HAARLEM
Le troisième lundi du mois d'août, la grande rue, qui porte à Amsterdam le nom de digue de Haarlem (Haarlenimcrdijk)^ regorge de promeneurs et de passants. Une cohue bruj'ante et joyeuse occupe toute la longueur de cette interminable voie, et cela, parce qu'il y a cinq ou six siècles, les seigneurs d'Amstel avaient coutume d'aller, ce jour-là, chasser aux cerfs dans la forêt de Haarlem. Le bon populaire, grand amateur de spectacles officiels, de cortèges, de défilés et de processions princières, s'assemblait là, pour voir le départ des chasseurs et pour assister à leur retour. Depuis lors, les sires d'Amstel ont cessé d'être. La forêt de Haarlem, qui s'étendait presque jusqu'aux portes d'Amsterdam, s'est vue réduite à un joli parc anglais. Les cerfs sauvages ont fait place à des chevreuils apprivoisés. Mais rien n'y a fait, le bon peuple va toujours voir s'ils viennent; et le troisième lundi du mois d'août se nomme encore maintenant Hertjesdag, le jour des cerfs.
J'ai rappelé cette habitude et ce souvenir, parce qu'à parcourir
aujourd'hui la route monotone qui relie la capitale du royaume à la
capitale de la province (car, fait extrêmement remarquable, Amster-
aam, malgré son titre de capitale du royaume, n'est ni le siège du
gouvernement de l'État ni même celui du gouvernement provincial), à parcourir cette route, dis-je, on ne se douterait guère que la campagne qu'on traverse était autrefois couverte de forêts, et qu'une grande partie du paysage, qui s'étend à droite et à gauche, à perte de vue, était, il y a quarante ans à peine, entièrement recouverte par les eaux.
Le chemin de fer qui nous porte est, en eflet, bâti sur une digue qui, jadis, se frayait un chemin entre le lac de Haarlem et les vagues peu profondes de l'Y. Pour construire cette digue, il avait fallu d'abord créer un sol, et pour cela jeter des millions de fascines et les couvrir de terre, puis recommencer à jeter des fascines et de la terre jusqu'à ce qu'on eût constitué sous l'eau une surface stable, solide, capable de porter le poids d'un remblai.
A ce moment , les dix-huit mille hectares qui sont sur notre gauche formaient une mer véritable, dont, par les gros temps, les flots menaçants venaient jusqu'aux portes d'Amsterdam, ou bien encore allaient inonder les campagnes des environs de Leyde, mettant en péril la terre et les habitants. Depuis cinq siècles, ce redoutable ennemi s'était signalé à l'attention et à la vigilance des riverains par des excès de toute sorte. Dès i(325, un ingénieur hollandais nommé Jan Leeghwater, nom prédestiné, car il signifie « vider l'eau », avait indiqué le moyen de dompter le monstre; mais ce ne fut qu'en 1840 qu'on mit son projet à exécution. On voit que les intéressés avaient largement pris le temps de réfléchir.
Il fallut huit années pour construire sur pilotis les pompes gigantesques qui devaient se charger de l'épuisement des eaux, et pour creuser les canaux d'écoulement dans lesquels on allait les déverser. Il fallut trente-neuf mois de travail incessant, interrompu seulement par l'impossibilité, à certains jours, quand le vent du nord soufflait, de chasser l'eau dans la mer, pour épuiser les neuf cent vingt millions de mètres cubes que renfermait ce lac immense, ou qui s'étaient infiltrés pendant l'opération.
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Enfin, par un beau jour, qui a sa place marquée dans l'histoire de la persévérance humaine, les dix-huit mille hectares, que recouvrait la nappe d'eau, furent mis en adjudication.
Ce qu'on avait entrepris il y a quarante ans pour la mer de Haarlem, je l'ai vu réaliser, il y a quelques années, à peine pour l'Y, dont les flots venaient, à la place même où nous sommes, lécher la digue du chemin de fer. Là encore, deux bandes énormes ont été conquises d'une terre grasse, fertile, féconde, chargée maintenant de récoltes \ et la digue, qui semblait flotter entre deux mers, est désormais solidement assise au milieu de prairies immenses couvertes d'avoine, de blé, de seigle et de colza.
En approchant de Haarlem, le paysage qui nous entoure se transforme. Il perd sa monotonie et sa triste uniformité. Les bosquets coupent la plaine de tous côtés, encadrant de gracieux cottages. Au loin, la ville dresse ses maisons, ses monuments, ses tours et ses clochers dominés par l'énorme carapace de l'église, qui, surmontée par son campanile central, ressemble, vue à cette distance, à la sombre masse d'un gigantesque éléphant.
