ROTTERDAM, SCHIEDAM
Rotterdam est la ville animée, vivante, bruyante des Pays-Bas. C'est la ville jeune, si je puis dire ainsi.
A Amsterdam, dans le Kalverstraat en tout temps, sur le Datn AUX heures de la Bourse; à la Haye, les dimanches au Bois, ou les soirs d'été sur la plage de Scheveningue, on trouve de la foule et de l'animation, autant qu'en aucune autre grande ville.
Mais la foule est calme et l'animation recueillie. A Amsterdam, on dirait que la gravité des affaires rejaillit sur le maintien des habitants. A la Haye, c'est comme une certaine dignité, comme un certain respect de soi-même et des autres, qui fait qu'on sait être gai sans être bruyant, et que l'empressement ne franchit jamais les limites de la bienséance. — Amsterdam garde en tout temps un maintien de préoccupation affairée, la Haye observe toujours une retenue distinguée, où se révèlent ses prétentions de ville aristocratique. Seule, Rotterdam sait s'affranchir de toute entrave, seule, elle s'abandonne à son naturel débordant, exubérant, et semble n'avoir d'autre préoccupation que de se montrer telle qu'elle est.
On a dit, en parlant de ces trois grandes villes, qu'Amsterdam était la ville allemande, la Haye la ville française, Rotterdam la ville anglaise des Pays-Bas. Il y a du vrai dans cette triple qualification, si toutefois elle signifie que la première est la plus tranquillement
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laborieuse, la seconde la plus polie, la troisième la plus active.
C'est par le chemin de fer qu'on arrive à Rotterdam. Quelques minutes avant d'apercevoir le beau clocher de l'église Saint-Laurent, on passe devant Schiedam, dont la sombre silhouette se profile sur le ciel gris. Même vue à distance, c'est une très curieuse cité que cette ville de Schiedam. Ses maisons aux pignons aigus forment une large ligne noire déchirant à belles dents la bande argentée du ciel. Les moulins aux longues ailes et les clochers des églises dominent, de leurs masses élancées et frêles, les groupes de maisons pressées, et au premier plan, les distilleries, fort nombreuses, se font reconnaître par les balustrades énormes, qui, placées à leur sommet, leur donnent l'apparence de gigantesques cages à mouches.
Ajoutez à cela un canal transparent où se mirent les habitations brunes ou claires, et de grands bateaux roux qui reflètent dans les profondeurs lactées et comme irisées par la réverbération du ciel leurs longs^mâts surmontés d'une petite flamme tricolore. — Assurément, le tableau vaut la peine qu'on le comtemple.
Je parlais^à l'instant des distilleries de Schiedam ; ce sont elles qui ont fait la réputation de la ville et la célébrité de son nom. On en compte près de quatre cents, et la liqueur qu'elles fabriquent est aussi célèbre dans tous les Pays-Bas que le cognac chez nous. Certes nous aurions beau jeu à placer ici quelques déclamations faciles contre l'abus qu'on fait, de cette fatale liqueur. Il n'est pas de jour qu'on n'entende les moralistes tempêter contre elle, et la flétrir dans de belles périodes sagement pondé.'-ées. Mais que font ces arguments platoniques , et quel résultat attendre de cette éloquence si honnêtement dépensée ?
Le jour où la société, plus sagement organisée, aura pris soin d'offrir au prolétaire des distractions plus morales, ce jour-là, on pourra l'enlever au cabaret. Mais jusque-là, toutes les belles phrases dem:ureront sans effet. Les Romains demandaient à leurs empereurs du p lin et les jeux du cirque. On a supprimé les jeux du cirque sans
Rotterdam. — Schiedam. 2gg
songer à les remplacer. La slijtery et la tappery ont aujourd'hui pris, dans les loisirs du peuple, la place qu'occupaient jadis des distractions sinon plus douces, du moins plus hautes. C'est à rétablir ces distractions qu'il faut avant tout travailler.
Une statistique, que nous n'avons point eu occasion de vérifier, prétend que, des résidus de ses distilleries, Schiedam engraisse chaque année plus de cinquante mille porcs. C'est beaucoup. — Une autre statistique, non moins curieuse, consisterait à établir combien ces mêmes distilleries, nouvelles Circés, transforment en être immondes de créatures humaines qui, sans l'abus de l'alcool, seraient demeurées intelligentes et sensées. Il y aurait certes de grands enseignements et de pénibles leçons à tirer de cette statistique nouvelle. La société reconnaîtrait peut-être que les antiques jeux du cirque coûtaient moins cher à Rome que les prisons et les maisons d'aliénés ne nous coûtent. Seul le gouvernement pourrait se plaindre de ces rapprochements instructifs, car il trouve dans le schiedam une de ses principales sources de revenus, et chaque ivrogne qui titube est à ses yeux un contribuable modèle.
