‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 53 sur 72 · GOUDA : LH MAnctlE AU rOlSSOX · texte numérisé non relu

GOUDA : LH MAnctlE AU rOlSSOX

Le premier qu'on rencontre est l'hôtel de ville, amusante construction, bâtie de travers au milieu d'une place biscornue. On dit qu'il servit jadis de résidence à Jacqueline de Bavière, et je veux bien le croire, quoique sa physionomie architectonique me semble un peu jeune pour cela. Néanmoins, avec ses tourelles gothiques et son petit perron, il fait bonne et vaillante figure. En outre, la place sur laquelle il se dresse est curieuse à plus d'un titre. Les vieilles maisons qui l'entourent, les larges rues qui viennent y aboutir ont vraiment grand air. Le « Poids « avec sa façade à prétentions classiques, quelques vieux pignons d'un bon siècle plus âgés, lui donnent, malgré

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leur entretien irréprochable, une saveur archaïque très prononcée.

C'est du reste le cachet qui domine dans cette jolie cité. On la dirait conservée par quelque enchanteur dans sa fraîcheur printanière. La grande voie spacieuse, par laquelle nous sommes parvenus à la place, nous a préparés à cette impression. Jadis cette voie aboutissait à une vieille porte formidable, avec tours et tourelles, avec ponts-levis, créneaux et mâchicoulis. Aujourd'hui portes et remparts n'existent plus, et si les ducs de Bourgogne revenaient, ils n'auraient plus de siège à faire, plus de bastions à battre en brèche, plus d'assauts à donner. Mais les maisons, elles, existent toujours et se montrent, comme au lendemain de leur naissance, sans lézardes qui les coupent, sans taches qui les souillent, sans avaries, sans blessures.

La place dépassée, les écluses franchies, les grands quais ombragés qui se déroulent devant nous ont encore ce même aspect, mais plus intime, plus pénétrant, plus calme, plus grandiose. Ils bordent l'ancien port de la ville. Jadis ce port était animé, bruyant même ; il est bien désert aujourd'hui. Désormais la tranquillité règne ici en maîtresse absolue, et les bateaux ventrus et luisants qui glissent paisiblement sur l'eau ne troublent même pas le silence.

L'Yssel, auquel aboutissent ces quais tranquilles et superbes, l'Yssel qui, à Gouda même, se grossit de la Gouw, donnait à la ville sa grande animation, la mettant en communication directe avec les pays qu'arrosent le Rhin et la Meuse. Gouda était alors une ville commerçante, une place de transit de premier ordre. Mais, peu à peu, des voies nouvelles se sont ouvertes, et les chemins de fer ont, dans ces derniers temps, porté un coup fatal au commerce de l'antique cité.

Son industrie elle-même a subi de cruelles vicissitudes : le fromage qu'on fabriquait dans son voisinage, et qui, sous le nom de Stolk^ jouissait d'une haute réputation, est aujourd'hui beaucoup moins recherché ; et ses pipes, les célèbres pipes de Gouda, illustres dans toute la Néerlande, insigne en quelque sorte du vieux fumeur hollandais.

Gouda. ogj

sont devenues presque sans emploi depuis que le cigare a remplacé le tabac haché et le long fourneau traditionnel.

Un marché qui a conservé quelque activité, par exemple, c'est le marché au poisson, et sa situation est bien trop pittoresque pour que je n'en dise pas quelques mots. Est-il permis en effet d'imaginer rien de plus amusant comme hgnes et de plus étonnant comme couleur que ces deux petits monuments à prétentions antiques, incertains de leur aplomb et titubant au bord de ce beau canal, dont la perspective est dominée par la haute tour de l'église ?

Cette église, dont il me faut parler maintenant, et que j'ai réservée du reste pour la bonne bouche, est la grande attraction de Gouda. Tout en elle est extraordinaire, ses approches enserrées dans des rues étroites et tortueuses, coupées de petits canaux, peuplées de maisons aux terrasses extravagantes, son entrée située sous son clocher, sa taille démesurée, car nulle église ne mérita mieux son nom d^groote Kerk, et enfin ses vitraux qui sont de pures merveilles.

Ces curieuses verrières, justement célèbres, pieusement visitées par les artistes et les vrais amateurs qui parcourent la Néerlande, ont été en grande partie exécutées par deux artistes, les frères Wouter et Dirck Crabeth, dont le nom doit être pieusement conservé. Ce sont assurément des ouvrages hors ligne, mais qui sont surtout intéressants parce qu'ils montrent à quelle hauteur, comme décorateurs, ont pu s'élever les peintres hollandais.

L'école flamande si pompeuse et si grande n'a rien fait de plus noble, de plus ample, de plus vaste, de plus décoratif. Pour rencontrer l'équivalent de ces compositions magnifiques, il faut remonter jusqu'aux Vénitiens. Ces perspectives infinies, ces déploiements somptueux d'architecture, ces foules compliquées de personnages somptueux, font penser à Véronèse dans ce qu'il a produit de plus vaste; pendant que les préoccupations hollandaises donnent leur note particulière, dans les attitudes emphatiques et maniérées des figures, dans les plis cherchés des draperies, et dans des contournements sin-

guliers qui rappellent les compositions un peu amphigouriques de Maarten van Heemskerck, et font penser à Goltzius.

Ces étonnantes verrières sont au nombre de quarante, toutes offertes à la grande église de Gouda par quelque ville ou par quelque famille dont elles portent les armes. Qu'on n'espère pas que j'ose les décrire : la plume se refuse à une pareille besogne. Comment faire voir, avec des mots, le cortège somptueux de la reine de Saba allant se prosterner aux pieds de Salomon, ou bien encore Judith décapitant Holopherne, quand le fond du tableau représente une ville du moyen âge, entourée par une armée de cent mille hommes prête à lui donner l'assaut ?

Autre part, l'architecture étourdissante, dont Jean de Mabuse s'est fait le fougueux interprète, complète des scènes plus calmes empruntées à la vie du Christ, les encadrant de ses arcades fleuries, les surmontant de ses terrasses aériennes; ou bien un fait historique, comme la délivrance de Leyde, nous montre encore une ville tout entière, une armée, une flotte, et la foule reconnaissante se pressant aux pieds du Taciturne.

C'est tout un monde, on le voit, qui peuple ces verrières superbes, et, n'eût-elle que cet attrait à offrir aux étrangers, ce serait assurément une faute que de ne point visiter Gouda.

10^. GOUDA :LES ABOrtDS DE LEGLISE.

DE I.l-T Le Tombeau de Guillaume le Taciturne

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