Les tableaux de Jacob Ruysdael nous ont si bien accoutumés au profil singulier de cette ville et de son vieux sanctuaire, qu'on les reconnaît de loin, alors même qu'on ne les a jamais vus. C'est du reste une justice à rendre à Haarlem, elle a peu changé depuis deux siècles; et si les peintres qui l'ont illustrée revenaient parmi nous, ils n'auraient aucun mal à retrouver leur chemin à travers ses canaux et ses rues.
C'est une cité recueillie, tranquille, silencieuse, d'une propreté merveilleuse et d'une admirable coquetterie. Il n'en est pas dont les voies soient plus soigneusement tenues, où les maisons soient plus méticuleusement entretenues, plus affectueusement, si j'ose dire ainsi. Il n'en est pas où le culte du passé se manifeste d'une façon plus respectueuse et plus intime. Partout des maisons vieilles de deux siècles, et que l'on croirait neuves, n'était leur manque d'aplomb.
étalent aux regards du passant des sculptures délicates ou d'amusants bas-reliefs. Partout des pignons échancrés ou fièrement décorés de pilastres, de consoles et de statues découpent sur le ciel clair leur silhouette accidentée.
Les canaux qu'on traverse, ombragés de grands arbres; les ruelles qui s'ouvrent à droite et à gauche, solitaires et bordées de petites maisons, augmentent encore, s'il est possible, cette impression de recuillement qui saisit le visiteur dès les premiers pas, et va en se fortifiant jusqu'au moment où l'on débouche sur le forum de la ville, sur son Grand Marché, le Groote Markt.
Jadis, ce Grand Marché, encore tout paré de ses vieux édifices, s'appelait le Zand, le « sable ». C'était là qu'avaient lieu les tournois donnés par les comtes de Hollande, dont le palais bordait une des faces de la place ; et c'est sans doute au grand nombre de chevaliers qui y avaient mordu la poussière que le Zaïid était redevable de son nom. Aujourd'hui, une statue se dresse presque à son centre, et ce n'est point l'image d'un preux chevalier, mais celle de Laurent Coster, l'inventeur de l'imprimerie ; quant au palais arrogant des comtes, il est devenu l'hôtel de ville. Transformation singulière et bien typique, n'est-il pas vrai : L'apothéose du livre remplaçant l'apothéose du glaive, et le pouvoir de la commune substitué au pouvoir féodal du suzerain. Toute la rénovation de la société moderne n'est-elle pas dans cette double substitution. C'est l'accomplissement de la parole prophétique de l'archidiacre FroUo: Ceci tuera cela.
De la statue de Laurent Coster, je ne dirai rien. Ce n'est point par la beauté qu'elle brille, ni par l'élégance, ni par la majesté, ni par le st3'le non plus. Malgré les bonnes intentions du sculpteur, le vénérable inventeur de la typographie fait aussi triste figure sur son piédestal, que dans les ouvrages spéciaux imprimés de nos jours; car personne n'ignore que les savants contemporains contestent à Coster le mérite de sa découverte.
Pour l'hôtel de ville, c'est autre chose. Malgré les changements
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nécessités par son adaptation nouvelle, il a conservé, au dedans aussi bien qu'au dehors, un aspect magistral et une curieuse physionomie archaïque. Aujourd'hui encore, il porte fort noblement le double cachet de ses deux destinations successives. Les altiers créneaux qui forment sa couronne racontent les luttes interminables des comtes contre leur peuple ou contre leurs voisins, la vie fermée du moyen âge, la ré-
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sidence toujours prête à repousser l'assaut de quelque part qu'il vint; pendant que le perron, la logette, l'avant-corps rajouté au commencement xvn"^ siècle, avec la porte toujours entre-bàillée, nous rappellent la maison commune en tout temps accessible aux bourgeois. Un escalier fort ancien conduit au premier étage, où s'ouvre une sorte de grand préau, lequel est devenu, depuis l'introduction du code civil, la salle des mariages. Je ne dirai pas que cette salle est exceptionnellement belle, ni somptueusement décorée, mais elle a, elle aussi, conservé son caractère primitif et son aspect sévère.
246 La Hollande à l'ol d'oiseau.
Sur cette salle s'ouvre le musée de la ville. Intéressant musée, point très grand, qui ne peut lutter comme importance ni avec le Trippenhuis., ni avec le musée de la Haye, ni même avec celui de Rotterdam ; mais où les œuvres, si elles ne sont qu'en petit nombre, olï'rent du moins un ensemble instructif, et nous révèlent certains peintres sous un jour tout nouveau.
C'est là qu'il faut voir Frans Hais pour le connaître. C'est à Haarlem qu'il a passé sa vie, assez peu édifiante du reste. C'est à Haarlem qu'il a formé ses élèves, qu'il a enseigné à Brauwer et à Adriaen van Ostade ses merveilleux secrets. Il était donc naturel que lui, le grand méconnu, trouvât dans sa ville d'adoption l'asile que la plupart des autres musées lui marchandèrent si longtemps.
