DORDRECHT
Dordrccht est la première ville importante qu'on rencontre en venant de Belgique, qui ait d'une façon complète, absolue, le cachet hollandais. Il est en outre peu de cités en Europe qui possèdent une physionomie plus avenante et plus cordiale.
Jadis on arrivait à Dordrecht toujours en bateau, car l'eau l'entoure de toutes parts, et, comme le lui font dire avec orgueil ses pane'gyristes, il ne faut pas moins de quatre fleuves pour lui former une ceinture.
Me Mosa, me Vahalis, me Linga Mervaqiie cingiinti jEternam balava' virginis eccefidem.
Aujourd'hui que le chemin de fer a tracé sa route de ce côté, on débarque généralement sur la terre ferme, et on accoste la ville par de belles avenues, ombragées d'arbres jeunes encore et bordées de ces jardins admirables, qui faisaient dire à de Parival que les Hollandais sont « les premiers fleuristes du monde ».
Mais de quel côté qu'on arrive, l'impression qu'elle produit est toujours excellente. Son aspect est aimable, affable, engageant. Dès qu'on a pénétré dans ses rues, dès qu'on a traversé ses places,
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ou longé ses canaux, on se trouve en pays de connaissance, et même quand on la visite pour la première fois, elle n'a rien d'étrange ni d'étranger.
On se demande oià l'on a déjà vu la silhouette gracieuse de cette jolie cité, qui semble flotter sur l'eau. On cherche où l'on a premièrement aperçu ces beaux moulins noirs aux ailes ocrées, ces quais rouges avec leur forêt de hauts mâts, ces grands arbres arrondissant leurs masses vertes, et cette foule de maisons gracieuses, colorées, titubantes, dominées par une tour immense, carrée, robuste, coiffée d'un quadruple cadran.
Eh parbleu! c'est sur les toiles de Van Goyen, de Cuyp, de Salomon Van Ruysdael, tous trois épris de ce spectacle magique, amoureux de cette rivière argentée, et de la ville pittoresque et brillante dont elle est le miroir.
Cette affection, au reste, n'était que justice. Dort a toujours bien mérité de l'art. Elle ne s'est pas contentée d'être belle, en effet, elle a encore été le berceau de toute une pléiade d'artistes éminents; et peu de cités, je ne dirai pas seulement en Hollande, mais encore dans le monde entier, peuvent s'enorgueillir d'avoir donné naissance à un aussi grand nombre de peintres illustres.
A partir de iSyS, où Jacob Gerritz Cuyp reçoit le jour dans ses murs, son sol fécond voit se succéder une série de talents glorieux, qui suffiraient à illustrer le nom d'une ville de premier ordre. C'est, en i6o5, Aalbert Cuj^p, l'un des plus grands maîtres de la Hollande, l'un des artistes les plus complets du siècle d'or de l'art hollandais. En i6i I c'est Ferdinand Bol, en i632 c'est Nicolas Maas, qui compteront, l'un et l'autre, parmi les plus célèbres élèves de Rembrandt. En 1643 c'est Schalken, l'auteur un peu surfait de ces fameux effets de lumière si recherchés au siècle dernier. Puis, c'est encore Arend de Gelder, Arnold Houbraken, le biographe de 1' école, son Vasari, c'est Dirk Stop; ce sont dix autres, qui continuent la tradition, qui maintiennent le renom de Dordrecht, et dont les œuvres variées
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nous conduisent insensiblement à cette grande et mélancolique figure qui a nom Ary Scheffer.
Eh ! quoi, direz-vous, est-ce là le but, la fin, le terme où tant de verve, de puissance, d'entrain et de maestria devaient aboutir, et faut-il rapprocher ces noms, Cuyp, Bol, Maas et Scheffer? Quel contraste! Les premiers tout feu, tout soleil, tout vie, prenant leurs modèles dans la rue, puisant leurs exemples dans les champs, s'inspirant uniquement de la nature qui les entoure, et sachant, au besoin, enfermer dans une chambre close un chaud rayon de rutilante clarté. Ajoutez à cela, la fougue indomptée de la sensation se traduisant par la furie de la brosse, la puissance de l'impression s'incrustant du premier coup dans des empâtements merveilleux.
