‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 50 sur 72 · LA U A Y K ; LA TLAGE DE SCHEVEXISGUE · texte numérisé non relu

LA U A Y K ; LA TLAGE DE SCHEVEXISGUE

LA HAYE

On a beau quitter le Binnenhof, ou cour intérieure, francliir le lourd portail qui donne accès sur le Duitenhof^ ou cour extérieure, et chercher à échapper à ces souvenirs sanglants, il semble qu'ils vous poursuivent. Ce bâtiment épais et trapu que nous voyons sur notre droite, c'est la « porte de la Prison », et là encore, le sang a coulé, un sang illustre, celui des frères Witt.

L'aîné, Cornélis, était retenu prisonnier dans ce donjon sinistre. On l'avait d'abord accusé d'avoir pactisé avec les ennemis de son pays. Mais sa justification avait été si éclatante, qu'on avait dû bien vite chercher d'autres prétextes et inventer d'autres calomnies. C'est alors que, sur la dénonciation d'un homme sans honneur et sans foi, d'un repris de justice, on l'avait arrêté sous l'inculpation de complot contre la vie du stathouder. Saisi à Dordrecht, dans son lit, il avait été conduit à la Haye, enfermé dans cette Gevangenpoort, et, pour qu'il avouât son crime,' on l'avait soumis à la question.

En ce moment, l'agitation était des plus grandes en Hollande.

Louis XIV était aux portes d'Amsterdam. En quelques jours, le grand

roi avait franchi le Rhin, conquis la Gueldre et occupé la province

d'Utrecht. Une fois encore, la Hollande pouvait se croire perdue. Et

puis, aux anxiétés patriotiques venaient se joindre les haines politiques

2J4 -^-^ Hollande à vol d'oiseau.

et religieuses. Les Nassau, évincés du stathoudérat, dépouillés de leurs anciennes charges, avaient une éclatante revanche à prendre : délivrer le pays dont les destinées avaient été compromises par leurs adversaires, et fonder sur de nouveaux services une fortune nouvelle. Pendant ce temps l'orthodoxie protestante, qui, elle aussi, avait eu la douleur de voir le libéralisme triompher, excitait le bas peuple, dont elle était maîtresse, à prendre directement en main la triple cause de la patrie, des Nassau et de la religion.

On sait quels événements terribles et douloureux sortirent de ces excitations malsaines.

Cornélis de Witt, prisonnier à la Gcvangenpoort, était à la merci de la populace. Mais son frère Jan, le grand pensionnaire, était demeuré chez lui, et pouvait encore échapper à la fureur de ses ennemis. Il fallait à tout prix s'assurer de sa personne, et pour cela, l'attirer dans un guet-apens, dont il ne pût sortir vivant. On lui dépêcha, en conséquence, un messager chargé de lui dire que son frère le demandait. Malgré les conseils de ses amis, bravant l'insistance de sa famille, dédaignant les avertissements qu'on lui faisait parvenir en sous main, le grand pensionnaire se rendit à cet appel. Le vieux Olden Barneveld avait payé son libéralisme de sa tête, les deux de Witt allaient expier plus chèrement, s'il est possible, leur amour de la République et de la liberté.

Ils furent tous deux saisis dans cette chambre sombre, dont les fenêtres sont toujours garnies d'un triple grillage, dont les portes sont demeurées bardées de lames de fer et de longs verrous et que l'on peut visiter encore, car le temps l'a respectée. Les forcenés les frappèrent au visage , et les Jetèrent au bas des escaliers. Là, d'autres misérables les achevèrent, et la populace en délire, se ruant sur leurs corps, les dépouilla, les égorgea, les déchira, leur fit subir les mutilations les plus honteuses.

Le gibet, où furent suspendus leurs cadavres lacérés, méconnaissables, était situé sur le Plaats, au bord de cette eau fraîche et limpide

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du Vivier, non loin de ces grands arbres aux frondaisons verdoyantes. C'est là que la foule put se repaître à loisir de ce hideux spectacle ; c'est là qu'on vit des fous furieux dépecer les corps de ces patriotes illustres, leur couper le nez, leur trancher les doigts, leur crever les yeux, leur ouvrir la poitrine, en extraire le cœur et les entrailles, qu'ils s'en allèrent promener ensuite par toute la ville, et vendre à l'encan comme objets de rebut.

