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AMSTERDAM

Amsterdam est coupée, dans toutes les directions, par une multitude de canaux communiquant ensemble, et qui la divisent en une centaine d'iles reliées entre elles par un demi-millier de ponts. Cela seul suffirait, semble-t-il, à lui assurer un cachet à peu près unique au monde, à en faire une ville absolument exceptionnelle. Mais, ce qui est bien plus typique encore, ce qui la rend tout à fait originale, c'est qu'elle a conservé tous ses atours du vieux temps. C'est qu'elle est demeurée, dans nom- ' bre de ses quartiers, ce qu'elle était il y a un siècle, c'est-à-dire à une époque où elle avait son style, son architecture, ses traditions, sa manière propre de bâtir et de décorer ses habitations, où, en un mot, tout en elle était absolument autochtone.

Rien n'est plus curieux, et j'ajouterai rien n'est plus intéressant, plus entraînant que de suivre, d'un pas discret et lent, les vieux canaux, dont les perspectives sombres et solitaires vont se déroulant des deux côtés de l'Amstel.

On se croirait non seulement à mille lieues de Paris, mais trans-

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LA TOUtt DE LA VIEILLE ÉGLISE. VUE DE LA St-ANN ASTRA AT.

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porté dans le passé, bien loin de Tépoque où nous sommes. Ces grandes maisons, toutes en longueur, elHlées, émaciées, noircies par le temps et par la biaée qui soir et matin les couvre, avec leurs fenêtres encadrées de blanc et l'énorme fronton qui pare leur sommet, ont l'air de vieux soudards rangés en bataille.

Un petit perron en granit, juché au haut d'un escalier luisant, des bornes reliées par des chaînes puissantes qui éloignent le passant et le tiennent à distance ; les écrans bleus, qu'on nomme des horretjes et qui empêchent les regards de traverser la vitre, pour violer le secret de ce hotne si cher à tout bon Hollandais, toutes ces précautions nous révèlent les préoccupations d'un autre temps, où la sécurité n'était pas comme de nos jours complète, absolue, où la discrétion n'était pas encore passée dans les mœurs.

Notez qu'à l'intérieur les maisons hollandaises ont conservé, aussi bien qu'au dehors, leurs anciennes dispositions, leur distribution primitive, leur caractère. Toutes, ou à peu près, affectent la même disposition. Le perron de granit aboutit à un long vestibule, toujours peint en blanc et pavé de larges dalles de marbre. A droite et à gauche, s'ouvrent des portes aux tons clairs, et dans une niche spéciale se dresse l'inévitable coucou hollandais, portant à son sommet une demi-douzaine de petits dieux dorés.

Les salons et la salle à manger ont accès sur ce long couloir, et, dès qu'on franchit leur seuil, on sent qu'on pénètre dans le sanctuaire de la famille. On devine du premier coup d'œil que les vertus qu'on honore surtout en ces lieux sont l'ordre et la régularité. Ne cherchez pas, dans ces pièces de réception, cet encombrement fantaisiste, ce désordre apparent dont nos Parisiens raffolent; mais partout vous trouverez, méthodiquement disposés, ces petits objets qui indiquent la présence de la femme, qui révèlent ses aimables travaux, mêlés aux gracieux souvenirs des anniversaires : sièges brodés à la main, coussins çn tapisserie, housses en guipure.

Quelques livres soigneusement reliés, chef-d'œuvre des littéra-

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tures européennes, anglais, allemands, parfois hollandais, français surtout ; dans les armoires vitrées et sur les étagères de menues pièces d'orfèvrerie, cafetières miniscules, rouets microscopiques, couteaux, jouets, précieuses frivolités, des porcelaines bleues du Japon, des figurines de Saxe, quelquefois, mais rarement, quelques échantillons de Delft ; enfin à la muraille, un tableau de la vieille école soigneusement transmis de père en fils, et défendu contre les tentatives des marchands; tel est cet intérieur qui nous raconte, mieux que le plus détaillé récit, les mœurs paisibles, la vie exemplaire, le bonheur calme et sans secousse, les traditions patriarcales pieusement conservées dans l'intérieur hollandais.

On les compte par milliers, les maisons que je pourrais vous montrer ainsi, toutes pareilles, bâties sur un même plan, meublées dans le même goût et parées, ornées, entretenues avec le même soin, comme si la félicité avait ici ses formules, et tenait à porter partout la même livrée.

Je viens de parler du soin merveilleux avec lequel ces sanctuaires de la famille sont entrenus. C'est là encore un des caractères spéciaux, une des particularités distinctives d'Amsterdam. Cette cité de trois cent mille habitants, cette ville de commerce, de négoce, ce port de mer où se pressent des gens venus de tous les pays du globe, où s'agite une population affairée, travailleuse, cosmopolite, où l'industrie fleurit, est, sauf dans son quartier juif, d'une propreté à nous faire tous rougir de honte et de dépit.

