel serait un excellent spécimen de l'architecture hollandaise du commencement du xvu" siècle, si la porte, placée justement au sommet de l'angle obtus formé par la double façade, ne venait communiquer à l'ensemble de l'édifice un aspect étrange et mal équihbré.
Ajoutons que ce ne sont point les monuments intéressants ou curieux qui manquent à Hoorn. Le « Poids » et le Collège des États, l'un et l'autre situés sur le marché, peuvent assurément compter parmi les édifices les plus intéressants et les plus remarquables des Pays-Bas.
Le « Poids » est une délicieuse construction entièrement en pierre grise, et qui remonte au xvn' siècle. Sa haute toiture, très élégante, est agrémentée de gentilles fenêtres, couronnées par un petit attique; ses croisées ont conservé leurs vitraux sertis de plomb, et une licorne, qui tient les armes de la ville, complète agréablement la physionomie pittoresque de ce curieux monument.
C'est pareillement en pierre grise qu'est construit le Collège des États. Il est d'une époque légèrement postérieure. Son ordonnance majestueuse est relevée par des écussons vivement coloriés, qui tranchent sur la nuance sombre de sa façade, et éga3'ent son aspect un peu austère. Ajoutons que ces écussons, comme les bas-reliefs dont nous parlions tout à l'heure, ont une histoire, et qu'ils attestent la haute vaillance des marins de Hoorn.
Lorsque, vainqueur des Anglais, un amiral hollandais, justement célèbre, attacha au sommet de son grand mât ce balai fameux qui signifiait qu'il avait balayé la mer du Nord des ennemis de sa patrie, une partie de la flotte qu'il commandait essaya de remonter la Tamise et porta la terreur jusque dans les environs de Londres.
Dans l'escadre qui accomplit ces hauts faits se trouvaient un certain nombre de vaisseaux armés par la ville de Hoorn, et sur l'un de ces vaisseaux servaient deux nègres engagés aux Indes. Ces deux
Hoorn. rgg
nègres poussèrent l'audace jusqu'à enlever, d'un navire ennemi, ces pompeux écussons, qu'ils rapportèrent dans leur patrie d'adoption. C'est ce trophée que nous voyons encore aujourd'hui. L'Amirauté le plaça sur la façade de son Collège, en ayant soin, pour éterniser le souvenir de cette vigoureuse action, de faire soutenir ces orgueilleuses armoiries par deux nègres de bronze.
Mais je m'attarde à parler uniquement de ces hauts faits «Guerriers, quand il me faut dire que Hoorn dut la meilleure partie de sa réputation et de sa fortune aux prairies qui l'entourent, et à l'agriculture, qui apportait ses produits sur son marché demeuré célèbre.
Aujourd'hui encore, c'est à ces produits que Hoorn doit son aisance. C'est griîce à ce marché que la vieille cité reprend une fois par semaine son ancienne animation. Le jeudi, une foule de piétons et de chariots, de boeripagens et de boerchaiien, tilburys et charrettes légères, couvertes de sculptures ingénieuses et de peintures criardes, accourent de tous les points de l'horizon, apportant leurs provisions de fromages, et conduits par les paysans impassibles, qu'accompagnent les paysannes aux casques d'or.
Les chariots se dirigent vers le « Poids », les tilburys vers l'auberge, et à dix heures, la grande place ressemble à un véritable parc d'artillerie. Les fromages s'y entassent par centaines, empilés comme des boulets. Leur belle écorce jaune resplendit au soleil, les porteurs vont et viennent et tout autour circulent, calmes et réfléchis, les paysans silencieux et vêtus de noir.
C'est par VOosterpoort, qu'acquéreurs et vendeurs entrent dans la ville, venant de la campagne. Cette porte, une des deux qui restent de l'enceinte primitive, est élégante de forme, avec des prétentions classiques, indiquant clairement qu'elle date du bon temps. Elle fut construite, en effet, en 1578, et la Renaissance n'a pas manqué de lui imprimer son cachet.
Les échevins qui l'édifièrent, en bons huguenots qu'ils étaient, ne manquèrent pas de l'orner d'une inscription dévote. Ils avouaient
humblement, dans cette inscription, que toute leur prudence, leur vigilance et leurs canons, ne sauraient, sans l'aide de Dieu, protéger et sauvegarder leur ville. Mais en gens pratiques, ils eurent soin de ne point négliger les petites précautions, et deux vieilles couleuvrines montrent encore leur gueule à travers les antiques embrasures, qu'on leur avait prudemment ménagées.
L'autre porte est située près du port. Elle est d'une prestance superbe, arrondissant sa robuste encolure du côté de la mer, tandis que du côté de la ville, sa façade plane se couvre de gracieuses sculptures et de superbes ornements. Parmi les groupes qui décorent cette façade, on distingue une pa\'sanne occupée à traire une vache, délicat hommage rendu à ces travaux champêtres, qui ont enrichi non seulement la ville, mais encore tout le pays.
Ces deux portes sont, je l'ai dit, tout ce qui reste de l'antique enceinte. Les remparts crénelés, les tours massives et les bastions ont disparu; seul, le fossé plein d'eau continue à décrire autour de la ville ses multiples circuits. Lorsqu'il fut creusé, l'industrieuse cité comptait vingt-cinq mille habitants; maintenant elle n'en renferme plus que dix mille. Et cette enceinte, qui n'a pas changé d'étendue, ressemble aujourd'hui à un corsage devenu trop large pour les beautés qu'il doit contenir.
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