La campagne qui entoure Schiedam n'est pas moins curieuse que la ville elle-même. Les prairies verdoyantes qui s'étendent à perte de vue, couvertes de bestiaux et coupées par des bosquets touffus, se trouvent toutes en contre-bas des canaux et des rivières qui les traversent. Et c'est un des plus étranges spectacles qu'on puisse imaginer que de voir, du fond de ces cuvettes de verdure, passer, au sommet d'une interminable colline, les voiles des bateaux qui sillonnent le pays. Il semble que ce soit le monde renversé, et qu'ici les vaisseaux naviguent sur les montagnes.
La Schie surtout, coulant à pleins bords entre deux rives factices, à dix pieds au-dessus des champs qui la bordent, olïre un coup d'œil surprenant. C'est elle qui donne son nom à Schiedam, comme la Rotte, autre petite rivière qui se jette également dans la Meuse, a donné le sien à Rotterdam.
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Cette dernière entre à Rotterdam par le nord. Traversant, par des courbes gracieuses, une large plaine, jadis couverte de jardins et aujourd'hui peuple'e de maisons, de rues et de carrefours, elle vient alimenter le l^est, large fossé qui enveloppe la ville et qui jadis lui servait de limite et de défense. Puis, réservant à peine le quart de son volume pour pénétrer directement au cœur de la cité, elle s'y infiltre par un étroit canal, qui porte encore le nom de Bitineu Rotte ou de Rotte intérieur. Un peu plus haut, la Schie vient, elle aussi, se jeter dans le ]'est, juste au sommet du triangle équilatéral que formait la ville primitive, triangle qui a la Meuse pour base.
Je dis « que formait », parce que depuis longtemps Rotterdam a franchi sa trop étroite enceinte pour s'étendre à droite et à gauche. A droite surtout, où des quartiers tout entiers ont été édifiés dans ces années dernières, à droite (j'entends à droite en regardant la Meuse) où se trouve le principal lieu de divertissement que possède la ville, son jardin zoologique, un des plus beaux du continent.
Les Rotterdamois sont justement fiers de ce jardin modèle. Il est de création récente, mais déjà son nom est célèbre. Placé entre ceux d"Anvers et d'Amsterdam, qui passent pour les plus considérables et les plus prospères de l'Europe occidentale, il n'est point écrasé, par ce terrible voisinage. Car non seulement il est peuplé d'animaux curieux et rares, de plantes exotiques et de fleurs tropicales, mais il est encore disposé avec énormément de goût. Enfin l'administration qui le dirige l'a complété ces années dernières par l'édification d'une societeit monumentale, qui fait le plus grand honneur aux deux architectes qui l'ont bâtie.
Fait bizarre, le jardin zoologique, placé à l'extrémité nord-ouest de Rotterdam, a pour pendants, comme lieux de promenade, deux beaux parcs situés l'un à la pointe sud-ouest, l'autre à la pointe sud-est de la ville, tous deux en bordure de la Meuse. En sorte qu'on peut dire que ce fameux triangle, dont nous parlions à l'instant, possède, à chacun de ses sommets, un emplacement de distraction et un lieu de plaisir.
Rotterdam. — Schiedain.
Soi
De ces promenades, celle de l'est se trouve être la plus ancienne. Elle porte le nom de Plantage. Des arbres centenaires confondant leurs cimes verdoyantes et mirant leurs feuillages dans l'eau blonde de la rivière y forment un délicieux abri , frais en tout
lu. BOTTBRDAM : LE STBIGBU.
temps, en tout temps recueilli, pendant que le regard franchissant la Meuse va s'égarer au loin au milieu des magasins et des chantiers de Feijenoord, ou bien découvrir, au miheu des frais bosquets, le clocher d'Ysselmonde.
Le parc de l'ouest est d'aménagement plus récent que le Plantage. C'est un très beau Jardin anglais. Jadis propriété particulière, récemment acquis par la ville, et auquel certain vallonnement, en
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même temps qu'une pseudo-rivière, donnent l'aspect d'un bois de Boulogne au petit pied. La constitution d'un lieu de promenade à cette extrémité de la ville était d'autant plus nécessaire, que celle-ci, par un mouvement assez prononcé, tend à se porter vers l'ouest, et à se développer du côté de l'embouchure du beau fleuve qui la baigne.
Mais revenons, pour visiter Rotterdam, à notre point de départ, c'est-à-dire à cet endroit du l'w/oiî s'établit la jonction de la Rotte et de la Schie. Un monument s'élève à cette place. C'est la porte de Delft, non point une vieille porte avec tours et tourelle, meurtrières, créneaux et mâchicoulis, mais une porte quasi-moderne, ne remontant qu'au siècle dernier, et qui a remplacé les allures guerrières par des prétentions classiques. Colonnes et pilastres, bas-reliefs et pendentifs, attique avec sculptures inscrites dans son tympan, rien ne manque à cet édifice, qu'il faut compter comme monument, dans une ville où les monuments ne sont pas très nombreux.
