I. A M K [T S R . \U\ K N V T HO N S DE V R N LO
VENI.O, MOOCKF.RHKI DE, GRAVE
Vcnlo, nous voici à Vcnio ! La gare où nous débarquons est assez loin de la ville. Une grande plaine, point trop fertile, des rails qui se coupent en tous sens, quelques barrières peintes en jaune ou en gris, et, à une distance assez éloignée, un gros pâté d'édifices rougeàtres, entourés par un ancien rempart aujourd'hui ruiné, tel est, à l'arrivée, l'aspect de Venlo.
A l'intérieur, la vaillante cité ne contraste point trop avec cette impression première. Ce n'est certes point elle qui pourrait prétendre au titre envié de « belle ville ». On n'y rencontre pas de grandes places, on n'y voit point de belles promenades, aucun boulevard majestueux. Ses rues, peu régulières et durement pavées, ne sont guère bordées d'édifices somptueux, et, cependant, elle a son cachet à elle, sa physionomie spéciale, son caractère, son intérêt.
Tout d'abord, ce qui frappe dans les rues de Venlo, c'est l'étonnante profusion de monuments religieux. Impossible de faire cent pas sans rencontrer quelque chapelle abandonnée ou quelque église hors de service, car la plupart aujourd'hui ont changé d'emploi.
20 La llolLxndc à vul d'oiseau.
Les unes sont devenues casernes, d'autres magasins à fourrages, d'autres encore ont subi de moins honnêtes destinations, et il faudrait une plume naturaliste pour décrire quels parfums ont remplacé l'encens, quels cris et quels jurons ont succédé aux accords du plainchant et à la lecture de l'Évangile.
Mais pourquoi s'étonner? C'est le sort de maintes choses en ce monde, de survivre aux causes qui leur ont valu le jour. Les monuments, plus que tout le reste, subissent cette loi. Ici, les moines sont partis, les religieuses ont déserté leurs blanches cellules, les novices ont abandonne leur voile aux orties du chemin, ou se sont endormies du sommeil éternel; et dans leur ancien asile, tout pavé de pierres unèbres, les soldats se sont taillé une demeure, les charretiers une écurie. Il y a dix-huit siècles que Lucain l'a dit : « Les sépulcres eux-mêmes ont une destinée .. »
Donc, à travers ces rues peu droites, médiocrement bâties, c'est une distraction et presque un plaisir que de voir de loin en loin se dessiner les arabesques d'un arc trilobé, la frêle colonnette d'une fenêtre à meneau, le chapiteau tourmenté d'un pilier gothique. Ces vestiges redisent le passé. Grâce à eux, on repeuple, en imagination, la ville des saintes cohortes qui l'occupaient jadis, on fait défiler dans ses voies tortueuses les blanches théories, les processions interminables et les cortèges aux chapes de velours étincelantes d'or et de pierreries.
Mais, si les édifices religieux sont nombreux à Venio, on n'en peut dire autant des édifices civils. Ceux-ci sont d'une rareté extrême, et même les vieilles maisons (j'entends celles qui o nt quelque valeur artistique) ne sont guère plus communes.
C'est à peine si, tout compte fait, on en rencontre une demidouzaine qui soient dignes d'arrêter un archéologue. Quatre ou cinq dans le nombre ont leur pignon agrémenté de ressauts et terminé par un demi-cintre. Ce sont les plus curieuses assurément.
Il ne faut point toutefois se montrer trop surpris de cette pénurie extrême. Les lambeaux de vieux murs, les remparts ruinés, qui, tout
Venlo, Moockcrheide, Grave.
d'abord, s'ofiVircnt à nos regards, en sont sinon la cause, du moins l'explication. Jadis place forte et, qui plus est, place frontière, Venlo a eu, pendant cinq siècles, à supporter tous les inconvénients de sa situation.
Ajoutez à cela une population inquiète, turbulente, peu commode, indisciplinée, jalouse surtout de son indépendance, qui, lorsqu'elle en avait fini avec l'ennemi du dehors, s'en prenait volontiers à l'ennemi du dedans, c'est-à-dire cherchait dispute aux troupes chargées de garder la ville.
