‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 59 sur 72 · BREDA · texte numérisé non relu

BREDA

Si c'est à un événement religieux, son fameux synode, que Dordrecht doit en partie la célébrité européenne de son nom, on peut dire que l'illustration de Brédaa pour cause des faits d'un tout autre ordre, et que sa réputation est surtout militaire.

Il est impossible, en effet, d'ouvrir un Guide, un précis, une description des Pays-Bas sans y rencontrer, tout au long racontée, cette curieuse aventure que notre compatriote Du Maurier appela « la prise miraculeuse de Bréda avec un bateau de tourbes «, et il n'est guère possible non plus de fouiller un recueil d'estampes anciennes, de gravures relatives aux Provinces-Unies, sans y trouver quelque plan ou quelque image rappelant le fameux siège de Bréda, par le non moins fameux marquis de Spinola.

Puisque aussi bien ce sont là les faits glorieux qui ont illustré Bréda, c'est d'eux qu'il nous faut parler tout d'abord. Par ordre de date, l'histoire du bateau de tourbes tient le premier rang, et, pour ne

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rien lui enlever de son charme ni de son parfum aventureux, je me borne à l'emprunter, presque textuellement, aux Mémoires de notre vieux Aubéry Du Maurier.

Un batelier, nommé Adriaen de Bergues, nous dit-il, fournissait de tourbes la garnison espagnole, qui occupait alors la ville et le château de Bréda. Mécontent de ses clients, qui le payaient assez mal et l'injuriaient plus souvent qu'à leur tour, ce batelier alla proposer au prince Maurice de l'aider à surprendre la place, en cachant des gens de guerre dans le fond de son bateau. Le prince, après s'être rendu compte de la possibilité de l'entreprise et des chances de réussite qu'elle présentait, appela près de lui un gentilhomme de Cambrai, nommé Charles de Hérauguière, lequel servait dans ses troupes en qualité de capitaine d'infanterie, et qu'il tenait pour « homme de teste et de main » .

Hérauguière bien stylé, ayant l'ordre écrit du prince, fit choix de soixante-dix hommes d'une valeur éprouvée, engagea avec eux plusieurs lieutenants dont il était sûr, et cacha le personnel de son expédition dans le fond du bateau.

Le batelier compléta son chargement avec de la tourbe et se mit en route. Il s'en fallait de beaucoup que les soldats de Hérauguière fussent à l'aise dans leur réduit. Ils ne pouvaient s'y tenir ni debout ni couchés. En outre un froid horrible sévissait, car la barque faisait eau. On parvint bien, le long du chemin, à boucher les fentes ; néanmoins plusieurs s'enrhumèrent, ce qui pouvait les perdre tous, car le moindre bruit, en éveillant l'attention, risquait de faire découvrir leur cachette. L'un d'entre eux se montra même héroïque. Ne pouvant se défendre de tousser, il tira son poignard et supplia ses camarades de le tuer, afin que l'entreprise ne manquât point et qu'il ne fût pas cause de leur perte. Ce brave était lieutenant, et se nommait Mathieu Hclt. Son nom mérite d'être conservé.

Toutefois, le batelier, qui était un fin matois, parvint à étouffer le bruit malencontreux de la toux en employant constamment un de

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ses hommes à pomper, comme si le bateau s'emplissait d'eau, et luimême chantait pour accompagner la manœuvre.

La garnison était composée d'Italiens et d'Espagnols, tous très frileux, et qui, manquant de chauffage, accueillirent avec des cris de joie l'arrivée du bateau. Ils cassèrent la glace pour lui faciliter le passage des écluses, et s'attelèrent bravement à la corde pour le faire entrer dans les fossés du château, imitant ainsi les Troyens, qui introduisirent, également eux-mêmes, le fameux cheval de bois dans leur ville. Analogie qui fournit, du reste, aux poètes du temps l'occasion de comparer la prise de Bréda à celle de Troie.

Pendant ce temps, le prince Maurice, tout en faisant annoncer partout qu'il allait assiéger Gertrudenberg, s'était porté secrètement sous les murs de Bréda avec un corps d'armée assez nombreux. La nuit venue, à un signal donné, Hérauguière sortit de sa cachette, égorgea, en un tour de main, les quarante hommes qui gardaient le poste, et ouvrit les portes au prince, qui s'empressa de pénétrer dans le château avec une partie de ses troupes.

Tous les héros qui avaient concouru à la réussite de cette aventureuse entreprise furent amplement récompensés. Hérauguière obtint le gouvernement de la ville, le batelier Adriaen de Bergues eut une bonne pension, et il n'est pas jusqu'au bateau de tourbes qui ne fut admis aux honneurs. On le plaça dans la salle d'armes du château, comme un glorieux souvenir de cet acte d'audace.