Si nous prenons sur la droite, en suivant le F«/, nous ne tardons point à rencontrer le théâtre, bâtiment relativement modeste pour une ville comme Rotterdam. On y chante fort bien cependant, quoi qu'on }' chante en allemand. Puis c'est, toujours sur la rive droite, un grand hôpital, de fort belle allure, et, sur la rive gauche, une salle d'exposition, et enfin le musée Boymans.
Créé, comme galerie particulière, par le conseiller Boymans, homme de goût en même temps qu'homme de bien, le musée de Rotterdam, devenu, en 1847 et parsuited'un legs, propriétémunicipale, fut logé au palais de Schieland. Ce palais de Schieland était un bel édifice, bâti en j G62 pour abriter l'administration chargée de l'entretien des digues et canaux des pays limitrophes de la Schie. Il constituait certainement un des monuments les plus confortables de la Hollande. En 181 1, Napoléon y avait logé avec Marie-Louise, et, étrange revirement de la destinée, trois ans plus tard, le prince d'Orange et l'empereur Alexandre y devaient séjourner à leur tour. C'étaient là
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de très glorieux précédents, et l'on ne pouvait guère octroyer au legs du conseiller Boymans un logis plus illustre.
Malheureusement, le feu l'expropria de cette demeure princière. Le i6 février 1864, dans la nuit, le palais de Schieland devint la proie des flammes. Sur les 472 tableaux et les 3, 000 dessins qui composaient la collection, on ne put sauver que i5o peintures et iq portefeuilles. Parmi les tableaux qui furent brûlés il faut regretter un superbe ^'an der Helst, un admirable Ruysdael, un ^'an de Velde. sans prix, et une centaine de tableaux de premier mérite.
La commission fort heureusement ne se laissa point abattre par ce malheur. Elle décida, en principe, que l'édifice serait reconstruit et que rien ne serait épargné pour qu'il fût rapidement repeuplé de chefs-d'œuvre. Aujourd'hui le musée de Rotterdam occupe le troisième rang parmi les musées hollandais. Il vient immédiatement après le Trippenhiits et le Maiiritsliitis, c'est-à-dire après les musées ro3'aux d'Amsterdam et de la Haye. Il compte 349 tableaux, de fort nombreux dessins, et si toutes les œuvres qu'il renferme ne sont point des chefs-d'œuvre incomparables, dans le nombre, il nous faut citer quelques ouvrages de tout premier mérite.
Notamment une magnifique esquisse de Rembrandt, datée de 164G, sorte de grisaille qui représente V Union des Proriiices- Unies; cinq tableaux de Cuyp, parmi lesquels le fameux Mangeur de moules ; deux payages d'Hobbema, plusieurs Ruysdael; des fleurs de Rachel Ruysch, cette patiente et miautieuse artiste qui, dit-on, fit presque autant d'enfants que de tableaux ; une Saint-Nicolas et un Malade imaginaire de Jean Steen; le portrait de Frédéric-Henri par Adriaen van der \^enne; un ]'ieillard d'Adrien van Ostade et une .4;^^fr^c' de son frère Isaac;des Metzu, des Lingelbach, des Willem Kalf ; trois'portraits par Van der Helst \ un portrait d'Homme âgé., attribué à Frans Hais; des natures mortes de David de Hem, et enfin, parmi les élèves de Rembrandt, des portraits de Govert Flinck, de Ferdinand Bol; des payages de Salomon de Koning et une tête
d'homme de Carel Fabritius, qui peut compter parmi les productions les plus surprenantes de l'école hollandaise.
Longtemps cette dernière peinture fut attribuée à Rembrandt. Comme telle, elle fut louée au delà du possible. Th. Gautier, Maxime Du Camp, Louis Viardot la couvrirent des plus aimables fleurs de rhétorique. Plus tard une réparation faite à la toile fit découvrir la signature de Fabritius, et cette paternité nouvelle non seulement ne diminue en rien la valeur de cette peinture si précieuse, mais encore, pour les vrais amateurs, ajoute même à son intérêt.
Le musée somptueux, rebâti par les soins de la municipalité sur les ruines du palais de Schieland, n'abrite pas seulement le musée des tableaux et le musée des dessins. A son rez-de-chaussée, il donne asile aux archives et à la bibliothèque de la ville. Les archives, admirablement classées par le savant AL H.-J. SchelTer, renferment des trésors nombreux. La bibliothèque, très complète pour tout ce qui regarde Rotterdam, et riche de presque tous les ouvrages qui parlent de la ville , possède en outre des portefeuilles remplis d'estampes, de gravures, d'aquarelles et de dessins, qui constituent une source incomparable de renseignements. Leur contemplation et leur étude nous demanderaient des mois. C'est plus de temps, hélas! que nous ne pouvons en accorder à ces richesses.