‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 42 sur 72 · ÀMS'i'E ED Alt · texte numérisé non relu

ÀMS'i'E ED Alt

LA TOUB DES PLEUBEUSB9.

AMSTERDAM

Si le Dam est le cœur de la ville, on peut dire que la Kalverstraat est assurément l'artère principale, celle qui amène le sang, c'est-à-dire la foule, à ce cœur. C'est la rue la plus vivante, la plus passante, celle où les boutiques sont les plus nombreuses et les mieux garnies. C'est à la fois le boulevard des Italiens et la rue Vivienne d'Amsterdam.

A quelque heure du jour ou de la nuit qu'il vous plaise de vous aventurer dans la Kalverstraat, vous ne la trouverez point déserte. C'est à peine si de trois à cinq heures du matin, elle se vide; et encore, pendant ce temps, le bruit d'une voiture, le pas sonore de la Nachtivacht, ou le chant aviné d'un noctambule résonne bruyamment dans sa demi-viduité.

L'heure où elle est le plus animée c'est entre trois et cinq heures de l'après-midi, au moment de la Bourse, ou encore le soir de huit à onze heures. Alors c'est une agitation, une circulation, un mouvement tels, qu'Amsterdam apparaît sous un jour tout nouveau. On reconnaît en elle la vraie capitale du pays.

Pour tant d'animation, pour une activité si dévorante, il s'en

faut de beaucoup, cependant, que cette rue fameuse soit bien large.

Les maisons, en outre, comme c'est l'usage en Hollande, empiètent sur la rue par les chaînes de fer et les bornes qui les protègent, supprimant ainsi par place le trottoir. Malgré cela, la foule se porte et se portera encore longtemps dans la Kalverstraat. N'y cherchez point de monuments toutefois, vous n'en découvririez guère. La façade colorée et fort étrange d'un orphelinat, et une antique chapelle encadrée dans des maisons, c'est tout ce qu'on y peut voir d'édifices publics. Mais les cafés y sont plus nombreux qu'ailleurs, les poissonneries (les oesterhuiien, les maisons où l'on mange des huîtres, comme on appelle ces établissements), y sont plus fameuses qu'en aucune autre rue de la ville, les cercles y abondent. Comment après cela s'étonner que la foule se presse jour et nuit dans ce long et tortueux boyau ?

Après la Kalverstraat, la partie de la ville la plus animée est assurément le quartier juif. Ici l'agitation est d'un autre costume. La cohue turbulente et grouillante, qui peuple le ghetto amsterdamois, y a transporté l'Orient et sa vie en plein air. Il faut, en effet, à tous ces enfants d'Israël une existence extérieure, comme lorsqu'ils vivaient sous la tente. Sans souci du ciel gris, de la pluie, du froid, ni du brouillard, ils se prélassent au seuil de leurs maisons, ils campent au miUeu de la rue, comme si la céleste coupole de l'Asie arrondissait toujours, sur leurs cheveux crépus, sa voûte éternellement azurée.

On parle beaucoup des Juifs et surtout des Juives d'Amsterdam. Il n'est guère de légendes qui n'aient cours à leur sujet. On va même jusqu'à vanter leur beauté. Hélas! il en faut bien rabattre. Il n'est point nécessaire d'errer longtemps dans le voisinage de l'Église de Moïse et Aaron, pour revenir à une appréciation plus norniale de leurs mérites. Ce qu'on voit, dans ce court espace de terrain, de gens chassieux, teigneux, pouilleux et malpropres, est incalculable. Ce qu'on y remarque d'yeux pleurards et de cheveux crépus n'est certes pas fait pour exciter de grandes admirations.

Les femmes elles-mêmes participent à cet aspect repoussant.

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Leur embonpoint suspect, leurs figures boursouflées par une graisse malsaine, le faux tour de crin ou de soie sous lequel elles dissimulent leurs cheveux dès qu'elles sont mariées, tout en elles excite la répulsion. S'il est de belles Juives à Amsterdam, ce n'est pas au quartier juif qu'il faut venir les chercher.

Malgré cela, la Jodenbreeslraat, la Vlooijcnburgerstraat, ou rue aux Puces, VUilenburgstraat, ou rue aux Hiboux (jolis noms pour de pareils repaires), méritent que nous les visitions en détail, car, dans leur désordre répugnant, elles sont bien les plus pittoresques de la ville. Rien ne peut, en effet, donner une idée des vociférations étranges, des cris rauques ou stridents, des interjections gutturales poussés par les trois cents marchands qui se sont installés au milieu de ces rues, y campent, y vivent, 3^ mangent, y boivent, y font leur cuisine et y coucheraient si on les laissait faire.

