LA HAYE : VUE PUISE DE LA ROUTE DE VOORBURG
LA HAYE
Leyde est assise sur deux: bras du Rhin, qui viennent se confondre en ses murs, où ils portent le nom de vieux et de nouveau Rhin. C'est au pied même de son antique Burg que la réunion de ces deux tronçons s'opère, et le fleuve continue doucement sa marche, roulant ses eaux paisibles, somnolentes, sans vagues et sans tourbillons, à peine frisonnant au souffle de la bise.
Qu'il y a loin de ce Rhin ainsi alangui, étriqué, épuisé par les deux saignées du Vahal et du Lek, réduit à sa plus simple expression, à ce large et tumultueux cours d'eau que le pangermanisme appelle avec orgueil le Rhin allemand !
Cet anéantissement sénile est douloureux à voir. De sa grandeur passée, de sa turbulente puissance, de sa force, il ne reste plus rien. Sa fin est piteuse. Ce n'est même pas par une vaste embouchure, par un estuaire imposant, qu'il va se perdre dans la mer. Il aboutit à une écluse qu'un gardien ouvre et ferme à ses heures. Il finit dans la domesticité.
C'est à Katwijk qu'a lieu cette mort du grand fleuve, à Katwijk sur mer, Katwijk-aan-zee, comme on l'appelle, pour le distinguer de Katwijk sur le Rhin, lequel est situé dans les terres, car le village est divisé en deux parties, l'une en deçà des dunes, et l'autre au delà.
Le spectacle qu'offrent les grands travaux d'art élevés à l'endroit où le Rhin cesse d'être est médiocrement pittoresque et assez peu réjouissant.
Les deux villages sont plus gais, le premier avec ses coquettes maisons semées le long d'une plage immense, avec son commencement de casino, ses bateaux de pèche et ses cabines de bains, l'autre avec ses jolies habitations, ses larges rues et ses hospitalières auberges.
Mais ce qui est remarquable surtout, c'est la route qui conduit des deux Katwijk à la Haye, passant par Voorschoten, bordée des deux côtés de propriétés princières, et finissant par aboutir au Bois, à ce fameux Bois de la Ha3'e, qui pourrait assurément compter parmi les merveilles du monde, si celles-ci n'étaient limitées aux seuls ouvrages de l'homme.
Imaginez, s'il est possible, une forêt superbe uniquement peuplée d'arbres gigantesques, fiers et robustes, mélangeant à vingt mètres au-dessus de nos têtes leurs larges branches entrelacées.
Au miUeu de cette réunion de géants séculaires, des allées ouvrent des perspectives sans fin, des sentiers sinueux se croisent et se mêlent, des rivières se glissent, formant mille détours, des lacs arrondissent leurs rives verdoyantes, où viennent se baigner les rameaux des hêtres noirs, des tilleuls et des chênes, comme si les vieux hôtes de la forêt voulaient se désaltérer dans ce grand calice d'argent.
Rien ne peut donner une idée de cette oasis unique située à une lieue de la mer, à mille mètres de ce désert des dunes, que nous traversions tout à l'heure et que nous allons bientôt revoir, au milieu de prairies infinies, de plaines sans limites.
Dès qu'on y pénètre, on se sent comme transporté dans un lieu enchanté, dans une de ces magiques forêts décrites par le Tasse ou
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par FArioste. Les eaux calmes qui servent de miroirs à ces arbres merveilleux, les allées qui ressemblent à des nefs de cathe'drale, les petits ponts rustiques qui franchissent les rivières, tout, jusqu'au chant des oiseaux, jusqu'aux taches blanches que font les cygnes traçant leurs sillons sur les lacs transparents, charme les yeux, calme l'esprit, émeut le cœur et le dispose à écouter ces grandes harmonies de la nature, les plus éloquentes qu'il nous soit donné de percevoir.
Presque à l'entrée de ce lieu magique se dresse un palais. Il fut construit en 1647 P'^^ ^^ princesse Amélie de Solms, celle-là même dont nous vîmes, à Utrecht, le trop galant tombeau.
La veuve de Frédéric-Henri, de celui qu'on appela pompeusement « le preneur de villes «, l'éleva à la gloire de son victorieux époux, espérant immortaliser les traits de son indulgent maître et seigneur. Mais, par un retour singulier des choses d'ici-bas, cette retraite discrète et charmante se trouve, à l'heure présente, toute remplie d'un souvenir plus doux. Elle est hantée par la suave figure d'une incomparable princesse, femme supérieure qui régna pendant trente ans sur tous les esprits et sur tous les coeurs, et dont l'image a banni jusqu'à la mémoire du héros formidable, qui devait, croyait-on, éternellement dominer en ces lieux.
