GOUDA
Ce n'est point à Scheveningue même que se rend la population élégante de la Haye. Le village est assez délaissé, je dirais même qu'il est presque dédaigné par les baigneurs. Ceux qui viennent se reposer, y chercher un abri, sont les gens tranquilles, modestes, et c'est au milieu de cette population de pêcheurs qu'on parvient le mieux à s'isoler.
Les autres, les gens de plaisir, les mondains, ceux qui aiment la société, le bruit et la foule, ceu.\-là vont à l'Etablissement, au Badliuis, gigantesque caserne située à quinze cents mètres plus loin.
Une route en briques tracée au milieu des dunes, longeant la mer qu'elle domine, conduit du village au Badhttis, et constitue une fort belle promenade, assez peu fréquentée malgré cela, mais que nous ne manquerons pas de suivre cependant.
Voyez du reste s'il est possible de trouver une situation plus magnifique : au loin et à perte de vue, la mer du Nord étend sa grande nappe irisée, sans cesse changeante, passant tour à tour par tous les tons de l'arc-en-ciel, et mirant, dans ses courtes lames, les reflets du ciel bleu pâle, semé de gros nuages floconneux. Plus près de nous, tout
à fait à nos pieds, la plage immense, gigantesque, grise, presque
2S2 La Hollande à vol d'oiseau.
monochrome, unie, déroulant à droite et à gauche son magique tapis de sable fin. Puis, d'un côté, cinquante barques de pêcheurs, grosses, épaisses, rebondies, arrondissant leurs carapaces luisantes, réchampies de couleurs criardes, portant fièrement au haut du mât leurs cinquante flammes tricolores, qui frémissent au moindre souffle de la brise, et de l'autre côté, les grandes et massives façades de l'Hôtel garni du Badhiiis et de V Hôtel d'Orange. Peut-on imaginer rien de plus grandiose et de plus coloré ?
C'est au Badhm's, je l'ai dit, que la foule se porte. L'immense terrasse qui s'étend devant l'Etablissement, et au bas de laquelle s'égrènent les cabines roulantes des baigneurs, se garnit presque chaque soir, en été, d'un nombre considérable de promeneurs et de promeneuses, et deux fois par semaine l'affluence devient elle, qu'on dirait que tout la Haye s'y est donné rendez-vous.
Ces soirs-là, les cinq cents tables qui occupent la terrasse sont envahies par les consommateurs, et les « torrents d'harmonie » qui s'échappent du kiosque central s'en vont, après s'ctre mêlés au bruit confus des conversations particulières, se perdre au loin, dominés par la grande voix de l'Océan.
Si Scheveningue, en été, attire deux fois par semaine la population de la « Résidence «, les autres jours, celle-ci ne se fait point faute d'aller en d'autres endroits se promener et se divertir.
Ce ne sont pas les jolis coins qui manquent aux environs de la Haye. De quelque côté qu'on aille, on est sûr de trouver sinon la mer et la foule, du moins des buts charmants de promenade, et de ravissants motifs d'excursion. Partout de belles routes, agrémentées de villas, ombragées de vieux arbres, déroulent leurs méandres sinueux entre des prairies si vertes et si fraîches, qu'on les prendrait pour les pelouses d'un parc. Partout des villages bien bâtis, bien soignés, se dressent dans la campagne, pressant autour d'un clocher pointu leurs coquettes maisons et leurs étables rustiques. Partout quelque restaurant champêtre, quelque cabaret de hameau, aligne au bord
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de l'eau ses tables et chaises, ou bien offre, à ceux qui chérissent la solitude, un discret refuge dans ses épais bosquets.
Ici c'est Voorburg avec son petit pont, ses somptueux châteaux, ses minoteries puissantes et ses maisons pittoresques, Voorburg, la station romaine, Voorburg, l'ancien gibet de la Haye, oij, pendant trois siècles, on exposa les cadavres des suppliciés, Voorburg, où fut, en i(3i8, suspendue la bière renfermant les restes de Ledenberg, qui s'était suicidé dans sa prison, Voorburg, aujourd'huil'un des plus jolis villages du monde, discret, tranquille, recueilli, et d'où le soir on distingue la Haye détachant sur le ciel empourpré la masse sombre de ses grands arbres, le profil acéré de ses pignons pointus et les tours de ses monuments.