Qui n'a pas vu Frans Hais à Haarlem, l'ignore. Qui n'a pas contemplé ses portraits du béguinage de Beresteijn et les Sdmtterstukken du musée ne connaît qu'imparfaitement son talent. Ces derniers surtout sont les plus importants Ils sont au nombre de huit, tous considérables et par la taille et par le nombre de personnages, mais surtout par la prestigieuse maestria du talent.
Le maître s'y révèle avec une puissance unique, une force incomparable, une bravoure de pinceau sans précédent. C'est le terme extrême où la liberté de la facture peut atteindre. Ampleur de touche, coloris brillant, vigueur d'oppositions, harmonies inattendues, tout se réunit dans ces œuvres audacieuses pour constituer en elles une sorte de Rubicon, qu'il est interdit de franchir. L'art ne doit pas oser plus. C'est le non plus ultra du talent pictural. Il est défendu d'aller au delà.
A côté de ces ouvrages admirables, qui sont non seulement la grande attraction du musée, mais encore qui nous transportent dans les plus hautes sphères de l'art, il en est d'autres qui méritent notre attention; et le reconnaître en pareil moment, ce n'est point en faire un mince éloge. Les uns sont remarquables, comme certains ouvrages de Jan de Bra}-, parce qu'ils nous dénoncent, eux aussi, un maître que
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nous ne connaissons guère. Les autres, comme les triptyques de Marten van Heemskerck, parce qu'ils appartiennent à un artiste que nous n'avons pas souvent occasion de juger. D'autres enfin, comme la petite Nativité, de Lastman, parce qu'ils soulèvent des problèmes intéressants.
Je passerai donc sous silence les morceaux de choix que le musée contient : de Jan Davids de Heem, de Cornclis van Haarlem, de Vroom, de Pieter et Frans Grebber, de G. van Loo; et même le Petit Fumeur, de Brauwer, le seul tableau de ce maître exquis, de ce peintre si fin et si délicat, qu'on rencontre en Hollande, pour ne parler que des de Bray et de la Nativité attribuée à Pieter Lastman.
Mais d'abord, est-il bien de Lastman, ce petit tableautin qui s'abrite sous le nom du maître de Rembrandt ? Ce ne sont là ni les sujets qu'il préfère, ni les compositions qu'il choisit d'habitude, ni son dessin, ni sa couleur. Eh quoi! ce maître italianisant, ce peintre grand dessinateur d'académies, qui savait si bellement grouper les Silènes et les Bacchantes, dont le « style » était la prédominante préoccupation, a-t-il bien pu construire si gauchement, je dirai même si maladroitement, ses petits personnages ? Est-ce bien là le trait d'un maître sûr de sa main et capable d'escamoter toutes les difficultés ?
Je sais ce que vous pouvez me répondre : La signature est là. En lettres bien visibles, on peut lire : P. LAST ME F. 1029. Or à qui rapporter cette inscription, si Lastman n'en veut point endosser la responsabilité ? C'est Pieter Lastman qui doit l'avoir tracée, j'en demeure d'accord. Mais que prouve cette signature du maître? Ignorez-vous que, pendant toute la durée de l'apprentissage, l'élève n'avait l'autorisation de signer ni de vendre aucun de ses tableaux ? Ne savez-vous point que les ouvrages des débutants appartenaient de droit au maître ? Que ce maître les revêlait de sa griffe pour leur donner une valeur marchande ? Que cette signature était la marque de fabrique, le pavillon couvrant la marchandise? Les statuts corpo-
ratifs de la gilde de Saint-Luc et les récits de Sandrart ne laissent aucun doute là-dessus.
Or, quel était l'élève fréquentant, en 1629, l'atelier de Lastman, dont le faire et les préoccupations offrent des analogies avec ce tableautin ? Ne voyez-vous pas des rapports nombreux, irréfragables, entre ces petits personnages et un tableau du musée de la Haye : le Simcon au temple? — Mais alors... Eh bien, pourquoi non ? Pourquoi ne pas supposer que cette œuvre imparfaite, et cependant si typique, est l'ouvrage d'un débutant de génie, encore élève, encore étudiant, un essai de Rembrandt en apprentissage ?
La question est posée : laissons au temps le soin de la résoudre. Quant à de Bray, sur lui aucun doute ne plane; rendons-lui donc l'hommage qui lui est dû.
Dans son Séleuciis, on sent comme une réminiscence du souffle puissant qui inspira Rubens, tandis que dans ses Régents, sa verve assagie côtoie les meilleures œuvres de Van der Helst, et supporte le voisinage de Frans Hais. La réunion de ces trois noms, Rubens, Van der Helst, Frans Hais, nous dit assez quel cas il faut faire de ce maître éminent, et cependant si peu connu, que nous révèle le musée de Haarlem.