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DELFT

Si Delft n'a point, comme Gouda, compté parmi ses enfants des peintres verriers qui ont rendu son nom justement immortel, du moins porte-t-elle à l'actif de sa renommée la fière cohorte de ses peintres et l'innombrable légion de ses faïenciers, plus célèbres encore que les frères Crabeth.

On peut le dire hautement, tant que la céramique sera en honneur auprès des curieux du présent et de l'avenir, le nom de Delft sera prononcé par les amateurs de faïence avec respect et avec vénération. Et notez que rien n'est plus juste : Dclt a été, pendant deux siècles, le foyer de production le plus considérable de l'Europe entière. Bien mieux, sa production étonnante a embrassé tous les genres, imité toutes les formes, copié tous les décors, et toujours avec une supériorité si marquée, qu'on peut affirmer que, dans beaucoup de cas, la copie est plus remarquable que l'original.

Quant à ses œuvres purement originales, celles où elle consent à ne relever que d'elle-même, dans ces belles plaques bleues, par exemple, qui sont dignes des premiers paysagistes hollandais, et dans ces vastes potiches polychromes, où sur un biscuit godronné se développe un merveilleux dessin de Cachemire, on peut dire que l'art de

Delft est resté inimitable.

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Malheureusement cette belle industrie est aujourd'hui presque disparue, et les tentatives intelligentes et courageuses auxquelles se livrent quelques esprits industrieux pour la faire revivre réclameront encore bien du temps, bien des dépenses, bien des efforts, et, ce qui serait préférable encore, bien des encouragements avant que la vieille renommée de Delft, ressuscitée par leurs soins, ait repris son ancien lustre et reconquis son antique splendeur.

Il ne reste même presque plus rien pour rappeler l'activité de cette vie artistique qui régnait à Delft, alors que la ville possédait dans ses murs trente fabriques, comptant chacune un ou deux fours toujours en action, et une centaine d'ouvriers occupés à décorer ses produits. On peut parcourir les rues et les canaux où se dressaient les antiques plateelbackeryen sans rien découvrir qui atteste le beau temps de cçtte puissante production.

C'est dans les quartiers orientaux de la cité, dans la partie comprise entre la ZiiiderstraatQt \t Noordsingel que cette belle industrie naquit, vécut et se perfectionna. C'est dans ce coin un peu détourné, dans ces modestes avenues, qui portent le nom de Gasthttislaan, de Molslaan, d'Oosteinde, dans ces rues silencieuses qui s'appellent Pieterstraat, Achter\ak, Achteroin^ que jadis les Plateelbackers de Delft ont enfanté les œuvres magnifiques que nous admirons.

Bien que les fabriques aient disparu, bien que l'activité passée ait fait place au repos, on aime encore, néanmoins, à parcourir ce quartier retiré et désormais tranquille.

Avec ses petites maisons aux attitudes penchées, proprettes malgré cela, réparées, restaurées, parfois modernisées, mais pour la plupart datant d'au moins deux siècles, il abonde, en effet, en précieux enseignements. Il nous raconte la vie des peintres faïenciers du vieux temps, leur existence modeste, laborieuse, leurs travaux auprès de la grande fenêtre, pendant qu'en de longs ateliers les tourneurs exécutaient, en se riant, ces assiettes, ces plats, ces vases, ces soupières, ces statuettes, ces potiches et ces cornets, qui nous étonnent encore

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aujourd'hui par l'élégance de leui's formes, la logique de leurs proportions et la hardiesse de leur taille.

Même en Hollande, il est peu de fragments de ville qui aient conservé leur caractère et leur cachet avec autant de pureté que VOosteinde de Delft. Ce canal silencieux, recueilli, solitaire, partant de l'abside majestueuse de l'église Sainte-Ursule, pour aller aboutir aux tourelles pittoresques de la porte Sainte-Catherine, est bien le cadre qui convient à l'esprit, pour y faire revivre le souvenir de l'artistique industrie qui l'occupa jadis.

Mais Delft compte à son actif bien d'autres illustrations, et, même dans les arts, son nom est, grâce à son école de peinture, assez célèbre pour que nous ne nous attardions pas plus longtemps dans la compagnie de ses faïenciers. Revenons donc à notre point de départ ou du moins d'arrivée, c'est-à-dire à la gare du railway, et recommençons notre promenade; nous pouvons être certains que les souvenirs ne nous ne manqueront pas.

C'est par la Waterlootschepoort qu'on entre dans la ville en quittant le chemin de fer, et tout de suite Delft frappe le visiteur par son calme, sa tranquillité et son recueillement. Comme Leyde, comme Utrecht, Delft est une ville de garnison et d'étude. Elle possède une École polytechnique fort célèbre en Europe et non moins connue au delà des tropiques; et, comme tous les centres universitaires des Pays-Bas, elle participe à cette placidité, qui est en quelque sorte le privilège, l'apanage des académies néerlandaises.

