‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 40 sur 72 · AMSTEUDAM : «L'Yu, EMBAttCADÈRE DES DATEAOX DE ZAANDAU · texte numérisé non relu

AMSTEUDAM : «L'Yu, EMBAttCADÈRE DES DATEAOX DE ZAANDAU

AMSTERDAM

Nous avons doublé la pointe occupée par le dernier moulin de Zaandan; devant nous l'Y déploie sa longue nappe argentée, l'Y rétréci, aminci, diminué, bien différent de ce que nous l'avons connu jadis, car on vient de lui dérober des hectares de polders, et qui, malgré cela, demeure encore imposant et grandiose.

Devant nous les tjalks ventrus, inclinés sur le côté, laissant traîner leur « \ivard » et traçant un double sillage, courent à la surface de l'eau, la voile gonflée par la brise et le pavillon tricolore au haut du mât. Les stoombooten, empanachés d'une longue traînée de fumée blanche, les dépassent, emportant au loin les voyageurs, qui vont franchir les écluses fameuses de Schellingwoude, ou remorquant les pontons chargés de lait et de légumes, qui portent à Amsterdam, chaque jour, leurs montagnes de provisions.

Au-dessus de ce premier plan, la grande ville apparaît au loin, perdue dans la brume azurée. Ses campaniles et ses clochers dressent fièrement la tête, et ses vingt mille pignons forment une immense bande noire qui, plaquée sur l'horizon brillant, ressemble à une gigantesque dentelle posée sur un galon d'argent.

Devant cette ligne riche et superbe, se dressent les digues du chemin de fer et les bâtiments de la gare, audacieusement plantés au milieu des flots. — Merveilleux tour de force assurément, que ces constructions jaillissant, pour ainsi dire, du milieu du golfe.

2i8 La Hollande à l'ol d'oiseau.

Là, où jadis les vaisseaux de haut bord jetaient l'ancre, là, où les navires de grand tonnage, à leur retour de l'Inde, prenaient quelques mois de repos, au milieu même de cette rade où s'embarqua de Ruyter pour aller vaincre les Anglais, des trains passent à toute vapeur, les locomotives sifflent, les wagons roulent avec ce bruit sourd, qui est comme le tonnerre de l'industrie. Certes le spectacle est magistral. L'humanité a le droit de lever fièrement la tête en présence de pareils problèmes résolus.... et pourtant j'aimais mieux l'autre Amsterdam, l'Amsterdam primitive, avec son vieux port, avec ses sombres estacades et sa ceinture de pilotis, avec son stadsherberg chancelant, planté sur ses grandes poutres, avec ce foumillement pittoresque, qui lui donnait un cachet unique au monde.

Aujourd'hui, on n'aborde plus la ville que de loin. Autrefois, il semblait qu'on allait pénétrer jusque dans ses artères. En arrivant, le bateau longeait les quais garnis de maisons longues, étroites, effilées, peintes en couleurs sombres, et portant à leur sommet un entablement majestueux semblable à un panache de bataille. Par leurs dix mille fenêtres encadrées de blanc, ces maisons hospitalières semblaient vous regarder et vous faire bon accueil, pendant que, dans l'eau, leur silhouette troublée produisait, en de longs reflets, des zigzags bizarres semblables à un sourire. Devant elles, s'étendait le port avec son animation joyeuse, Sa population particulière, son personnel à part. Gens de mer et hommes de peine, les uns fumant silencieusement assis, les bras croisés et les jambes ballantes, l'œil perdu dans l'espace; les autres chargeant les bateaux ou déchargeant les camions, roulant les tonneaux, enlevant les colis, entassant les marchandises avec ordre, travaillant méthodiquement, posément et sans trop de hâte, comme il convient à de bons Hollandais.

Puis, entre les maisons, les canaux ouvraient de larges perspectives, permettant à l'œil de fouiller jusqu'au centre de la vieille cité. Et le regard, s'engouffrant dans ces longues avenues, allait caresser dans un lointain vague, indécis, transparent, des profils d'une dou-

Amsterdam. 2ig

ceur exquise, perdus dans la vapeur bleuâtre, et se confondant avec les nuages de l'horizon.

