‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 47 sur 72 · LEYDE · texte numérisé non relu

LEYDE

Les environs de Haarlem jouissent d'une renommée méritée, et, quand on les a parcourus, on est moins surpris que le savant Ch. J. de Grave ait placé les champs Élysées des anciens à l'embouchure du vieux Rhin. C'est en effet un vrai paradis que ce coin de la province. La route qui se dirige vers Leyde est un sujet d'enchantement perpétuel. Les maisons de plaisance s'y succèdent avec une prodigieuse abondance, les cottages côtoyant les châteaux, les parcs superbes confinant les jardins embaumés, châteaux et jardins reliés entre eux par des allées d'arbres touffus, majestueuses comme des nefs de cathédale.

Les noms seuls des villages qui bordent le chemin font pressentir les beautés agrestes de la route : Bloemendaal, « vallée des fleurs » ; Vogelenzang, « chant des oiseaux ». Quels noms ont, dans leur gracieuse formation, un accent plus pénétrant, une éloquence plus champêtre ? Quand on arrive à Leyde, on est encore sous le charme. On n'a point oublié que c'est au Hartencamp que Linné, réfugié chez le riche Clifford, commença à donner l'ensemble de ses vues sur la botanique. L'esprit est plein des visions romanesques que le grand van Lennep a évoquées sous ces beaux arbres; et on a les yeux remplis des spectacles fleuris qui se sont déroulés le long de la route.

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Si Haarlem est la ville artistique de Hollande, on peut dire que Le3'de en est la ville savante. C'est par excellence le type de la cité studieuse. Du plus loin qu'on l'aperçoit, ce sont les bâtiments de son Académie qu'on distingue tout d'abord. A ses portes, au seuil même de ses remparts, elle a dressé la statue de Boerhaave; et au défilé merveilleux de peintres que nous citions, il n'y a qu'un instant, comme l'apanage de Haarlem, elle peut opposer le défilé non moins glorieux des savants qui l'ont honorée de leur séjour : Scaliger, Juste Lipse, Paulus Merula, Vossius, Saumaise, les deux Heinsius, Jean Meursius, Jacques Gronovius, Ruhneken; et, s'il nous est permis de mêler, à ces noms resplendissants, d'autres renommées, hélas! ternies par les luttes religieuses, Arminius et Gomar.

Pendant un siècle et demi, Leyde fut comme la fontaine de Jouvence des savants européens et des philosophes. C'est là qu'ils venaient retremper leur esprit, rafraîchir leurs idées. Tous, ou presque tous, ont passé par Leyde, et le plus illustre d'entre eux. Descartes, vint même s'établir au village d'Endegeest, situé dans les environs.

Malgré les ans, Leyde a conservé sa vieille renommée. Sa physionomie classique n'a point changé, elle est restée la même, et sa grandeur académique, si laborieusement conquise, est demeurée intacte. Je dis laborieusement conquise, car, on le sait, l'institution de son université ne lui fut accordée qu'après de longues souffrances, après un siège héroïque, aussi fécond en péripéties douloureuses que celui de Haarlem, mais plus heureusement terminé; car Leyde fut délivrée par l'amiral Boizot et par ses Gueux ,de mer, naviguant sur la campagne inondée. Une si magnifique résistance, tant d'angoisses et d'épreuves méritaient une récompense. Quand, après leur délivrance, on demanda aux assiégés ce qu'ils exigeaient comme indemnité à leurs souftrances, ils répondirent : Une Académie. Et c'est . ainsi qu'une parole décida de la grandeur de leur ville, et de l'immortel renom qu'elle allait conquérir.

Leyde cependant était, dès ce temps déjà, une cité célèbre. Son

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nom latin, Lugdiinum Batavorum, la gloire d'avoir vu les Romains dans ses murs, son vieux château, son Biirg, lui assignaient un rang parmi les plus anciennes cités de la contrée. Sa nombreuse population, son industrie florissante, ses beaux édifices, en faisaient une ville de premier ordre. Mais qu'était cette célébrité de province, à côté de la gloire européenne qui devait s'attacher à son nom ?

