LA HAYE : L'ENTRÉE DU BOIS
détour heureux, va nous conduire à la route de Scheveningue. Par là, du reste, nous pénétrons dans un nouveau quartier, un quartier neuf, tout récemment construit, qui n'a pas cinquante années d'existence, mais qui mérite bien cependant notre visite.
Rien ne peut donner, en eifet, une idée de ce délicieux groupement de maisons, entourées de feuillages touffus, encadrées de pelouses fleuries, et dont la plus ancienne compte à peine trente ans. Les rues pavées de briques roses, propres et nettes comme le dallage d'une chambre, ombragées d'arbres, parfois bordées par un fossé plein d'eau, se tracent un chemin au milieu de ces ravissantes villas. Partout ce ne sont que festons de fleurs, astragales de plantes grim-
s-jS La Hollande à vol d'oiseau.
pantes, accompagnant les lignes mouvementées d'une architecture fantaisiste et gracieuse. Partout ce sont des vérandas ornées d'arbustes des tropiques, partout d'énormes fenêtres garnies de glaces immaculées, véritables miroirs où la rue et ses promeneurs se trouvent reflétés.
Je ne sais rien au monde de plus coquet que ce quartier neuf. Je ne sais rien de plus riche dans sa simplicité, de plus distingué dans sa modestie, de plus élégant, de plus tranquille et de plus calme. C'est la retraite qui conviendrait au sage, si les sages avaient moins souvent à se plaindre des erreurs de la fortune.
En suivant la Parkstraat, et après avoir dépassé le « Plein i8i3», où se dresse le monument commémoratif du retour à l'indépendance nationale, on arrive à la Zeestraat, à la rue de la mer. C'est dans cette rue, à gauche, un peu plus bas, qu'on découvre le palais du roi, moins palais qu'hôtel, modeste en ses dimensions, sans prétentions architectoniques, et dont le titre officiel surprend un peu, dans un pays où les plus beaux hôtels conservent le nom de maison.
En face du palais se dresse une statue équestre : celle de Guillaume P'', le glorieux fondateur de l'indépendance des Pays-Bas. C'est sur un rude cheval de bataille, solidement harnaché, plein de feu et d'entrain, que le sculpteur a placé son grand homme. Celui-ci, affectant une pose à la Colleone, le bâton de commandement sur la cuisse, le chapeau sur l'oreille, a des airs de matamore qu'on ne s'attendait guère à rencontrer chez le grand Taciturne. Sauf cette inconséquence historique et ce travertissement inattendu, la figure a une vaillante tournure et un aspect martial. Si le prince Maurice était plus populaire en Hollande, si le sang du vieux Olden Barneveld ne pesait point autant sur sa mémoire, on pourrait dire : Changez la tète, et vous aurez une excellente statue.
La Zeestraat, dans laquelle se dressent et le palais du roi et la statue de Guillaume le Taciturne, aboutit au Seheveningsche boschjes, au petit bois, ou, si vous préférez, aux bosquets de Scheveningue. Ce
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petit bois forme, en quelque sorte, le pendant du grand Bois de la Ha3fe, pendant amoindri, dégénéré, mais non sans charmes toutefois, et qui remplace par la sauvagerie de ses sites, par les contorsions de ses arbres, par l'épaisseur de ses buissons, la grandeur sereine et majestueuse de son merveilleux confrère.
C'est par les allées couvertes des Scheveningsdie bosclijcs qu'on gagne le village de Scheveningue, si célèbre auprès des touristes Les arbres font compagnie au promeneur jusqu'au seuil de la mer, ils le conduisent, au milieu de cet océan de sables qu'on nomme les dunes, ils l'abritent, au milieu de ce Sahara du nord, jusqu'au terme de sa promenade. On ne peut rien imaginer de pareil, de plus adorable, de plus charmant, n'est-il pas vrai ? Ce grand et somptueux village royal, asile d'une cour, refuge de la politesse et de l'urbanité européennes, situé à une demi-heure de l'Océan, et relié à la mer par un bois, des villas, des parcs et des jardins.
Scheveningue, auquel nous voici parvenus, est lui-même un village bijou. On ne peut rien souhaiter de plus propre, de plus soigné, de mieux entretenu, de plus coquet que Scheveningue. N'essayez pas de le comparer à ces villages de pêcheurs qui s'étagent le long de nos côtes de la Manche ou.de l'Océan, villages assurément fort pittoresques, mais répugnants de malpropreté, encombrés d'ordures, fleurant des odeurs infectes, et ressemblant presque à des ruines, i\ force d'être mal entretenus. Ici rien à reprendre, rien à redire, pas une tache à laver, un grain de poussière à balayer, une toile d'araignée à enlever. Tout est neuf, frais, propre, net. Tout semble bâti d'hier.
Les pêcheuses elles-mêmes, avec leur casque d'argent et leurs jupes gigantesques, ne déparent pas cet ensemble un peu apprêté. Elles aussi sont propres sinon belles, toujours soignées dans leurs vêtements, attifées avec soin sinon avec coquetterie; et dans toute cette population, qui compte cependant bien des mauvais jours dans l'année, parmi ces rustiques et chétives demeures, qui abritent cependant
bien des misères, vous chercheriez vainement un habit en U^mbeaux, un vêtement déchiré, un jupon troué, un haillon, une loque.
La grande rue de Scheveningue nous conduit à la plage, aujourd'hui bordée d'hôtels d'où la vue s'étend à l'infini, n'ayant d'autre horizon que la mer du Nord.
La vieille église au cadran tricolore, qui dresse maintenant son clocher tout auprès de l'élément humide, était située jadis au beau milieu du village. Mais dans une de ses colères terribles, l'Océan a changé, en une nuit, la topographie de ces lieux. La mer s'est emparée de la moitié de Scheveningue. Elle a englouti les maisons, noyé les habitants, et remanié de fond en comble le plan de ce singulier hameau. Ce qui reste de nos jours, garanti par quelques travaux d'art, est mieux protégé contre ces fureurs intempestives; mais dans les longues nuits d'hiver, quand la tempête gronde au loin, quand les rafales passent en tourbillonnant sur ces dunes qu'elles émiettent, quand les lames se dressent furieuses et viennent écumer de rage jusqu'au pied du Zeeriist, alors le village se souvient, et dans les modestes chaumières des pêcheurs, les hommes ouvrent pieusement la Bible, pendant que les femmes assises prient silencieusement dans un coin.
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