Rien ne peut donner une idée de la cohue qui les entoure; car, pendant que ces virtuoses delà camelote s'égosillent à vanter les choses innomées, défroques humaines et comestibles douteux, qui composent leur étalage ; pendant que les frituriers odorants et les marchands de foie de bœuf, de betteraves confites, ou de poisson séché, luttent d'éloquence aigre et piaillarde avec les commères aux faux cheveux, qui se font leur clientes; accoudés aux fenêtres, étalés sur les perrons, échelonnés sur les escaliers, jouissant du spectacle de la rue, aspirant les nauséabondes senteurs du ruisseau, une multitude de femmes, de filles et d'enfants sales à faire peur, crasseux, pouilleux, les cheveux emmêlés et couverts de haillons, grouillent, en haut, en bas, à droite, à gauche, et font de ce quartier unique un des tableaux les plus extravagants qu'on puisse voir.

Ne cherchez plus maintenant où Rembrandt a puisé les types surprenants dont il a émaillé son œuvre, ses mendiants dépenaillés, ses fantastiques rabbins, ses étonnants docteurs de la loi. Ils sont tous là autour de vous, courbés en deux, la tête branlante, le corps mal d'aplomb, l'œil cauteleux, la bouche souriante, et passant leurs doigts

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crochus dans leurs longues barbes malpropres. Tels ils étaient de son temps, tels ils sont demeurés. Et pour les pourtraire sur le vif, le peintre n'avait point grand chemin à faire, car voilà la maison qu'il habita aux temps heureux de sa vie tourmentée.

Mais à côté de cette lèpre, voyez le correctif. Le long de TAmstel, apercevez-vous ces façades énormes percées de cent fenêtres et flanquées de gigantesques cheminées ? Après avoir considéré la juiverie d'Amsterdam sous ses aspects abjects, vous allez la voir sous un autre jour, à la fois industrieux, ingénieux, travailleur et productif. Ces belles usines, qui baignent leurs pieds dans la rivière, ce sont les tailleries de diamant.

La taille des diamants est, vous le savez, une des richesses de la ville d'Amsterdam, et c'est pour l'ouvrier qui s'y adonne le métier le plus productif qui soit. Or, ne l'oubliez pas, cette curieuse industrie est absolument, complètement entre les mains des Juifs. Ceux-ci ont su en faire une sorte de monopole, qui se cantonne en un nombre limité de familles, et dont, grâce aux difficultés d'apprentissage, ils ont soin d'éloigner tous ceux qu'ils ne veulent point initier aux mystérieux secrets de leur lucrative profession.

Ce qu'il passe chaque année de millions dans ces belles tailleries, les maîtres seuls le savent. C'est delà que, depuis deux siècles, sont sortis presque tous les diamants que vous donnez, messieurs, tous les brillants que vous portez, mesdames. Depuis les magnifiques solitaires qui représentent une fortune, jusqu'à ces roses à mille au carat, qui semblent avoir été taillées par des génies ou des fées.

L'Amstel, sur lequel les tailleries alignent leurs façades, est magnifique en cet endroit. Il décrit une courbe majestueuse, coupé par de grands ponts, bordé d'un côté par de larges quais, ombragé par de vieux arbres, qui ajoutent encore à son air grandiose et superbe. Les canaux, qui viennent aboutir tour à tour dans ses eaux tranquilles, semblent des feudataires lui apportant leur tribut. Au loin, la tour de la Monnaie dresse fièrement son campanile armé d'un carillon et

Amsterdam.

muni d'une grosse horloge; plus loin encore, au-dessus des brumes du Rokin, le palais du roi arrondit sa mignonne coupole, et la Nieinvekerk détache sa masse opaque, dominant la ligne brune des maisons qui découpent, sur le ciel empoupré, la silhouette déchiquetée de leurs noirs pignons.

De l'autre côté, ce sont les écluses, la Hoogesluis, les dômes en

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cristal du palais de l'Industrie, la façade de l'Amstel-hôtel, et puis encore les frontons historiés des palais du Heerengracht , du canal des Seigneurs. Le tableau est magique, avec cette grande nappe d'eau au premier plan, argentée, brillante, miroitante, réfléchissant les bateaux pansus et ventrus, fardés de mille couleurs joyeuses, qui sont amarrés le long de ses quais.

Du reste tous les alentours du quartier juif sont d'un pittoresque achevé. UOude Schatis, qui ouvre ses profondeurs à l'endroit même où nous étions tout à l'heure, à deux pas de la maison de Rembrandt, est un point de vue unique. Ce long canal encombré de trains de

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bois qui cachent presque l'eau, fermé à son extrémité par une armée de tjalks, de koffen., de booten^ qui dressent en l'air leurs mâts empanachés de longues flammes tricolores, avec ses rives ombragées, avec ses quais garnis de longues maisons brunes, avec cette orgueilleuse tour Montalbaan, moitié brique et moitié ardoise, qui coupe le ciel; puis, au loin, derrière les ponts et les bateaux, une longue perspective terminée par une échappée sur l'Y, tout cela compose assurément le plus féerique décor qu'on puisse rêver.

