ROTTERDAM
La façade principale du musée donne sur l'extrémité de la Rue Haute (la Hoogstraat, comme on l'appelle) à l'endroit où, par un coude, elle se joint avec la digue de Schiedam. D'un côté, une voie large et bien bâtie, commerçante et fréquentée, très fournie en belles boutiques et en cafés richement décorés, nous mène à la Meuse; de l'autre, les éclats de voix, les chants, des cris, les échos assourdis d'orchestres bizarres tendent à nous entraîner vers la haute ville; enfin, presque en face de nous, s'ouvre la Hoogstraat, qui fut longtemps et qui est demeurée encore la principale rue de Rotterdam.
Quel chemin choisir? Courons tout de suite au plus pressé. Allons où le tumulte et la joie nous appellent. Portons nos pas vers la Zandstraat. C'est de là que s'échappent ces chants étranges et cette musique inattendue. Aussi bien le spectacle qui nous attend, quoique assez peu édifiant en soi, vaut la peine qu'on le contemple.
1^& Zandstraat estla. vallée de délices des matelots. Les marins en rupture de mer viennent dépenser là, en quelques semaines, et souvent en quelques jours, leurs économies de plusieurs mois, parfois même de plusieurs années. L'abstinence forcée à laquelle ils ont été condamnés ne leur a point laissé le loisir de se blaser sur les plaisirs de ce monde. Aussi le terrible appétit, avec lequel ils débarquent, les rend-il bien faciles sur le choix de leurs distractions, et les empêche de voir
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ce que certains plaisirs ont de profondément répugnant. Il semble que ce soit spécialement pour eux que Musset a dit :
Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse ?
C'est elle, en effet, qu'ils viennent chercher dans cette suite de petites maisons, bouges étonnamment propres, ma foi, n'ayant point du dehors trop hideuse façon. C'est là qu'on prodigue à ces malheureux les terribles poisons qui corrodent leur cerveau, et qui souvent détruisent à jamais leurs santés si robustes.
En hi\'er, une petite porte à charnière flexible, garnie d'un vitrage dépoli, au printemps, en été, un simple rideau rouge ferment l'entrée de ces Edens de bas étage, et, à chaque battement de la porte, ou bien à chaque ondulation du rideau, des torrents d'une harmonie contestable s'échappent dans la rue.
Relevons un de ces rideaux, poussons une de ces portes. Le spectacle, croyez bien, est pour nous sans danger. Pendant que l'orchestre râle sa mélopée demi-sauvage, pendant qu'à la lumière d'un lustre prétentieux s'agitent des couples échauffés par le genièvre, d'autres couples attablés, haussant le ton, comme il convient lorsque l'alcool commence à épaissir la langue, se livrent à une consommation désordonnée de schiedain. Les têtes barbues se prennent à dodeliner lourdement sur les épaules. L'œil atone sent retomber sa paupière avachie. Le bras, après s'être agité comme pour retenir une pensée qui se dérobe, frappe lourdement la table, et du gosier enflammé s'échappe, entre deux bouffées épaisses d'une acre fumée, le refrain d'une chanson ordurière ou quelque épouvantable juron. Voilà à quel état deux heures de séjour dans ces miisicos réduisent ces marins énergiques, qui ont bravé tant de dangers, déployé tant de courage, et porté si haut et si loin la gloire du pavillon hollandais.
Les compagnes d'un instant, qui les attirent en ces lieux misérables, ne sont guère plus dignes de nos regards. Leurs figures fanées et ridées en dépit de leur jeunesse, en dépit du fard qui les rougit et
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de la graisse qui colle leurs cheveux, se détachent en plaques terreuses et neutres sur le fond blanc de la muraille. Leurs poses déjetées, alanguies, disent assez leur décrépitude morale et physique. Les fleurs qui garnissent leurs cheveux, les faux bijoux qui émaillent leurs corsages, soulignent encore les honteux stigmates que le vice a imprimés sur toute leur personne. De pareils spectacles ne sont pas corrupteurs. La vue de cette dégradation ne peut inspirer que la haine et le mépris de la débauche.
La Hoogstraat qui, je l'ai dit, aboutit à l'extrémité de ce paradis, ou plutôt de cet enfer de matelots, coupe la ville dans toute sa largeur. Elle est le prolongement de la Hoogendj-ck., l'un des premiers ouvrages d'art que les Bataves aient élevés en ces lieux sans cesse menacés, pour mettre leur Y'^ys à l'abri des inondations périodiques de la Meuse. Cette interminable rue, jadis une des plus droites, une des plus longues, une des plus régulières qui fussent dans tous les Pays-Bas, est aujourd'hui fort malheureusement coupée par le pont du chemin de fer qui la traverse, et qui rompt sa belle perspective. Elle continue cependant d'être des plus peuplées et des mieux fournies en riches boutiques et en vastes magasins, et sa position, au point de vue de l'histoire de la ville, n'en demeure pas moins des plus importantes. En principe, en effet, elle, qui se trouve aujourd'hui au centre de la cité, elle en marquait la limite extrême. Seule, la partie nord du triangle que forme Rotterdam existait en ces temps primitifs, ■et les flots de la Meuse couvraient, à marée haute, toute l'étendue occupée aujourd'hui par le sud de la ville. A ce titre au moins, la Hoogstraat méritait de n'être point mutilée.
