‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 45 sur 72 · HAARLEM · texte numérisé non relu

HAARLEM

Malgré tout l'intérêt qui s'attache au joli musée de Haarlem, il s'en faut, cependant, qu'il donne une idée bien exacte de l'activité artistique qui régna jadis dans la charmante cité. Haarlem fut, en effet, une sorte d'Athènes des Pays-Bas. Elle devança la plupart des autres villes néerlandaises comme culture intellectuelle, et pendant la période brillante, glorieuse, grandiose, de l'histoire des Provinces- Unies, c'est encore elle qui, aupointde vue de l'art, jeta relativement le plus vif éclat.

Aussi faudrait-il doubler au moins l'importance et l'étendue de sa galerie de tableaux, si l'on voulait }' loger un simple spécimen de chacun des maîtres qui sont nés à Haarlem, ou qui ont vécu sur son sol.

A côté des FransHals, des de Bray,desBrauwer, des Heemskerck, dont nous avons déjà parlé, combien de maîtres fins et délicats manquent à l'appel ou sont représentés d'une façon insuffisante, qui cependant ont vu le jour dans ses murs! Où sont les deux Ostade, Adriaen et Isaac, les Ruisdael, Jacob et Salomon, les Visscher? Où sont Bartholomeus van der Heist, Dirk Hais, Philips Wouvermans, Cor-

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nelis Bega, Pieter Molyn, Willem de Poorter, Dirk Maas, Pieter Zaenredam, Johannes van de A^clde, Nicolaas Berghem, Willem Heda, Cornelis Vroom, Richard Brackemburg, Cornelis Dusart et tant d'autres ?

Goitzius lui-même, Hendrick Goltzius, qui fit de notre ville sa patrie d'adoption, et partagea avec Cornelis van Haarleni ce beau privilège d'être appelé « maître » par toute la grande génération des peintres néerlandais, Goltzius n'est représenté que par une toile secondaire et par un gobelet.

Il est vrai que ce gobelet est une pure merveille. C'est un bijou en argent repoussé, monté sur un long pied d'une élégance parfaite, et couronné par un couvercle, que surmonte un petit saint Martin partageant son manteau.

On conserve cette précieuse pièce d'orfèvrerie dans une sorte de musée d'antiquités, vieille chambre qui a gardé de sa décoration primitive une grande cheminée, des murs lambrissés et son plafond de bois. Elle est là, du reste, en fort bonne compagnie, avec des cuirasses, des piques, des hallebardes, des pertuisanes, des étendards et des boucliers, vieux témoins des belliqueux exploits des gens de Haarlem, dont la renommée guerrière remonte, du reste, à la prise de Damietle par les croisés. Elle y est aussi avec des témoins majestueux de la soif valeureuse des ancêtres, avec des gobelets, coupes, 7-oemers, vidrecomes aux proportions gigantesques, qui montrent que les Haarlemois comptaient à leur actif plus d'un genre de bravoure, et que, sans crainte, les armes à la main, ils ne craignaient non plus personne dans les bachiques tournois.

Cette double vaillance des gens de Haarlem m'amène à parler des hauts faits de leur ville héroïque, et du siège qu'elle supporta en 1572. C'est au mois de décembre, à l'époque la plus rigoureuse de l'année, que les Espagnols se présentèrent devant ses murs, la sommant de se rendre. La réponse qui leur fut faite se devine assez. — Haarlem était réduite à ses propres forces. Elle ne pouvait opposer

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à l'ennemi qu'une faible garnison et des fortifications peu redoutables. « C'estoit bien une grande ville, dit un contemporain de ce fameux siège, mais foible, n'ayant que de simples murailles et fossés à la manière ancienne. »

Malgré cela, on tint bon. On refusa même de parlementer. On rejeta avec dédain les promesses fallacieuses. On se fortifia comme on put; grâce au brouillard et à la mer qui était gelée, quelques renforts d'hommes et de munitions purent arriver jusqu'en ville. Les traîneaux, glissant en silence, parvenaient à traverser les lignes ennemies. Pendant les longues nuits d'hiver, des patineurs intrépides passaient au milieu des sentinelles espagnoles, comme des apparitions surnaturelles, et leur rapidité vertigineuse les glaçait d'épouvante.