L'aspect d'aucune autre ville, je l'ai dit, n'est plus en harmonie avec son histoire, avec sa renommée, avec ce qu'on sait d'elle, que l'aspect de Leyde. Ses grandes et larges rues, ses quais tranquilles, ombragés de vieux arbres; son Rapenbiirg silencieux et désert, ont une solennité recueillie, qui s'adapte bien à ce parfum d'érudition et d'étude qu'on s'attend à rencontrer dans un semblable milieu. Pas de bruit qui vienne déranger l'esprit, pas de tumulte capable de distraire les cerveaux les plus légèrement lestés. Les yeux peuvent rester rivés au livre, le raisonnement peut accomplir son évolution normale, sans qu'aucune distraction du dehors vienne interrompre Ja lecture ou entraver la marche des idées.

Les seuls cris discordants qui troublent parfois ce recueillement austère, l'unique tapage, quand il y en a, a pour auteurs MM. les étudiants. Dès lors, ils sont les seuls à ne pouvoir s'en plaindre. Si parfois, au pas cadencé de deux chevaux fringants, un lourd carrosse ébranle les portes et les vitres, ne les plaignez qu'à demi. Regardez plutôt l'équipage qui passe. Les chevaux empanachés de blanc, les hôtes de la voiture vêtus du frac traditionnel et de la cravate immaculée, vous dénoncent un candidat qui va rendre visite aux examinateurs, un aspirant, qui, tout ému, va pénétrer dans la salle d'examen, dans cette chambre des sueurs, si bien décrite par Hildebrand, et si curieusement illustrée par un jeune fonctionnaire.

Si parfois le roulement des voitures se complique de cris et de chansons, regardez encore. Cette fois, c'est un briska, ou un landau attelé de quatre vigoureux poneys, qui se rend en promenade à Katwijck ou à la Haye, ou qui va faire au cabaret du Pinson sa

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petite station habituelle. L'amour de l'étude n'est point exclusif, en effet, et dans le cœur de MM. les étudiants il y a place encore pour d'autres tendresses. Les doux sourires et les vieux flacons conservent pour ces jeunes esprits tout leur charme et tout leur attrait. La jeunesse a tant de privilèges, et à vingt ans les journées et les nuits sont si longues, qu'on peut servir plusieurs dieux à la fois. Ajoutez à cela que l'Académie de Leyde est par excellence l'académie riche et aristocratique de Hollande, et vous ne vous étonnerez pas de voir le Cercle des étudiants compter parmi les plus somptueux monuments de la ville.

C'est une fort belle construction située dans la Breedestraat, bâtie au goût du jour, c'est-à-dire en style archaïque, et dont les somptueux salons ne le cèdent en rien aux clubs les plus luxueux du continent.

Les hôtes habituels de ce logis superbe ont encore d'autres lieux de rendez-vous, mais ceux-ci d'un autre ordre et d'un caractère plus élevé. Ce sont : la Bibhothèque de l'Académie, le Jardin botanique, le Musée d'histoire naturelle, le Musée d'antiquités, le Musée des tableaux, et enfin le Musée Siebold. Ce dernier a joui pendant de longues années d'une renommée européenne. C'est une collection fort curieuse, très remarquable et assez complète de chinoiseries et de japonneries. Elle avait été formée, au Japon même, par le savant dont elle porte le nom, et qui, pendant huit années, de 1822 à i83o, fut médecin militaire à Décima. Au moment où elle fut importée en Europe, elle constituait une grosse nouveauté. Le Japon et la Chine nous étaient fermés. C'était presque un larcin qu'on leur avait fait. C'était surtout une révélation ; car nous ne connaissions que très imparfaitement les traits, les costumes, les usages, les arts de cette race ingénieuse et patiente, mais immobile, qui, crainte de déchoir, ne voulait abdiquer aucune de ses traditions, ni renoncer à aucune de ses coutumes.

Aujourd'hui, la curieuse collection du docteur Siebold compte trop de concurrentes dans l'ouest de l'Europe, pour n'avoir pas perdu de sa valeur en perdant de sa rareté. Le seul mérite qu'elle ait inté-

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gralement conservé, qu'elle conservera et qu'on ne pourra lui ravir, c'est d'avoir devancé toutes ses rivales, d'avoir tracé la voie, ouvert le chemin.

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