Les mâts des vaisseaux, les portiques des ponts-levis, les pignons des maisons, imaginez quelle ligne riche, ondoyante, colorée, tout cela devait faire, après ce premier plan que nous venons de décrire, animé, turbulent, encombré de gens, de colis, de bateaux toujours en mouvement. Et au-dessus de ce chaos d'habitations titubantes, sombres, brunes, presque noires, illuminées de mille points brillants, les campaniles, les tours, les dômes, les clochers peints en noir, accrochant à leurs ressauts bizarres, à leurs galeries espagnoles, à leurs loggete orientales les rayons d'un soleil rutilant, et lançant dans les airs les mélopées intermittentes de leurs carillons babillards.

Aujourd'hui maisons, tours, dômes, clochers existent encore, mais le premier plan nous manque, et l'effet n'est plus le même. Au lieu de débarquer au cœur de la cité, nous nous arrêtons à cinq cents mètres d'elle, et il nous faut parcourir une grève presque déserte pour retrouver les maisons curieuses, les monuments étranges et les mystérieux canaux.

Ce qui n'a pas changé, par exemple, c'est le cœur de la ville, le Dam. Mais le Damrakqax nous y mène est, lui aussi, en partie transformé; on a agrandi ses quais, ou pour mieux dire son quai, car d'un côté les maisons baignent leurs pieds, comme à Venise, dans les eaux fangeuses. Puis, de l'autre côté, on a élargi l'entrée du Rokin. On a transformé en un terre-plein sa jonction avec la Kalversîraal se conformant à l'éternel objectif que, depuis cinq cents ans, on poursuit en Hollande, la constitution d'un sol, l'extension pacifique du pays, la substitution de la terre à l'eau.

. Avant un siècle, si cela continue, des rues auront remplacé les canaux et les tramways auront succédé aux barques.

Le Dam, sur lequel le Damrak nous amène, est une place incorrecte et de forme bizarre, oiî tout d'abord les regards sont attirés par la masse colossale du palais du roi. Ce palais est célèbre-, sa régula-

rite, ses nobles proportions, l'ensemble de ses lignes imposantes lui ont valu, auprès des architectes, une juste renommée. Mais quand on refléchit que ce rocher gigantesque a été bâti sur un sol incertain, qu'on a dû consolider la base, sur laquelle il est édifié, avec plus de treize mille pilotis, quand on songe que chacun des blocs qui forment ses assises a dû être amené de pays lointains, que pas une de ses pierres ne provient du royaume, qu'il a fallu chercher en Suède et en Norvège la forêt sur laquelle il repose, et en Italie le marbre dont il est décoré; alors on se sent pris d'une respectueuse déférence pour le petit peuple capable d'aussi merveilleux efforts.

Je ne décrirai point le palais du Dam, sa symétrique ordonnance, les deux ordres employés à sa décoration, les festons qui l'ornent, ni les figures qui peuplent son t3'mpan. Je ne m'attarderai pas non plus dans ses appartements royaux, tout parés de ce luxe officiel toujours froid et sans charme. Il me tarde de vous faire gravir son sommet, de vous conduire à son campanile, pour que de là nous puissions considérer la ville dans son ensemble, Amsterdam dans sa gloire, et la Hollande résumée dans sa capitale.

C'est un éblouissement qui nous attend sur ces hauteurs. L'océan des toits rouges qui s'étend autour de nous a quelque chose de chaud, de puissant, de coloré, de vigoureux, qui du premier regard nous réjouit, nous retient et nous charme. Les maisons alignent leurs pignons en bon ordre. Les rues et les canaux dessinent leurs courbes harmonieuses et savantes. Les toitures se groupent en îlots symétriques, et à l'écartcment des façades nous pouvons distinguer les grandes artères, les larges rues, les principaux canaux qui mettent en communication tous les points de la cité.

Puis, si du détail nous passons à l'ensemble, nous voyons se dessiner la ville la mieux équilibrée, la plus logiquement construite, la cité maritime la plus rationnelle qu'on puisse souhaiter. De notre belvédère, elle se montre à nous, s'arrondissant en un harmonieux demi-cercle, dont la corde est figurée par cette plaine argentée qu'on

Amsterdam.

nomme l'Y. Elle affecte ainsi la forme d'un immense éventail, forme admirable pour un port, mais dont l'ingénieuse disposition ne doit point nous surprendre, car ici ce ne sont pas les hommes qui ont obéi au sol, et se sont arrêtés au commandement de la mer leur

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