De Meteren nous a conservé, dans tous ses détails, le récit de cette mémorable résistance. Il faut relire, dans les pages émues de ce vieil annaliste, les terribles péripéties de cette lutte qui dura plus de six mois, sans un instant de trêve, sans un jour de repos. Après dix assauts repoussés, les Espagnols eurent recours à la mine, et les assiégés, derrière leur vieux rempart, qui s'écroulait sous leurs pas, furent forcés d'en reconstruire un nouveau, qui préservât la ville. Tout le monde paya de sa personne. Tout le monde jusqu'aux enfants, jusqu'aux femmes, qui, sous la conduite « d'une habile et honorable vefve âgée d'environ quarante-six ans, nommée Kennan », défendirent les remparts, le mousquet à la main, jetant sur l'assaillant de l'huile bouillante et des cerceaux enflammés, après avoir ellesmêmes réparé la brèche, en apportant sur leurs épaules les matériaux nécessaires.

C'était une guerre sans pitié, une lutte sans merci. De part et d'autre on ne faisait point de quartier, on pendait, on noyait les prisonniers. Les assiégés les exécutaient sur leurs propres remparts, et les assiégeants sur une haute estrade, afin que de la ville on pût assister à ces sanglantes représailles.

Mais tout a un terme en ce monde, même la résistance des villes

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assiégées. Nous le savons assez, hélas! Après six mois d'investissement, après avoir été criblée par plus de dix mille boulets, Haarlem se réveilla un jour sans pain, sans froment, sans farine. La famine vint ajouter ses ravages à ceux de l'ennemi. Un moment on avait espéré d'être ravitaillé par une flottille que le prince d'Orange avait lancée sur la rivière de Spaarne; mais cette flottille fut dispersée et prise. Alors on commença de manger les chiens et les chats, on fît bouillir le cuir, pour en faire un aliment. Les hommes, les femmes, les enfants, tombaient au coin des rues. Ils s'affaissaient épuisés. Le désespoir était partout, et au clocher de la grande église flottait un drapeau noir.

Le prince d'Orange, qui communiquait avec les assiégés au VTioyen de pigeons, leur avait annoncé, aux premiers jours de juillet, qu'un effort suprême allait être tenté ; mais bientôt il fallut renoncer à cette dernière lueur d'espérance. Des lettres saisies sur des pigeons instruisirent les Espagnols de la diversion qu'on voulait essayer. Le baron de Batenbourg, commandant des milices hollandaises, tomba dans une embuscade qui lui était tendue, et bientôt les assiégeants purent montrer aux héroïques défenseurs de la ville les neuf enseignes par eux enlevées aux troupes qui avaient sacrifié leur vie pour essayer de les délivrer.

Il ne restait plus qu'à se rendre. Les conditions imposées par le vainqueur furent douces en apparence. Mais, quand il fut maitre de l'héroïque cité, quand tout le monde fut désarmé, quand il n'eut plus à craindre ni rébellion ni représailles, alors sa cruauté dépassa tout ce qu'on pouvait redouter, et sa haine fanatique se donna libre cours.

Toute la garnison, sauf six cents Allemands qui parvinrent à s'échapper, fut passée au fil de l'épée. Douze cents bourgeois furent décapités, pendus ou étranglés, et, avec une préméditation farouche, les Espagnols choisirent, un à un, les plus illustres, les plus distingués, pour les égorger à loisir, avec tous les raffinements imaginables de cruauté. Puis, quand les bourreaux furent las, deux cents

Haarlem.

pauvres gens furent attachés deux à deux et noyés dans le lac. Des remparts qui tinrent si bien contre l'effort des Espagnols, et résistèrent à leurs nombreux assauts, il ne reste plus aujourd'hui qu'une vieille et majestueuse porte, encore debout au seuil de la ville, bien pittoresque, bien chaude de coloris, montrant avec orgueil ses créneaux vermoulus et ses mâchicoulis sans emploi portant de glo-

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