Comme cela semble naturel, c'est le long de la Hoogstraat que ?e dressent les principaux monuments de Rotterdam. A sa base la Walsche Kerk, à son sommet l'Oo^/cr Kerk; à son centre, l'hôtel de ville qui aligne sa façade sur la rue même, un peu au nord l'église Saint-Laurent, et enfin un peu au sud, la statue d'Érasme.
Je ne dirai rien de l'hôtel de ville. C'est un monument com-
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mode sans doute, mais un des moins beaux et des moins élégants qui soient dans tout le pays. Si je suis bien informé, il n'y a d'ancien, dans cette vaste bâtisse, que la cloche du campanile qui fut fondue par Thomas Beth, en iSSy, c'est-à-dire à l'époque même où le Westnieujj'Iand, sur lequel le Stadhiiis est construit, fut, par la permission d'Albert de Bavière, réuni à la ville primitive.
L'église Saint-Laurent, elle au contraire, est un monument des plus remarquables, d'un beau style et d'une élégance magistrale. Elle date du xV siècle, mais l'ogive y fleurit dans toute sa pureté et dans toute sa nerveuse sveltesse. Sa tour, à la fois robuste et gracieuse, est légèrement postérieure à la construction de la nef, et même, s'il faut en croire les historiens de Rotterdam, elle n'aurait été achevée qu'en 1647. Jusque-là on l'avait enjolivée d'ouvrages en bois d'un goût douteux et d'une solidité relative. En 1644, le campanile, ainsi rajouté, s'étant trouvé vermoulu et pourri, on compléta les deux premiers étages, qui étaient en pierre, par un troisième étage fait des mêmes matériaux, et l'on eut le bon esprit, malgré le goût du temps, de raccorder fort adroitement ce nouvel étage aux deux autres.
Mais là n'est pas l'opération la plus curieuse que ce clocher ait eu à subir. En même temps qu'on s'apercevait que le sommet de la tour menaçait ruine, on remarquait également que la masse de l'édifice commençait à perdre son aplomb. En i65o, la tour, dit un contemporain, penchait « d'une façon affreuse » du côté du nord-est. Bientôt l'inclinaison fut si forte, qu'il parut que sa masse n'était plus soutenue que par la toiture même de l'église Enfin, celle-ci, commençant à se lézarder, des pierres se détachèrent pendant la célébration de l'office, et les fidèles, terrifiés, s'enfuirent dans toutes les directions. C'est alors qu'on entreprit un travail vraiment extraordinaire : la reprise en sous-œuvre de cette pesante construction.
Ici, la difficulté était d'autant plus grande que c'était la base même, c'est-à-dire le sol et le sous-sol qui manquaient. La tour avait perdu son aplomb parce que les pilotis qui la portaient s'étant pourris, le
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terrain se dérobait sous elle. II fallut donc commencer par suspendre en l'air ce clocher incertain, puis enlever les pilotis vermoulus et les remplacer un à un par d'autres, plus solides et plus longs. Ces travaux fort extraordinaires en tout temps, mais assurément merveilleux pour l'époque où on les exécuta, furent menés à bonne fin par un
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architecte dont Je tiens à redire ici le nom, par Nicolas Persoons.
A l'intérieur, l'église Saint-Laurent renferme quelques sépultures remarquables, une haute voûte, jadis toute resplendissante d'armoiries, aujourd'hui badigeonnée en blanc, et des orgues justement célèbres, que les Rotterdamois, et pour cause, croient encore supérieures à celles de Harlem.
Comme bien l'on pense, Rotterdam compte encore en ses murs nombre d'autres églises. Nous avons déjà eu l'occasion d'en nommer quelques-unes; mais aucune d'elles n'est, par ses proportions, son style, sa beauté ou son ancienneté, comparable à Saint-Laurent et digne de nous retenir.
J'ai dit que la statue d'Érasme était située, elle aussi, près de la
3io La Hollande à vol d'oiseau.
Hoogstraat . C'est en effet sur un large pont, en tout temps fort animé, mais surtout le mardi regorgeant de monde, qui porte le nom significatif de Grootc Markf, que s'élève cette statue. La place est très pittoresque, et la statue est de bonne forme. Le cadre est digne du sujet. Au fond de la place, le S/cig-cr avec ses maisons si curieusement colorées; à sa base, le Kolk mirant dans ses eaux grises les édifices et les arbres qui l'entourent; au loin, dominant les toits rouges et noirs, le puissant clocher de la Grootc Kcrk, certes Érasme n'aurait point à se plaindre de l'emplacement qu'on a choisi pour lui, si les oreilles de bronze de ce délicat de lettres n'avaient à souffrir des criailleries des marchands et des jurons des bateliers.