Le dernier, au contraire, calme, terne, réfléchi, glacé, allant chercher ses sujets dans un monde idéal , incompris, indéfinissable et par conséquent mal défini, empruntant ses personnages aux rêveries nébuleuses de Gœthe ou à l'idéalisme de Dante, et traduisant le tout en une peinture mince, fluide, incolore, émaciée. C'est à se demander s'il est bien vrai que des talents si opposés, que des tempéraments si dissemblables ont pu naître sur le même sol, respirer le même air et grandir sous le même climat.
Et cependant Scheffer, tout comme ses devanciers, trouva dans son berceau une palette robuste. Mais alors que Bol, Cuyp, Maas et les autres restaient dans leur pays, dans cette Hollande colorée, absorbant à pleins yeux sa lumière chaude et vibrante, Scheffer allait dans une patrie nouvelle oublier la nature sous d'autres cieux, et se faire l'interprète d'inspirations étrangères.
Fait bien singulier toutefois, si Dordrecht a donné le jour à tant de peintres de premier ordre, il n'y paraît guère aujourd'hui, et non seulement ses grandes traditions d'art et de couleur semblent s'être perdues pour toujours, mais encore les génies qu'elle a vus naître n'ont laissé, en passant sur son sol, d'autres traces que leur inscription sur les registres de l'état civil.
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Sauf le nom de SchelTer, c'est en vain que vous chercheriez, sur le catalogue de son musée, une mention qui les concerne. Ce musée lui-même est singulièrement incomplet, car il ne renferme que quelques œuvres presque contemporaines, alors qu'il devrait contenir tant de chefs-d'œuvre anciens.
Plus favorisée avec ses sculpteurs qu'avec ses peintres, Dordrecht heureusement a pu conserver quelques échantillons de leur savoirfaire. Dans sa belle et vaste église, dont la tour apparaît de si loin, église qui est bien sans contredit la plus élégante et la plus noble de formes de toute la contrée, on conserve d'admirables boiseries, des stalles superbement sculptées, qui peuvent être rangées, hardiment, parmi les plus beaux morceaux que la sculpture flamande ait jamais produits.
Ces magnifiques boiseries sont l'œuvre d'un artiste peu connu, nommé Jean Terwen, né en i5ii, à Dordrecht, mort en i58g. Elles datent elles-mêmes de i538 et iSSij. Révéler l'année de leur exécution, c'est dire leur style. Elles appartiennent, en effet, par leur conception et leur exécution, au meilleur temps de la Renaissance.
Les deux frises qui les décorent sont surtout remarquables. Ces deux frises représentent, l'une le triomphe de la religion catholique, l'autre le triomphe de l'empereur Charles-Quint, la glorification du pouvoir spirituel faisant pendant à la glorification du pouvoir temporel, figurées, l'une et l'autre, en deux longs cortèges à la mode du temps, cortèges qui, par la pompe de leur ordonnance et la magnificence des ajustements, rappellent ces superbes défilés d'Albert Diirer et d'Holbein, si majestueux et si grandioses.
Ajoutons que ces belles boiseries ne sont point les seuls échantillons de sculpture dont les artistes de Dordrecht ont embelli leur ville. Partout, sur les façades des maisons, on distingue des traces multiples et variées de leur talent. Partout des frises sculptées, des cartouches, des consoles, des mascarons, des lucarnes, des encadrements de fenêtre ou des bas-reliefs à la fois gracieux, élégants, amu-
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sants et naïfs, arrêtent le regard. Parfois même ce sont des portes ou des portiques, des façades entières qui sont sculptées du haut en bas.
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Ici c'est la façade de l'ancienne Monnaie, façade appartenant à la Renaissance classique, avec son bagage obligé d'attique, de colonnes, de chapiteaux et de pilastres, et portant à son fronton une dédicace à son rénovateur.