C'est là que cinquante ans plus tard, après ce second fait d'armes dont je parlais en commençant, après ce siège épique, qui de\'ait une seconde fois illustrer le nom de Bréda, c'est là que le marquis^de Spinola devait faire prendre le célèbre bateau pour le brûler. Cette vengeance, ces représailles exercées sur un trophée semblable, nous étonnent un peu chez un homme de la valeur de Spinola. Disons, toutefois, à la décharge du général espagnol, que l'héroïque résistance de la ville et le siège exceptionnel qu'il venait de lui faire subir étaient bien pour l'exaspérer quelque peu. Pendant près d'une année, il avait

épuisé devant ses murailles tout ce que son génie, sa bravoure et sa science lui fournissaient de ressources, et la famine seule avait pu faire capituler les habitants de Bréda et lui livrer la ville.

Une estampe admirable de Jacques Callot nous montre, dans tous ses détails, et mieux que je ne saurais le dire, les péripéties de ce siège interminable. Les personnages s'y comptent par milliers. On y voit la cité avec ses monuments, ses places, ses canaux, ses fortifications. On y voit aussi les ouvrages des assiégeants, la campagne d'alentour avec ses champs, ses fermes, ses bestiaux, tout cela s'étendant à une distance énorme. Le camp des Espagnols y apparaît avec ses tentes, ses gabions, ses batteries de siège, ses chariots, ses baraquements, son artillerie, ses soldats et toute la bande des parasites qui suivaient alors les armées en campagne. Mille scènes guerrières se déroulent sous nos yeux. Ici des soldats boivent et font la débauche; d'autres jouent, maraudent, mettent les paysans et les paysannes à rançon, et, pendant ce temps, au loin le canon gronde, le tambour bat, la trompette sonne, et, emportes par une furie guerrière, cavaliers et fantassins se ruent les uns sur les autres avec un merveilleux entrain.

Le château, dans lequel fut placé, et plus tard repris, le fameux bateau de tourbes, existe encore. Non point tel qu'il était alors, car il a subi, depuis lors, beaucoup de transformations, mais plus complet, car il a été achevé, et toujours beau, car on lui a conservé la magnifique ampleur de son architecture primitive.

Son plan général date du xvi* siècle, c'est-à-dire d'une époque de grand goût-, et ce n'est point trop le louer que de dire qu'il est assurément l'un des monuments civils les plus purs de style, les plus élégants comme ordonnance, et les plus corrects qu'ait produits la Renaissance dans les Pays-Bas. Or ce plan, dû à l'architecte Bologne, a été scrupuleusement suivi jusqu'à l'achèvement, car le château de Bréda a eu cette bonne fortune, peut-être unique, de tomber entre les mains d'un prince, homme de tact et de goût, qui, en 1G90, c'est-à-dire en un temps où le faste était plus à la mode

Bréda.

que l'élégance, ordonna à son architecte Romans de se conformer exactement au projet primitif, et de conserver à ce bel édifice et le stj'le et la forme dans lesquels il avait été conçu.

U2, BaiÏDA:LE TOMBEAU D ' E K Q U E L B tt E C H T DE S A S B A U

Après maintes vicissitudes, après avoir été confisquée en 1795, comme propriété des princes d'Orange, après avoir été convertie en caserne et en hôpital, cette résidence princière est devenue une école militaire. Aujourd'hui le château de Bréda est le Saint-Cyr hollan-

dais. Tous ces changements ne se sont point accomplis, on le comprend du reste, sans laisser derrière eux des traces douloureuses; mais, malgré les dégâts et les dégradations que lui infligèrent tour à tour les divers occupants, c'est encore, je ne crains pas de le répéter, l'un des spécimens les plus complets de l'architecture du xvi" siècle, qu'on puisse rencontrer en Néerlande.

Bréda ne possède pas dans ses murs beaucoup d'autres monuments curieux, et à l'exception de sa grande église, dont la flèche ajourée jouit d'une réputation méritée de sveltesse et d'élégance, elle ne compte point d'édifice qui puisse lutter comme importance avec son château.

C'est néanmoins une jolie ville, bien bâtie, bien percée, d'un aspect cossu, et même coquet, d'une irréprochable propreté, mais qui manque d'imprévu, et par conséquent de pittoresque. Ses rues sont agréables à parcourir, ses places sont vastes et bien aérées ; c'est plaisir que d'errer sous les magnifiques ombrages de son jardin public; mais dans tout cela, l'archéologue et l'artiste n'ont point grande récolte à faire, et il n'est guère, après le château, que l'église qui soit capable de nous retenir quelques instants.