Mais, puisque je parle des oreilles d'Érasme, il me ûiut rappeler l'inéluctable plaisanterie à laquelle, chaque fois qu'un étranger contemple sa statue, les Rotterdamois moqueurs ne manquent pas de se livrer. Érasme, je ne l'ai point encore dit, est représenté le bonnet carré en tête, vêtu d'une longue pelisse et tenant, en sa main gauche, un in-folio qu'il feuillette attentivement. Or dès qu'on vous voit arrêté à contempler ses traits : « Monsieur, vous dit-on, quand Érasme entend l'heure sonner, il tourne la page ». Et vous, bonassement, vous patientez cinq ou dix minutes pour assister à un événement aussi merveilleux. Puis quand, surpris de ce que le carillon n'ait point fait sortir le grand homme de l'immobilité métallique oijil est figé pour toujours, vous vous tournez vers votre interlocuteur, celui-ci, souriant et goguenard, ^•ous répond simplement : <( C'est qu'il n'a pas entendu! «
Fait bien remarquable, les deux principales statues que possède Rotterdam, cette ville de commerce, de navigation, de transactions, de négoce, sont les statues de deux hommes de lettres. Je viens de nommer Érasme, il me faut maintenant parler de Tollens, ce poète idyllique dont les doux chants d'amour ont conservé, en Néerlande, une incomparable popularité. La statue de Tollens est située au Park ; elle date de 1860, car Tollens n'est pas, comme Érasme, une des
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gloires de la Rotterdam ancienne. Mort en i85G, il est notre contemporain, et si sa statue, œuvre de M. Strakée, est loin de valoir la belle œuvre de Hendrick de Keyser, du moins n'a-t-elle point à craindre les vicissitudes que subit l'image du grand penseur. Bien que l'amour de ses contemporains eût qualifié Érasme de premier homme de son siècle « viRo seculi sui primario », cette statue est, en effet, la troisième qui ait été élevée à Rotterdam même à l'auteur du Moruv cncomiiim. La première fut en bois et pourrit promptement. La seconde, en pierre, fut brisée par les Espagnols, en iSSy, et c'est seulement en 1622 qu'on érigea celle que nous voyons aujourd'hui.
Ces deux statues ne sont point le seul témoignage de leur goût pour la littérature qu'ont donné les Rotterdamois. Si nous voulions en chercher d'autres, nous les trouverions aisément. D'abord les associations scientifiques et littéraires qui sont nombreuses et florissantes; un clitb de lecture, qui est assurément le plus complet et le mieux organisé qui soit sur le continent; enfin il n'est pas un de ces négociants, si affairés en apparence, qui n'ait sa bibliothèque; et dans cette bibliothèque, devinez qui nous allons rencontrer? Shakespeare, Walter Scott, Charles Dickens, Lessing, Gœthe, Schiller, Molière, Racine, Corneille, que tous sont capables de lire dans le texte original. Connaissez-vous beaucoup de pays qui puissent nous en offrir autant?
Et maintenant, comme contraste, allons contempler la Bourse regorgeant de commerçants et d'armateurs. Allons considérer les ports intérieurs de la ville, le Leureuhaven, le Blaak, le JViJiihai'en, VOude et le Nieuipekaren et le Hai^ingvliel, celui qu'on a surnommé le « Hariugrliet des riches », Rijkelui hariugvliet, encombré de bâtiments de toute nature et de toutes dimensions, //'tî/A-^ tikoffeu, faisant le commerce intérieur et balançant lourdement leurs grosses coques luisantes, bricks, goélettes, prêts à partir pour les lointains pays, petits stoombooteu chauffant pour des destinations régulières, tous mélangeant leurs formes et leurs couleurs dans un cliquetis joyeux de nuances vives et de tons foncés.
La Hollande à j'ol d'oiseau.
Les plus gros navires toutefois ne sont point là'. Ils sont sur la Meuse, ombrageant les quais de leurs énormes carapaces. C'est aux Boomp/es, en effet, qu'accostent les steamers qui font la traversée de l'Amérique et des Indes, aux Boompjes singulièrement nommes, car les « petits arbres » qui leur ont valu ce nom ont depuis lors énormément grandi.
Jadis, l'approche du quai était défendue par une estacade. Aujourd'hui, l'estacade a disparu et la Meuse est devenue le grand port de Rotterdam, c'est-à-dire la source de son incomparable prospérité. Rien n'est plus beau du reste que cette rivière large et pleine, dont on a un peu gâté les perspectives avec les ponts gigantesques qui l'enjambent aujourd'hui. Rien n'est plus majestueux que de la voir couler à pleins bords. Rien n'est plus curieux surtout que de l'apercevoir, lorsqu'elle est prise par les glaces, envahie par les promeneurs, et couverte par les fragiles constructions de ses riverains : comme en 1766, quand les tonneliers construisirent, sur sa croûte glacée, le plus grand foudre qu'ils eussent fabriqué jusque-là, ou encore comme en 1794, lorsque les troupes du général Bonneau, traversant la Meuse sur la glace, vinrent occuper Rotterdam et ses faubourgs.