C'est une des grandes, une des premières occupations de tout ce peuple composé d'éléments si hétérogènes, que d'entretenir admirablement propre cette grande capitale, cette cité populeuse, qui aurait tant de bonnes excuses, tant de motifs plausibles, pour être une des villes les plus sales de l'Europe.

Toute une armée de servantes est employée à cet effet. Son unique occupation est de savonner les vestibules, de brosser les perrons, de laver les vitres, d'asperger les façades, de poncer les murs, d'éponger

les dalles de granit ou de marbre, de récurer les ornemenis de cuivre, de frotter les boiseries, de battre les tapis et de vernir les meubles. Tous les jours on passe de longues heures à nettoyer le dedans ; et chaque samaine on fait la toilette extérieure delà maison, la lavant à grande eau du haut en bas, de la cave au grenier. Fonction importante, presque sacrée et qui nécessite l'emploi de tout un arsenal de brosses, de plumeaux et d'épongés.

Le samedi, je l'ai dit, est le jour de ce grand récurage hebdomadaire. Ce jour-là, si vous tenez à n'être point éclaboussé, sali, taché, maculé par ces trop ardentes prêtresses de la propreté, restez prudemment au logis, ne vous aventurez pas dehors. La passion que ces braves filles apportent à leur besogne est telle, que les passants ont maintes fois à se plaindre de leur peu d'attention. Elles sont maîtresses, du reste, de la rue, maîtresses du trottoir surtout. Passer à leur portée, c'est les faire souvenir de leur empire despotique et s'exposer à en subir les conséquences.

Même dans les ruelles les plus sombres, même dans ces voies étroites, où l'on peut, en écartant ses deux bras, frôler les murs et barrer le chemin, ce besoin de laver, de nett03'er, de poncer, de cirer, se retrouve, et l'on est tout surpris de voir des loques sécher au vent et cacher le ciel bleu, au sommet de maisons dont le seuil est d'une propreté admirable.

L'avouerai-je ? dans Amsterdam, ce sont ces ruelles étranges, pleines de contrastes inattendus, qui me retiennent et m'étonnent. Certes personne plus que moi n'admire ces quartiers nouveaux, sortis comme par enchantement de ce sol vaseux, personne ne considère avec plus d'intérêt ces plantations magnifiques, le J'ondelpark et surtout le jardin zoologique, si pittoresquement dessiné, et peuplé d'animaux si rares et si beaux; personne ne suit avec plus de respect ces canaux majestueux qui coupent la ville en tranches égales, décrivant leurs courbes majestueuses et encadrées par deux superbes rangées d'hôtels orgueilleux. C'est là qu'est concentrée la grande vie, l'exis-

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tence patricienne. C'est là que s'étale le faste solide de la puissance moderne, la puissance de l'argent, et cette opulence vaut bien qu'on la salue. Mais il est si facile d'être bien vêtu, propre, soigné, quand on est riche. Il est si aisé d'habiter une maison irréprochablement tenue, lorsqu'on a, pour la mettre en état, une armée de domestiques

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zélés et bien nourris. Aussi ce qui me touche, ce qui m'émeut, c'est de retrouver, jusque dans les quartiers misérables, ces mêmes vertus, qui sont partout ailleurs l'apanage exclusif de la fortune, et qui, là, constituent comme un des privilèges de la pauvreté.

C'est le dimanche surtout qu'il faut voir cette population intéressante, dans l'effort héroïque qu'elle fait pour paraître cossue et pour être proprement habillée. Sur mille individus que vous rencontrerez, vous ne trouverez pas une blouse. Tous les hommes portent le paletot noir, et leur paletot est propre et bien brossé. Pas de trous, pas de taches surtout, la ménagère ne souffrirait pas une pareille

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insulte. Elle se mire dans la toilette de son époux; miroir d'autant plus difficile à tenir en bon état, qu'il lui faut encore penser à une demi-douzaine d'enfants, personnel exigeant confié à ses soins, et qui réclame sa large part de blanchissage, de raccommodage et d'entretien.

Le dimanche, après l'office, tout ce petit monde se porte vers la campagne. Les beaux ombrages du l'ondelpark en retiennent quelques-uns, les bords de l'Amstel en captivent beaucoup d'autres, et, pour les plus fortunés, une excursion plus lointaine, entreprise à bon compte, grâce aux tarifs réduits des bateaux ou des chemins de fer, est un plaisir rêvé pendant six jours. Telles sont les distractions qu'on s'offre après une semaine de labeur.