Notez que l'Onde Schans n'est point le seul dans son cas. Le canal des lépreux {Lepro\engracht)., malgré son triste nom, avec la vigoureuse façade de l'église Saint-Antoine de Padoue fermant brusquement l'horizon, et mirant dans les eaux troublées sa classique ordonnance; le Groen Burgipal, avec l'interminable clocher de la Ziiiderkerk dominant les massifs de feuillage, qui lui ont valu le nom de « fossé vert » ; le canal des arquebusiers [Kolvenicrs Burgwal), avec la pesante silhouette de la porte Saint-Antoine, sont tout aussi surprenants de couleur et d'agencement de lignes, et comme pittoresque tout aussi merveilleux.

C'est sur ce dernier canal, le Kolveniers Bnrg-n>al, que se trouvent le musée Van der Hoop et le Trippenhiiis, ou musée royal, les deux sanctuaires amsterdamois de l'art hollandais. Au Trippenhuis sont conservés les immortels ouvrages de Rembrandt et de Van der Helst : le Banquet de la garde cii'iquc qui fut pendant longtemps considéré comme le chef-d'œuvre de l'école, et qui aurait peut-être conservé ce renom, si l'on n'eut mis devant lui, bien en face, cette troublante merveille de la Ronde de nuit.

Jamais, du reste, œuvres plus étonnantes ne se trouvèrent nulle part en meilleure compagnie. Quelle glorieuse assemblée que celle qui réside dans ce Trippenhuis! Les Ostade, les Steen, les Dusart y personnifient la verve et la gaieté de leurs contemporains. Les Frans Hais, les Bol, les Flink, les Mierevelt nous présentent leurs vanités civiles et leurs prétentions guerrières. Pieter de Hooch et Bre-

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kelenkam nous dévoilent leur intérieur honnête et familier. Van der Heyden, les deux Berkhe3'den et Beerstraaten nous disent le culte qu'ils nourrissaient pour leur ville natale; pendant que Hobbema, les Ruisdael, Wynants, Aalbert Cuijp et Van Goyen nous initient à leur amour des champs.

C'est une réunion complètedont on chercherait vainementailleurs l'équivalent. Tous y sont, les grands et les petits, les grands surtout. Terburg et Metzu avec leurs jolies scènes d'intérieur et leurs mignons portraits, Van Huysum avec ses fleurs, David de Heem avec ses fruits, Karel Dujardin et Berghem avec leurs animaux spirituels et leurs scènes d'Italie, les Van de Velde avec leurs vaisseaux, Backhuizen avec ses tempêtes, Asselyn avec ses batailles, Paul Potter avec ses superbes ruminants et les Both avec leurs couchers de soleil, dont ils semblent avoir dérobé le secret à Claude Lorrain.

De l'écrin où sont enfermées ces merveilles, je n'ai rien à dire. C'était jadis la belle maison du marchand Tripp. Des princes y logèrent, une princesse l'habita. Mais ce logis illustré par ces visites princières, pour somptueux qu'il ait pu être, n'en compose pas moins un détestable musée. Il nous faut bien vite ajouter qu'on est en ce moment occupé à en édifier un autre.

Les tableaux de l'ancienne galerie Van der Hoop, devenus par héritage propriété de la ville, sont infiniment mieux installés, dans le joli local qui porte le nom du généreux donateur. Si la compagnie est plus mêlée, car on a eu l'imprudence de mélanger les modernes aux anciens, si le nombre est moins grand, si le choix est moins pur, le musée Van der Hoop n'en compte pas moins quelques pages délicieuses, qui justifient son renom européen. Sa Fiancée Juive de Rembrandt, ses nombreux Pieter de Hooch, ses Van der Meer de Delft suffisent à le classer parmi les meilleurs muses hollandais.

Mais il s'agit bien de musées vraiment, de tableaux de vieux maîtres, de beaux-arts. Le recueillement n'est guère de saison. Les graves discussions se perdent au milieu du bruit. Quels sont ces cris.

d'où viennent ces chants qui n'ont certes rien à démêler avec l'esthétique ? Là-bas, derrière le marché aux poissons et la porte Saint- Antoine, il semble qu'on soit en liesse. Qui fait ce tapage ? Pourquoi ce débordement de joie ?

C'est la Zeedijk, le quartier des marins. C'est là qu'au retour de leurs longs et périlleux voyages, les navigateurs hollandais viennent se reposer de leurs fatigues et s'enivrer de genièvre et d'amour. Rien de plus curieux et aussi rien de moins édifiant que de parcourir ces quartiers tout peuplés d'estaminets, de cabarets, de Tapperijen, où l'écriteau Zeeman-logement indique clairement quels locataires on réclame, pendant que des filles huileuses, pommadées et fardées, étalant au seuil du logis leurs grâces répugnantes, nous révèlent que le voyageur trouvera là le bon gîte « et le reste « dont parle La Fontaine.

Mais n'allez pas vous plaindre; ce bruit n'est rien. C'est le soir, c'est la nuit qu'il faut visiter ces parages étranges, quand le genièvre a commencé d'accomplir son œuvre, quand l'ivresse brutale et grossière s'est emparée de ses victimes, quand, derrière les rideaux rouges des mitsicos, on entend résonner les cris rauques des buveurs et le pas lourd des marins qui sautent en cadence.

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