Là, c'est Ryswijck, village charmant lui aussi, coquet, pimpant, et dont le nom, en outre, est historique, car c'est dans cette paisible retraite que fut signée, le 20 septembre 1697, cette fameuse paix de Ryswijck, qui mettait fin à la guerre du Palatinat. Louis XIV vaincu rendait les conquêtes que nos armes avaient faites, reconnaissait Guillaume III d'Orange comme roi d'Angleterre, s'engageait à abandonner la Flandre et le Luxembourg que nous occupions encore, mais conservait Strasbourg-, et l'acquisition de cette grande, noble et vaillante cité, était à elle seule une large compensation aux maux que nous avions endurés et aux restitutions que la France devait subir.
Le château où fut signée la paix de Ryswijck n'existe plus. Il a été remplacé par une pyramide commémorative, mais le village existe toujours, et c'est un vrai plaisir que d'y aller de la Haye.
D'un autre côté, et dans uneautre direction, nousavons le Westland, bien digne, lui aussi, qu'on le visite. C'est le jardin de la Hollande, son potager et son verger. Rien ne peut donner une idée de l'étonnante fertilité de cet heureux coin de terre. Protégé par le voisinage immédiat de la mer contre les longs hivers et les grands froids, il sait produire ce que des pays plus chauds ne sauraient donner. Le jardinage hollandais a dit là son dernier mot.
C'est aux environs de Loosduinen, célèbre par le fameux accouchement de la comtesse Mathilde, laquelle mit au monde, en un seul jour, trois cent soixante-cinq jumeaux, que poussent ces raisins énormes qui rappellent la terre de Chanaan. C'est aux environs de Munster que mûrissent ces poires, et les pommes superbes, qui font comprendre la tentation de la mère Eve et expliquent son péché. Enfin, si nous voulons pousser plus loin nos courses vagabondes, nous pourrons aller jusqu'à Delft et même jusqu'à Gouda.
Gouda est une vieille, très vieille ville. Elle était déjà une place forte, alors que la Haye n'était encore qu'un hameau, qu'un simple rendez-vous de chasse, dont personne ne pouvait prévoir la fortune ni la grandeur. Jacqueline de Bavière, l'amoureuse princesse, en avait fait en Hollande sa résidence préférée. C'est là qu'elle s'empressait de chercher un abri inviolable, lorsque les factions des Hocks et de Kabeljaivs, qui se divisaient alors le pays, en venaient aux mains. C'est là qu'elle se réfugia, lorsque le duc de Bourgogne entreprit de se faire reconnaître de force pour son héritier; et c'est à Gouda que Philippe le Bon vint l'assiéger. C'est là qu'il s'empara de sa personne et la contraignit à lui déléguer ses droits avenir sur le comité de Hollande. C'est également à Gouda que l'imprimerie apparut pour la première fois en Hollande avec quelque mérite, et c'est de Gouda que sont sortis les premiers chefs-d'œuvre typographiques du pays.
Aujourd'hui, ces événements sont bien loin de nous; cette grandeur, cette puissance ont disparu pour toujours sans doute. La Haye est devenue une grande cité où les rois résident, où les princes étrangers défilent tour à tour, et Gouda, redescendue au rang de petite ville de province, n'est plus la résidence d'aucun souverain, et ne reçoit plus guère la visite des puissants de ce monde. Elle est un peu éloignée du chemin des touristes, il est vrai, un peu perdue au milieu des grasses prairies qui l'entourent, et cela suffit, paraît-il, pour que bien peu de voyageurs songent à faire un coude afin de l'aller visiter.
C'est une faute cependant. Elle est encore digne qu'on la vienne voir.
Gouda.
Elle est demeurée jolie ville, bien bâtie, bien percée, pittoresque, avec un certain parfum sinon d'ancienne capitale, du nioins d'habitation princière ; et, à défaut de monuments nombreux, elle possède deux édifices, qui méritent qu'on leur accorde quelques heures d'attention.
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