Cette place, aujourd'hui si gaie, si élégamment bâtie, si aimablement fréquentée, semblait du reste prédestinée à une renommée sinistre. Car près de l'emplacement où se dressait jadis le gibet, à l'endroit même où l'on aperçoit une pierre blanchâtre, le 12 septembre 1 3(j2, fut assassinée la belle Adélaïde de Poelgeest, la maîtresse du duc Albert.

Mais secouons ces sanglants souvenirs. Aussi bien un coup d'œil jeté sur les magnifiques avenues qui nous entourent, sur cette Kneuterdijk qui ouvre devant nous sa belle perspective riante, toute parée de riches hôtels, sur ce Vivier bordé de palais princiers, a bien vite raison des évocations lugubres. Rien ne peut donner une idée de la magnificence champêtre de cette partie de la ville. Rien, en Europe, n'est comparable à ce quartier superbe, à la fois somptueux et sans prétentions.

Les palais, irrégulièrement alignés à l'ombre des grands arbres, ont tous conservé leur physionomie primitive, leur cachet originel, et presque chacun d'eux a son histoire. Celui-ci, sur la gauche, fut jadis habité par les frères de Witt, celui-là, tout au fond, présentement palais des princes d'Orange, fut l'orgueilleuse habitation des puissants comtes de Wassenaer; cet autre, sur notre droite, est la demeure des Steengracht, Mécènes dont les richesses artistiques sont justement célèbres dans le monde des connaisseurs.

La galerie Steengracht, en effet, compte parmi les plus belles qui soient en Europe. Rembrandt, Paul Potter, Terburg, Jean Steen, Metzu, Brauwer, Netscher, Teniers, Gérard Dow, Ruisdael, Dujardin,

Both, Jordaens, y sont dignement représentés, et cette collection précieuse à tous les égards, ouverte au public avec une princière hospitalité, pourrait prétendre sans exagération au titre de musée.

Mais ce ne sont point les musées qui manquent à la Haye. En comptant bien, nous en pourrions trouver cinq ou six. D'abord, le Mauritshuis, appelé officiellement « Cabinet des tableaux du roi », dont nous avons déjà parlé ; ensuite le Nederlaiidsch Muséum vaste recueil des souvenirs d'art intéressant l'histoire, les mœurs, les industries des anciens Pays-Bas; puis le Cabinet de curiosités du roi, o\x sont précieusement classées les merveilles japonaises et chinoises, dont les souverains de l'extrême Orient firent hommage jadis à leurs amis les Hollandais. Ajoutez encore le musée de la ville, dont le titre indique la composition et la raison d'être. Vient ensuite une fondation particulière abondante en livres magnifiques et en morceaux de choix, laquelle porte, à cause de ses fondateurs, le nom de musée Mernnvio Westreuianuni. Enfin, il nous faut encore citer le «Cabinet des camées et médailles)», et la Bibliothèque royale, qui, grâce à ses trésors historiques, peut, elle aussi, compter parmi les musées.

Je voudrais vous montrer tous ces dépôts d'objets d'art, d'ouvrages de prix et d'œuvres remarquables, mais ils sont beaucoup trop dispersés et le temps nous presse. Le musée Alermanio est au Priusessengracht, au « canal des princesses », et le Nederlajidsch Muséum au « canal des princes», auPrinseugracht, c'est-à-dire aux deux bouts de la ville. Entre ces deux extrêmes se trouvent les autres musées, un peu éparpillés aux environs du Vivier.

Du reste, si nous voulions dresser un inventaire quelque peu sérieux des richesses d'art que renferme la Ha3'e, il nous faudrait encore voir l'hôtel de ville et ses belles peintures, et aussi cet autre musée consacré à la faïence du Deift, qui porte le nom de Collection Loudon. Considérez où tout cela nous conduirait, d'autant mieux que la charmante façade de l'hôtel de ville, vrai bijou d'architecture incohérente, tout couvert de fines sculptures, de mascarons gracieux et

La Haye.

d'inscriptions sentencieuses à la mode du temps, suffirait à nous retenir pendant au moins une heure.

N'abandonnons donc point notre Kneuterdijk. — Parcouronsla au contraire. Traversons l'avant-bois, le Voorlioiit., engageonsnous dans cette grande et belle voie, la Parkstraat, qui, par un

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