D'autres vous décriront les splendeurs de la chambre chinoise, les austères portraits des princes de Nassau, l'artistique grandeur delà « salle d'Orange », couverte de peintures, toutes tracées à la gloire de Frédéric-Henri, cadre gigantesque oij Jacques Jordaens, Van Tulden, Grebber, de Bray, Lievens et quelques autres encore se sont donné libre carrière ; j'aime mieux vous entraîner plus loin. Suivons ces allées majestueuses. Laissons de côté ce kiosque de la Littéraire Societeit^ où, deux fois par semaine, la Chapelle des « grenadiers et chasseurs du roi » fait entendre d'excellente musique, traversons le koekamp, où les chevreuils bondissent en liberté, franchissons le « canal de la princesse » et entrons dans la ville.
Cette entrée se fait, du reste, sans transition par des allées ma-
jestueuses, entre deux range'es de palais. A gauche, l'hôtel du prince Frédéric, oncle du roi; plus loin le théâtre, puis à droite et devant nous, des perspectives immenses, toujours ombragées d'arbres centenaires, couvrant la voie de leurs voûtes de feuillages, arrondissant leurs cimes au-dessus des toits rouges et noirs.
On chercherait vainement en Europe une entrée de ville qui soit à la fois plus grandiose et plus discrète, plus imposante et plus intime. On comprend alors pourquoi de Parival a appelé la Haye « le plus beau village du monde » et comment le professeur Boxhorn, poète à ses heures, et poète latin, s'il vous plaît, n'hésitait point à lui adresser, en un pompeux alexandrin, ces louangeuses épithètes :
Villarum splendor, gloi-ia, lux et honor.
Village, ce n'en est certes pas un. Un village qui compte près de cent mille habitants, combien de grandes et vieilles cités sont moins peuplées que ce village, et cependant le préjugé qui faisait, il y a deux cents ans, refuser le précieux titre de ville à toutes les agglomérations que n'entouraient ni remparts ni murailles, a fait que la Haye, jusqu'aux premières années de ce siècle, n'avait d'une ville ni les privilèges, ni les droits, ni le nom.
La politique s'accommodait à merveille de cette infériorité apparente. Les cités hollandaises, qui se seraient disputé avec acharnement l'honneur et le profit d'abriter le gouvernement, abdiquaient sans trop d'efforts leurs prétentions en faveur d'un village ouvert, où ni le stathouder, ni les États ne pouvaient se fortifier, ni tenter de leur faire la loi et d'asservir le pays.
Et c'est de cette double qualité de capitale effective et de village nominal que résultent l'aspect si particulier, la physionomie si originale, la condition unique en Europe, de cette » Haye des comtes », d'abord rendez-vous de chasse, plus tard siège du pouvoir, et qui aujourd'hui encore porte le nom fiimilier de « résidence » indiquant
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que c'est là que se tiennent en tout temps et le gouvernement et les Chambres et la cour.
C'est en outre à cette double qualité que la Haye doit d'occuper une place importante dans l'histoire du monde. Sur son sol, en effet.
loi. LA HATE ; LA PORTE DE LA p R I S 0 >',
se sont nouées et dénouées les destinées de l'Europe, et cela pendant près de deux siècles; et c'est encore à elle qu'elle doit d'être aujourd'hui, en Hollande, la cité aristocratique par excellence, la ville polie, élégante, des grandes manières et du beau ton.
On comprend quelle abondance de souvenirs grandioses a dû laisser dans ses murs une si belle existence, si bien remplie. La place où nous sommes arrivés, rien que par son nom, suffit pour évoquer ces pompeuses réminiscences. C'est le Toiirnoieveld, le champ des
tournois. Que de lances ont été rompues en ce lieu, sous la domination magnifique des ducs de Bourgogne, ou sous le stathoudérat des premiers Nassau! En bordure de ce « champ des tournois » se dresse le vieux Doelen « édifice honneste » donné par Charles le Téméraire aux confréries de Saint-Georges « pour eux y pouvoir retraire, recevoir gens de bien et s'y exercer à l'usaige du jeu d'arbalestre ». Plus loin, faisant Fangle, le nouveau Doelen, construit par les soins de Guillaume II, profile sa façade classique, et à cent mètres, au delà du Vivier, le Binnenliof dresse sa tour carrée, et aligne tant bien que mal ses bâtiments disparates.
Si nous appu3'ons à gauche, nous arrivons bientôt à une autre place, plantée d'arbres également, mais bien carrée et tout à fait régulière, où eurent pareillement lieu jadis de brillantes passes d'armes et de magnifiques assauts. C'est le Stathoiiders Plein., la « place du Stathouder », sur laquelle furent célébrées les grandes fêtes du mariage de Frédéric-Henri et d'Amélie de Solms.