Cette église est vaste et belle, ses proportions sont heureuses. Quoique appartenant à la période ogivale tertiaire, elle n'a rien, comme ornementation, de trop flamboyant. A l'intérieur, les lignes sont également nobles et simples. Ce beau temple gothique serait donc un des monuments les plus remarquables et les plus complets dans son genre, si les protestants et les Français n'avaient passé par là. Les protestants tout naturellement les premiers, à l'époque de la Réforme, en s'emparant du sanctuaire, en le dépouillant de ses ornements, en détruisant ses autels, en l'encombrant de ces charpentes et de cette ébénisterie de bancs, de pupitres et de tribunes, qui sont, en quelque sorte, les accessoires obligés de leur culte. — Nos compatriotes (rougissons-en) en saccageant les tombeaux.

Ces tombeaux, il est vrai, sont ceux de la famille d'Orange, et il

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ne faut point oublier qu'à cette époque révolutionnaire une sorte de furie animait, contre cette famille princière, en laquelle s'incarnait le passé, non seulement l'ardeur martiale des troupes de Dumouriez, mais encore la rancune des patriotes bataves.

Il faut rappeler ces faits comme explication, mais non pas comme excuse; car les iconoclastes, qui portèrent une main barbare sur ces monuments sacrés, sont d'autant plus coupables, qu'ils mutilèrent sans pitié des œuvres d'art d'une valeur incomparable.

Le plus célèbre de ces mausolées est celui d'Enghelbrecht II, de Nassau. Son ordonnance est magnifique. Sur une dalle presque à fleur du sol reposent le comte et sa femme. Maria de Limburg, princesse de Bade. Tous deux sont étendus sur une natte de marbre, dont l'extrémité est roulée sous leurs tètes, tous deux, le corps enfermé dans un suaire, les paupières closes, le \'isage recueilli. Aux quatre angles, quatre héros empruntés à l'antiquité, et chargés de personnifier les grandes vertus qui honorent le guerrier : César, Régulus, Annibal et Philippe de Macédoine, un genou en terre et recouverts de riches armures toutes brodées d'arabesques superbes, soutiennent de l'épaule une grande lame de marbre, sur laquelle sont posés le casque, la cuirasse, les armes du défunt.

La tournure de ce monument est si fière, que la tradition, toujours en quête d'un grand nom pour expliquer une belle œuvre, n'a point hésité à attribuer ces statues à Michel-Ange. Hàtons-nous de dire que le grand Florentin n'est pour rien là-dedans. L'aaivre ne manque pas de caractère, elle est d'un travail absolument supérieur; mais, outre qu'elle est postérieure à l'auteur du Moïse, la pesanteur allemande se fait trop sentir dans plusieurs des figures, pour qu'on* puisse se tromper sur son origine, sinon germanique, du m.oins septentrionale. J'aimerais à vous retenir quelques instants auprès de ce mausolée superbe, à vous dépeindre l'attitude fière des héros, à vous détailler la riche ornementation des cuirasses, à appeler votre attention sur les pieds et les mains des cadavres qui sont d'un modelé surprenant et

d'une souplesse inouïe. Mais il faudrait un volume pour décrire avec le soin qu'ils méritent « les tombeaux de Bréda » ; car, indépendamment de cette tombe de tout premier ordre, on en pourrait citer dix autres qui sont des monuments de la plus haute valeur.

Dans le nombre, je m'en voudrais de passer sous silence la sépulture d'Enghelbrecht L", celle de Jean de Nassau, celle encore du seigneur de Polancn, œuvres considérables et fort anciennes, presque contemporaines de l'Église, appartenant à l'époque gothique, et qui toutes comportent des sculptures de haut mérite et des statues de valeur. Il me faut encore mentionner les monuments des sires deBorgnival, de Renesse, Nicolas Vierling, Johannes Hultinius, qui sont, eux aussi, de très remarquables morceaux d'architecture en même temps que des modèles précieux de sculpture et d'ornementation.

Quels sont les auteurs de tous ces chefs-d'œuvre? Nul ne le sait. Bréda a-t-elle possédé une école de statuaire? Les sculpteurs qui ont enfanté ces merveilles sont-ils, au contraire, des Italiens que l'architecte Bologne amena avec lui? Problème intéressant, dont la clef est perdue, et qu'il serait cependant bien curieux de résoudre.

1^3. BRKDA : LA COUR Dr CHATBAU.

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