« Geste bourgeoisie de Venlo, écrivait au xvi'- siècle un consciencieux chroniqueur, a tousiours esté ennemie et mocqueuse de tous gens de guerre, de quelque party qu'ils fussent. le les ay veus iusques à trois fois en divers temps, en l'une des quelles y cstoijc, chasser leur garnison aussi bien d'un party que de l'autre. »
Additionnez donc quatre à cinq sièges, avec autant de rébellions, et vous aurez, avec le secret de ces ruines, la cause de cette pénurie de monuments. Encore, pour faire le compte exact, faudrait-il ajouter les incendies, car Venlo, plus qu'aucune autre ville, fut ravagée par le feu. Elle le fut même dans des conditions toutes spéciales.
C'est en effet dans ses murs, en guise de récréation, de passetemps, d'amusement aimable, que les bombes furent inventées, en i588. Le bon populaire ne tarissait point d'admiration devant cette nouveauté brillante. Ces globes de feu qui s'élevaient en l'air, pour aller éclater au loin avec fracas, lui semblaient le plus beau divertissement qui fût au monde. Pas de fêtes sans mortiers, pas de mortiers sans bombes, pas de bombes sans accidents, mais qu'importe ! Ce fut seulement après avoir brûlé un peu plus des deux tiers de la ville que les gens de ^"enlo finirent par comprendre que ce jeu-là n'était pas sans danger.
L'unique monument civil que sièges, insurrections, incendies et le reste aient respecté, c'est l'hôiel de ville. Il s'élève sur une gentille place, suffisamment vaste, bien carrée, la seule du reste de la ville
sS La Hollande à vol d'oiseau.
qui soit rcpulièrc. Les maisons qui l'entourent sont fort simples, mais très propres et joyeusement colorées.
Le badigeon, très à la mode dans tout le Limbourg, n'a point épargne non plus le sanctuaire municipal. On l'a habillé d'une belle couleur jaune serin, ce qui ne l'empêche pas, toutefois, d'emprunter à ses deux tourelles octogones et à son perron à double rampe un aspect amusant, étrange et pittoresque.
C'est un édifice de la fin du xvr siècle, par conséquent se ressentant déjà du goût de l'époque. Il fut construit pour servir de résidence à l'archiduc Albert, et celui-ci, comme s'il eût craint que l'oublieuse histoire ne négligeât un événement si important, prit soin d'en consigner le souvenir dans une gigantesque inscription doublement prétentieuse. Marmontel l'a dit : a La vanité est la mère des ridicules comme l'osiveté est la mère des vices. ■> Il n'est pas besoin d'être fils et frère d'empereur pour démontrer cette vérité-là. En prenant possession du palais princier pour en faire un hôtel de ville, les édiles de Venlo ont respecté l'inscription, mais ils n'ont guère respecté que cela. Deux fois restauré de la cave au grenier, en iGoQ d'abord, et puis remanié de fond en comble, en 1716, quand, par le traité des Barrières, la ville passa aux mains des États-Généraux, l'édifice n'offre plus aujourd'hui qu'une seule pièce présentant quelque intérêt.
C'est la salle du conseil, la Raad:[aal, à laquelle des esprits frondeurs pourraient hardiment donner le nom de salle des capitulations, car on en signa quatre pour le moins dans cette élégante pièce.
Du vieux temps, la Raad^aal a conservé sa tenture en cuir de Cordoue, sa cheminée monumentale et quelques tableaux. Ai-je besoin de dire que ces derniers sont de qualité assez inégale ? Un Christ, une Vierge, une sorte de Jugement dernier de l'école de Rubens, et deux vastes cartouches d'un dessin élégant, l'un avec une horloge, l'autre avec une peinture allégorique représentant la Justice et la Paix, peuvent compter parmi les meilleurs. Les autres représentent quel-
Vcnlo, Moockerhcide, Grave.
qucs enfants de Venlo, j'entends de ceux qui ont rendu leur nom illustre : Michel Mcrcator, Hubert Goltzius et Hendrick van de Putten, plus connu sous le nom de Putaneus.
Moins heureuse que l'hôtel de ville, la grande église, dédiée à