Les ménages mieux en fonds s'éloignent davantage. C'est le luxe des négociants d'Amsterdam d'avoir, à quelques dizaines de kilomètres, un cottage, une villa, où l'on puisse, aux beaux jours, aller goûter l'ombre et le frais, respirer le bon air et prendre de l'exercice.

Le reste de la semaine, si l'on est forcé de demeurer en ville, ce ne sont point cependant les plaisirs qui manquent. La musique a été de tout temps une passion du peuple hollandais et l'une de ses passions les plus ardentes. Les concerts donc sont nombreux à Amsterdam. Concerts en plein air l'été, et dans des salles confortables l'hiver. Ajoutez à cela les distractions du cercle, car il n'est pas de pays au monde où cette institution fleurisse davantage, où le besoin de réunion soit plus vif, où les clubs, les cercles, les societeiten^ comme on les appelle, soient plus variés et plus nombreux. Rien de plus divers non plus que les prétextes qui président à leur naissance. Les uns ont un but poUtique, d'autres une portée commerciale; ceux-ci ont leur point de départ dans une communauté de profession, ceux-là dans des affinités de fortune; enfin le plus grand nombre a pour raison d'être le plaisir.

Mais ce dernier a ses degrés, et, s'il se borne le plus souvent à

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la lecture des journaux, à de longues et tranquilles causeries, à des parties de cartes, de trictrac et de billard; il est des cercles spéciaux qui emploient, pour distraire leurs membres, des moyens d'un caractère plus élevé.

Au premier rang, parmi ces derniers, il faut citer la Societet nommée Félix meritis, dont je regretterais de ne pas dire un mot. C'est en effet un cercle unique en son genre; c'est même plus qu'un cercle, c'est une institution. Il est divisé, comme une académie, en cinq classes : le Commerce, la Littérature, la Peinture, la Physique et la Musique. Des amphithéâtres, une bibliothèque, un observatoire, des salles de conférences, de lecture et une salle de concerts assurent le fonctionnement de chacune de ces divisions. Ai-je besoin d'ajouter que la salle de concerts est la plus fréquentée?

Pas un artiste éminent ne passe à Amsterdam sans se faire entendre à Félix meritis; pas un virtuose de quelque mérite n'est signalé en Europe sans qu'on fasse des démarches pour l'avoir. Un orchestre excellent complète ces auditions, et cet orchestre suffirait à attirer à Félix tout ce qu'Amsterdam compte de mélomanes, si les portes de ce magnifique établissement, à tous les points de vue très aristocratique, n'étaient fermées à la plus grande partie du public amsterdamois

Le Park, qui est également une « société », mais purement musicale et nullement exclusive, se trouve être pour le grand public et pour les bourses modestes d'un accès beaucoup plus facile que Fc'//ameritis; aussi les réunions y sont-elles plus nombreuses, plus fréquentes, et j'ajouterai infiniment plus enthousiastes. Jamais, je crois, en aucun autre pays, on ne vit assemblée plus affolée de bonne et vraie musique; et si du hauf de l'empyrée, où plane sans doute sa grande ombre. Voltaire aperçoit cette foule intelligente, groupée autour de l'orchestre de Stumpf, et tout émotionnée, tremblante en quelque sorte, sous son archet, il doit généraliser, à son intention, ce mot charmant qu'il adressait un jour à Grétry : « Vous êtes musi-

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cien et vous avez de l'esprit! Cela est trop rare pour que je ne prenne point à vous le plus vif intérêt. »

Après les autres concerts, ceux du palais de Tlndustrie, du Jardin zoologique, après le concert annuel de Cecilia, il me faut encore mentionner, comme amusements populaires, les théâtres et les cafés-concerts. Ils sont nombreux, les uns et les autres, à Amsterdam. Et leurs genres sont des plus variés.

Depuis l'opéra jusqu'à la comédie, depuis la tragédie jusqu'au vaudeville, depuis le drame jusqu'à l'opérette, tous les genres semblent bons, pourvu qu'ils ne soient point ennuyeux. Le Grand- Théâtre de la ville, théâtre municipal et une des meilleures salles du continent comme acoustique, a pour concurrents dix autres théâtres, où l'on joue un peu de tout, et cela en diverses langues, notamment en français et en allemand.

Quant aux cafés-concerts, également polyglottes et variés, ils sont, comme en tous les autres pays, une école fort discutable de bon goût et de morale.

On le voit, Amsterdam ne manque point de lieux de plaisirs, les distractions y sont aussi nombreuses que diverses. Sous ce rapport elle tient aussi fort dignement son rang de capitale.

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