Aujourd'hui, le centre du Plein est occupé par la statue de Guillaume le Taciturne, et la place est bordée par les édifices du gouvernement. Le ministère des colonies, ceux de la justice et de la guerre, les archives royales, installées dans l'ancien palais des députés d'Amsterdam, un grand et beau cercle dont j'ai déjà prononcé le nom, tels sont les bâtiments qui, mélangés à quelques maisons particuHères, garnissent les quatre côtés de ce célèbre lieu.
A l'un des angles de la place se dresse le Mauritshuis, la « maison de Maurice », ancien palais de ce prince de Nassau qui fut, en son vivant, gouverneur du Brésil. C'est aujourd'hui le musée de peinture. Je n'ai pas besoin de rappeler que le Musée de la Haye est une des plus intéressantes galeries de l'Europe, sinon par le nombre, du moins par le choix. Les chefs-d'œuvre qu'il renferme sont justement fameux. La Leçon d'anatoinie, la Suzanne, le Siniéon an temple de Rembrandt, sont célèbres dans le monde entier. Le Taureau de Paul Potter, d'une valeur beaucoup plus contestable, n'est guère moins
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connu. Ajoutez à cela trois cents merveilles signées Rubens, Van Dyck, Holbein, Metzu, Terburg, Jan Steen, Van de Velde, Wouwermans, Teniers, Van Ostade, Thomas de Keyzer, Hondekoeter, Van Huysum, Jan Davidsz de Heem, Ruisdael, Gonzalez, Coques, Gérard Dow, Aalbert Cuyp, Breughel, Bol, Troost, Both, Berghem, etc., etc. On voit que la réunion est des plus brillantes et des mieux choisies.
'Lt Mauritshiiis dépassé, nous nous trouvons en face d'une petite porte élégante et coquette, brique et pierre, appartenant aux premières années du xvii* siècle, et qui jadis, grâce à un fossé et à un pontlevis, commandait l'accès du Binnenhof.
Le Binnenhof, ou cour intérieure, est le noyau de la ville, son centre politique, sa raison d'être et en outre son berceau. C'était, dans le principe, le palais des anciens comtes. De cette première période, il ne reste qu'une grande et majestueuse chapelle construite par le comte Guillaume II, roi des Romains, et qui, devenue plus tard la salle des chevaliers, a pris en ce siècle le nom prosaïque de salle de la loterie. Tous les autres bâtiments sont postérieurs, construits un peu à l'aventure, suivant les besoins du moment, sans plan d'ensemble par conséquent, et sans caractère. Le Binnenhof constitue donc, grâce à eux, l'un des plus incorrects groupements d'édifices qu'on puisse souhaiter. Eh bien, malgré cela, il s'est accompli tant d'événements considérables sur ce petit coin de terre, que l'on ne peut se défendre d'une certaine émotion, quand on franchit ces portes étroites, quand on traverse ces grandes cours tristes et sombres, quand on longe ces bâtiments disparates, entassés en désordre et jetés là comme au hasard.
Par une conséquence en quelque sorte fatale, ce sont les souvenirs sanglants qui nous assaillent tout d'abord et nous poursuivent le plus longtemps. Eh quoi! n'est-ce pas à cette place, dans ce coin, aujourd'hui occupé par le télégraphe, que deux pages du prince Maurice cachèrent le corps de ce joaillier juif, qu'ils avaient assassiné pour
le voler ? Le digne fils d'Israël s'était laissé amadouer par la promesse d'un entretien secret, qu'on devait lui procurer avec le stathouder. Il se proposait d'offrir au prince des colliers de perles rares et fines, qui plaisaient à certaines dames de ses amies. On l'amena là, le soir, et il paya de sa vie sa crédulité trop facile.
N'est-ce point par cet escalier tournant que fut descendu le cadavre sanglant de Ledenberg, que la crainte de la question amena à se donner la mort? Le matin, les soldats préposés à sa garde avaient été brusquement attirés par les cris de son fils, qui couchait près de lui. Ce dernier, réveillé par un bruit singulier de gouttes qui tombaient sur le sol, s'était approché de son père et n'avait plus trouvé qu'un cadavre. Dans le silence absolu de la nuit, sans un cri, sans une plainte, sans un soupir, le vieillard s'était ouvert les veines, et son sang, tombant goutte à goutte, avait troublé le sommeil de son enfant.
C'est plus loin, à l'entrée même de la cour, que fut arrêté Grotius, et c'est en face, devant le perron de la chapelle, un peu à droite, sur un échafaud bâti en une nuit, que fut décapité, à l'âge de soixante et onze ans, l'homme d'État le plus grand, le plus considérable que la Néerlande ait produit, l'un des plus honnêtes citoyens dont l'Europe s'honore, Jan van Olden Barneveld, grand pensionnaire de Hollande, le fondateur de l'Indépendance des Provinces-Unies,
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