‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 58 sur 72 · MONETA DIVO CAROLO V C^S · texte numérisé non relu

MONETA DIVO CAROLO V C^S

Plus loin, c'est un charmant bas-relief surmontant l'entrée de

3iS La Hollande à vol d'oiseau.

l'Orphelinat. Sur le quai de la Meuse, c'est une porte triomphale construite en briques et pierres, chargée de bustes d'empereurs, de personnages allégoriques et de lions rampants, décorée de riches guirlandes et de brillants cartouches, surmontée d'une coquette coupole et qui, malgré sa lourdeur un peu commune, produit cependant un grandiose et pittoresque effet.

Ce débordement d'ornementation n'a rien, du reste, qui doive nous surprendre. Dordrecht est non seulement une ville des plus fameuses et une des plus anciennes des Provinces-Unies, puisqu'on a poussé la complaisance jusqu'à faire remonter son origine aux premiers temps du christianisme, et qu'on a fait intervenir, auprès de son berceau, les figures légendaires du dieu Thor ou de sainte Dorothée, qui lui servent, au choix, de parrain ou de marraine. Elle est encore et fut toujours puissamment riche, richesse qui s'explique par sa position topographique, et surtout par les privilèges exceptionnels dont les comtes de Hollande l'avaient favorisée.

Le plus considérable de ces privilèges était celui qu'on appelait l'Étape, faveur léonine, lucrative s'il en fut, et que Guicciardini définit de la façon suivante : « Les privilèges de l'Étape de Dordrecht sont de telle substance, que tous ceux qui conduisent et par le Rhin et par la Meuse, des vins, des grains, des bois et autres substances, passant par là, sont obligés de décharger leurs bateaux ou barques en ce port, et là, payer tous devoirs dus, et loger leurs denrées ez nefs (magasins) de la ville, ou des citoyens d'icelle, ou s'en accorder avec eux, et transiger à ceux qui tiennent la doane et ferme du péage. »

On comprend facilement quels avantages devaient résulter, pour Dordrecht, d'un privilège qui mettait en quelque sorte à sa merci tout le commerce qui se faisait alors par le Rhin et par la Meuse, si l'on songe surtout que tous les vins, les grains, les bois, etc., nécessaires à la consommation des provinces hollandaises, étaient importés uniquement par cette voie.

Dordrecht. 3iç)

Ce privilège, qu'elle tenait de ses comtes suzerains, qui lui avait été constamment renouvelé à titre de joyeux avènement (car c'est chez elle que les comtes de Hollande venaient recevoir leur investiture,) lui avait été confirmé, dans la suite, par' les princes de la maison de Bourgogne et de la maison d'Autriche . Et Dordrecht, au grand détriment du reste du pays et malgré les réclamations des autres villes hollandaises, le conserva fort longtemps, et n'y renonça même que contrainte et forcée, les armes à la main.

Le chevalier Dudley Carleton rapporte, en effet, dans ses « lettres et négociations » qu'à l'époque de sa mission en Hollande, c'est-à-dire en 1619, ce droit donnait encore naissance à des contestations violentes ; et les navires de Rotterdam et de Dordrecht échangaient périodiquement des coups de canon, les uns dans le but de maintenir le privilège de leur ville, et les autres pour s'en affranchir.

Siège de la Monnaie et de l'Etape, Cour des comtes de Hollande, enrichie, embellie, favorisée plus qu'aucune autre par ses comtes et ses princes, il semble que tout ait conspiré en faveur de Dordrecht pour en faire une cité extraordinairement florissante; et cependant c'est moins à sa fortune et à sa richesse, que cette reine de la Meuse doit la renommée de son nom, qu'à deux événements politiques, qui marquent une place sombre dans l'histoire néerlandaise. Je veux parler du synode qui se tint dans ses murs, et de l'arrestation de Cornélis de Witt, dont nous avons déjà raconté les douloureuses péripéties.

Certes, je n'ai pas l'intention de m'étendre sur le synode de Dordrecht. Ce n'est point ici le lieu de juger d'une façon définitive, ni même d'étudier sous ses divers aspects, ce grand acte d'intolérance politique et religieuse. Mais c'est assurément un des plus curieux spectacles auxquels on puisse assister, que de voir, au lendemain du jour où l'esprit humain parvient à s'émanciper du joug catholique, au moment même où ils viennent, à force de sacrifices et de luttes, de secouer l'autorité abhorrée de Rome , ces pasteurs à peine

La Hollande à roi d'oiseau.

libérés, tendre le cou à un joug nouveau, pour pouvoir asservir leurs adversaires, s'asservir eux-mêmes, abuser d'un pouvoir qu'ils s'arrogent, et donner, pour sanction à leurs propositions théologiques, le glaive de l'autorité laïque.

On sait quels furent les résultats de ce grave événement. Cent ministres et professeurs, qui refusèrent de souscrire au décret du synode, furent impitoyablement bannis. Grotius, un des plus grands esprits de son siècle, l'homme le plus érudit de son temps, fut avec Hoogerbeets, pensionnaire de Lej^de, condamné à la prison perpétuelle, et tous deux furent enfermés au château de Loevenstein, Gilles de Lcdenberg, trouvé mort dans sa prison, fut pendu dans sa bière au gibet de Voorburg; et le plus vieux serviteur du pays, le compagnon du Taciturne, le grand Olden Barneveld, à l'âge de soixantedouze ans, porta sa tète vénérable sur l'échafaud.

Quelle effroyable conclusion pour ces fougueuses harangues, et n'est-il pas curieux que le nom de ce terrible synode se soir trouvé, pour l'éternité, joint à celui d'une ville aimable, accueillante, libérale, généreuse, tolérante, et qui semblait, par ses qualités mêmes, devoir exclure à jamais de son sein de pareilles passions.

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