Donc, nous voici pénétrant par la Waterlootschepoort dans la studieuse cité, et il nous semble que depuis deux siècles rien n'a été changé à ses rues ni à ses canaux. C'est par cette porte, par ce pont, par ce quai que nous venons de franchir, que Paul Potter gagnait les polders verdoyants qui formaient son champ d'études, et nous l'imaginons passant par ici, un grand carton sous son bras, l'œil animé, la joue déjà pâlie par le mal terrible qui devait le ravir. Il reviendrait du reste aujourd'hui, qu'il ne serait pas autrement sur-

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pris. Il reconnaîtrait aisément ces maisons colorées, aux boiseries luisantes, ces eaux calmes où se mirent les pignons inclinés, et la vieille enseigne aux armes de la ville, qui se balance en geignant audessus du trottoir de briques.

Cent pas plus loin, nous voici sur VOud Delfl., le vieux Delft, la partie la plus ancienne de la cité. Ce canal que nous traversons fut jadis le fossé protecteur, enveloppant la ville que Godefroy le Bossu venait de fonder.

Pendant cinq siècles, VOitd Delft demeura le quartier aristocratique de la ville, et compta bon nombre d'hôtes illustres à des titres divers. Olden Barneveld y posséda une maison. Graswinckel, le docteur miraculeux, y donna des consultations célèbres. C'est presque sur ses bords, au Boterburg, que Leeuwenhoek découvrit le microscope. Les pages les plus émotionnantes du roman d'Emmanuel de Portugal et d'Emilie de Nassau se sont déroulées au coin de la Schoolsteeg. Plus loin, à l'ombre des arceaux gothiques de Saint-Hippolyte, reposent les deux vaillants amiraux, Piet Hein et Martin Tromp. C'est en face, dans le Prinsenhof, que Guillaume le Taciturne fut assassiné, et à l'autre bout du canal, le bureau central de la poste a remplacé la maison de Michiel van Miereveld.

Miereveld n'est point le seul peintre dont le nom nous poursuive ici. Laissez votre regard pénétrer à travers les portes entr'ouvertes, et fouiller les profondeurs du home hollandais. Les premiers plans sont plongés dans une ombre transparente et discrète. La dalle grise du seuil, les montants de la porte, le pavement de marbre baignent dans un clair-obscur aux tonalités douces et vaporeuses, pendant qu'au fond, au delà de plusieurs portes, dans un réduit lumineux, la servante aux bras rouges, ruisselant de chaudes clartés, semble rayonner la lumière. Tout Pieter de Hooch n'est-il pas dans ce tableau?

Notez qu'il n'y est pas seul. Son contemporain, son ami. Van der Meer, n'est pas loin, et cette vieille maison à la façade crépie, c'est bien

Delfl.

celle que le peintre a représentée dans son chef-d'œuvre de la galerie Six; pendant qu'au bout de la ville, derrière l'arsenal, vous retrouverez l'original d'un autre chef-d'œuvre, qui compte parmi les merveilles du musée de la Haye.

Et combien d'artistes encore dont le souvenir s'offre à notre esprit

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110. DELFT ; LE MABClIli AU P0IS80S ET LA TOUtt DE L'HOTEL DE VILLE.

le long de la route ! C'est dans la Flaiiiii!L;siraat qu'habitaient les frères Palamedes, et c'est sur le Korcivnarkt, à l'enseigne du Cygne, que Jan Steen, de joyeuse et bruyante mémoire, brassait sa bière et peignait ses meilleurs tableaux.

Mais continuons notre promenade. Nous voici sur une grande place, qui passa longtemps pour le marché le plus vaste et le plus commode qui fût dans la province; et c'est là surtout que le passé revit. Que dis-jc, le passé ? C'est l'histoire même de Delft qu'on retrouve

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cicrite ici, car c'est sur ce gai forum que se sont accomplis les principaux événements auxquels elle assista.

D'un côté, voici l'hôtel de ville avec sa façade un peu contournée, sentant la décadence, mais ne manquant, malgré cela, ni de tournure ni de st3'le. En face apparaît l'orgueilleux clocher de la Nieuivekcrk, jadis placée sous le vocable de sainte Ursule, et qui dresse dans le ciel bleu sa flèche audacieuse, jetant à la ville les chansons vibrantes de son harmonieux carillon.

