‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 39 sur 72 · ZAANDAM : VUE GKSERAl.l · texte numérisé non relu

ZAANDAM : VUE GKSERAl.l

Holland, la Frise, la Zélande et une partie de la Hollande méridionale parviennent à maintenir leur existence. Voilà le merveilleux mécanisme grâce auquel, d'un bout à l'autre du royaume, l'administration centrale, concentrant dans ses mains tous les fils qui font mouvoir ces multiples intérêts, peut assurer la sécurité des habitants et conserver l'intégralité du territoire.

Mais, pendant que nous étudions le fonctionnement du Watersiaat hollandais, notre Alkmaar-packnt a parcouru beaucoup de chemin. Entre deux rives éternellement fraîches et vertes, entre deux plaines gigantesques semées de maisons coquettes, étranges, excentriques de formes et de couleur, la Zaan coule à pleins bords, menaçant à tout

instant de déborder et d'inonder le pays. A droite, à gauche, devant, derrière, partout où les regards se portent, des moulins à vent par centaines dressent leurs larges ailes multicolores, tantôt jaunes, tantôt rouges ou noires, et vissées sur un grand arbre doré. Les scieries se suivent, avec les grands trains de bois arrêtés devant leurs quais, et, de loin en loin, on aperçoit les longues cheminées des papeteries, où se fabrique le fameux papier de Hollande.

Wormerwer, Zaandijck, Koog, avec leurs jardins suspendus sur la rivière, leurs kiosques sculptés, leurs habitations branlantes, se sont succédé sur notre route, sans que nous y prenions presque garde; et nous voilà à Zaandam.

Droit devant nous, le joli village se dresse gaiement au milieu du feuillage. Ce sont des maisons noires ou grises, jaunes ou vertes, avec des formes bizarres et des décors étranges. On dirait des jouets de Nuremberg étages des deux côtés de la débordante rivière. Tout cela est propre, frais, pimpant; l'irréparable outrage des ans, merveilleusement réparé, nous fait croire que tous ces énormes jouets datent d'hier. L'église, avec son clocher pointu, domine l'horizon, pendant qu'au-dessous d'elle de grands arbres et de folles maisons se mirent dans la Zaan, qui réfléchit aussi le ciel bleu avec ses gros nuages.

Mais si nous abordons sous les arbres de la rive, si nous parcourons les rues de Zaandam, nous allons voir notre étonnement redoubler.

Ces rues sont, en effet, bordées des deux côtés par d'invraisemblables petites habitations de bois peinturlurées et sculptées de mille manières. Leurs jardinets, rafraîchis par de minuscules bassins coupés de rivières en miniature, sont cailloutés de différentes couleurs. Les arbres sont peints en blanc, et des bonshommes en terre cuite semblent égarés au milieu des massifs taillés, peignés, ficelés, tirés à quatre épingles. Ajoutez que tout cela est lavé, ciré, verni, avec une propreté désespérante. Il n'est pas jusqu'aux briques du trottoir et à celles de la chaussée qui ne soient, presque chaque jour, récurées

La Zaan. 2i5

avec un soin extrême, passées au torchon et au sable blanc. La propreté, quand elle atteint ce degré, est plus qu'une vertu. C'est une sorte de maladie; c'est l'hystérie du récurage.

A deux pas de nous, sur notre droite, se trouve, au milieu de tous ces kiosques semi-chinois, une maisonnette qui a des prétentions historiques. C'est la cabane qui fut habitée, dit-on, par Pierre le Grand. A moitié ruinée par les ans, pour qu'elle n'achevât pas de s'effondrer sous l'action du temps, on a été obligé de l'enfermer dans un hangar de briques, comme ces mignons chalets qu'on rapporte de Suisse, et qui sont protégés par une autre boîte plus solide, de peur qu'il ne leur arrive quelque accident.

Pauvre maisonnette, plantée là, sans doute, pour démontrer aux faibles humains que les grandeurs de ce monde ne préservent point de la ruine, elle n'offre guère d'intérêt. L'art n'a rien à voir dans cette ruine pseudo-historique, que les sceptiques prétendent apocryphe, car il n'est, paraît-il, pas bien prouvé que Pierre le Grand ait jamais habité là, ni même qu'il soit venu travailler à Zaandam.

Néanmoins, c'est un lieu de pèlerinage. Les souverains, comme les plus simples mortels, y viennent tour à tour, les premiers consacrant le souvenir de leur visite sur une plaque de marbre, les autres par des inscriptions idiotes, ou par l'inepte écriture de noms inconnus.

Mais laissons à ses ombrages et à ses gardiens cette demeure prétentieuse dans sa modestie apparente. Traversons la digue, la fameuse levée de la Zaan, celle qui donne son nom à la ville. Reprenons notre bateau. Avec lui, nous franchissons les écluses, et nous voilà de l'autre côté de la digue et de la ville, débouchant dans la partie septentrionale de l'Y.

Rien n'est plus pittoresque que Zaandam vu de ce côté. Les maisonnettes distribuées à droite et à gauche de l'écluse, qui porte fièrement les armes du village et celles de la province; tous ces murs, tous ces toits chaudement colorés, tous ces bateaux avec leurs coques

brunes, leurs voiles rouges et leurs petits drapeaux forment une étrange harmonie de tons criards et discordants.

Le rouge brique, le jaune de chrome, le noir intense et le vert épinard composent le plus extraordinaire assemblage de notes aiguës qu'on puisse souhaiter. Tout cela tempéré et comme fondu par l'atmosphère lumineuse qui les baigne, et qui, de toutes ces couleurs crues, parvient à former un ensemble qui n'a rien que d'agréable à l'œil et de plaisant.

C'est à Zaandam qu'autrefois les négociants d'Amsterdam aimaient à passer les mois chauds de l'année. Chacun d'eux y avait son pied à terre, son theetuin, son « jardin pour prendre le thé >>, où, les affaires faites, prociil negotiis, comme eût dit le poète, il venait se réfugier et goûter la fraîcheur. Le soir, les frêles embarcations quittaient la grande ville par centaines, et, s'inclinant sous l'effort de la brise, prenaient le chemin de ce « buen retiro ». A cette époque, l'Y, le grand bras de mer qui sert de rade à Amsterdam, avait une animation qu'il a perdue pour toujours. Maintenant, en effet, on a renoncé à ces journaliers voyages; on va plus loin et d'un autre côté. Mais si Zaandam a dû abdiquer, par suite de cette désertion, une partie de son animation, elle a conservé, du moins, son cachet bizarre, original, étrange, et ce n'est jamais sans étonnement qu'on peut considérer de l'Y, sur lequel nous voguons, son e.xtravagante silhouette agrémentée de deux mille moulins à vent.

•i. ZAAND.\M : LES ÉCLUSES

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