C'est entre ces deux doyens de l'architecture hollandaise que s'est déroulée la vie de Delft. C'est là qu'ont défilé tour à tour les princes, les ambassadeurs et les ministres, quand Guillaume tenait sa cour au Prinsenhof. C'est là que défila aussi la pompe funèbre qui faisait cortège au cercueil du grand Taciturne, et c'est encore là que, quelques jours après, épilogue de ce drame horrible, son assassin Balthazard Gérard fut torturé sur l'echafaud et mis à mort.

Au son de la grosse cloche du beffroi, c'est là qu'accouraient bourgeois et manants, pour entendre lire au perron les Keitren, les ordonnances du Magistrat, les communications des États-Généraux et les arrêts de justice, et c'est là, toujours là, qu'en 1796 on planta, au milieu d'un concours énorme de peuple, l'arbre de la Liberté. Que de scènes curieuses, étranges, émotionnantes, pourraient raconter les cinq cents fenêtres qui prennent jour sur cette place, s'il leur était donné de parler ! La moins extraordinaire ne serait point assurément l'arrivée de Pichegru, et la prise de possession de l'hôtel de ville par son état-major.

Quelle tournure étrange et curieuse possédaient ces conquérants! quelle misère glorieuse était celle de ces vainqueurs! Et cependant leurs costumes fantasques, faits de pièces de raccroc, de houppelandes de toutes tailles et de toutes couleurs, ne prêtaient point à rire. Leurs coiffures empruntées à tous les règnes de la nature ne semblaient point ridicules, parce que leurs casques de fer, leurs bonnets de peau, leurs chapeaux de drap ou de paille étaient portés par des héros.

Delft.

Aujourd'hui, sauf les jours de marché et le temps de la kermesse, le silence et une demi-solitude ont remplacé ces scènes tumultueuses et bruyantes. Ces jours-là, par exemple, le grand marché de Delft n'a rien à envier au passé. Les boutiques de toile se dressent partout. Les barils de beurre s'entassent, les fromages s'empilent, les marchands se serrent et se pressent. Les étalages d'anguilles fumées parfument l'air de leurs acres senteurs. La foule des villageois et des villageoises envahit la place, et le brouhaha de cette cohue bavarde se complique des cris aigus de quelque porc récalcitrant et des accents aériens du carillon.

A d'autres moments, ceux-là heureusement plus espacés, le vieux forum des Ddi'cnaars se remplit encore d'une foule compacte, mais cette fois recueillie, silencieuse, tristement et douloureusement émue. C'est lorsque quelque membre de la famille royale vient demander, à l'église Sainte-Ursule, le dernier asile auquel il a droit.

Delft est en effet le Saint-Denis de la Hollande, la demeure dernière, le refuge suprême de la famille d'Orange-Nassau. C'est au pied de la sépulture du fondateur de leur dynastie, que les princes de cette illustre lignée viennent goûter l'éternel repos.

Trois fois en quelques années, il nous a été donné d'assister à ces funèbres cérémonies, et jamais nous n'en oublierons la grandeur majestueuse et désolée.

Le tombeau du Taciturne, une des meilleures œuvres de la sculpture hollandaise et l'ornement principal du vieux sanctuaire, est demeuré un lieu de pèlerinage pour les étrangers, car on peut dire que c'est lui, et lui seul, qui attire quelques voyageurs dans la ville.

Ouvrage d'Hendrick de Keyser et d'A. Quellin, il est d'une ordonnance plus pompeuse que correcte, plus somptueuse que châtiée, plus grandiose que vraiment grande. Il se compose de quatre portiques formant une enceinte carrée et flanqués aux quatre angles de figures allégoriques représentant la Liberté, la Justice, la Prudence et la Religion. Sur le sarcophage repose la statue couchée de l'illustre

victime, tandis qu'au pied même du monument, une seconde statue le représente assis et vivant, comme si on avait voulu signifier par là qu'il se survit au delà de la mort.

D'autres mausolées ornent encore la. Nieuiveherk., celui de Leeuwenhoek, l'inventeur du microscope, et celui de Grotius, le juriste le plus éminent peui-ètre des temps modernes. Mais les voyageurs n'y prennent point garde. A Delft, la grande figure du Taciturne efface toutes les autres. Elle absorbe toute l'attention. La science cède ici le pas à la politique, mais pour cette fois ce n'est que justice, car sans l'homme d'État qui fonda l'indépendance de la Néerlande, qu'eussent été ses enfants ? Les Provinces-Unies elles-mêmes auraientelles existé ?

(( On montre encore aux étrangers, dans la ville de Delft en Hollande, les marques des balles qui entrèrent dans la pierre de taille d'une porte, après avoir percé le corps du prince. » Ces lignes, tracées par Aubery du Maurier, il y a près de deux siècles, semblent écrites d'hier, tant le souvenir du premier des Nassau est resté vivant au milieu de cette cité qui lui fut chère.

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