BERGEN OP ZOOM
La pointe que nous avons faite sur Bréda,et qui nous mène, par la suite logique de notre voyage, à Bergen op Zoom, nous a conduits >en plein Brabant. Quelques kilomètres, hâtivement parcourus en chemin de fer, ont suffi pour nous faire sortir des provinces hollandaises; •et nous voilà, tout d'un coup et sans transition, dans un autre pays, ayant un autre aspect, d'autres usages, des coutumes différentes, des habitants d'une autre race, avec d'autres croyances et d'autres aspirations.
Rien n'est plus curieux que ce brusque changement. Quelle différence dans les villes et les gens! Plus de ces demeures de briques aux murs sombres, aux boiseries soigneusement réchampies, aux stores coquets, aux vitres immaculées. La brique, il est vrai, demeure toujours le matériel préféré, mais on l'habille de ce badigeon gris blanc si cher à la Belgique. Les stores ont fait place aux volets de bois. Les boiseries claires ont cessé de trancher sur les façades brunes. Un gai désordre règne dans les étalages modestes. La négligence et Tinsou-
S3o La Hollande à vol d'oiseau.
ciance ont remplacé cet ordre irréprochable et cette propreté typique qui nous avaient si vivement frappés. Il n'est pas enfin jusqu'aux enfants joufflus et barbouillés, qui ne révèlent les instincts tout nouveaux, en barbotant, avec une joie non contenue, dans la boue épaisse et noirâtre du ruisseau.
La population, elle aussi, comme forme et comme aspect, s'est sensiblement modifiée. Les hommes sont plus robustes, plus épais, plus rouges de peau. Ils ont en outre abdiqué cet air éternellement sérieux et grave, cette démarche un peu compassée, cette allure austère et peu communicative qui distingue le vrai Hollandais. Les femmes sont moins sveltes, plus grandes, plus fortes, et les ondulations qu'affectent leur corsage et leurs jupes indiquent une puissance de carnation qui s'affirme moins énergiquement dans le nord. La chevelure, de son côté, est plus abondante et plus rebelle. Le teint est moins brillant et, qu'il soit mat ou rosé, il a perdu sa délicate transparence.
Il n'est pas nécessaire de parcourir bien longtemps les rues et les places pour reconnaître qu'on a sous les yeux un type nouveau, une race nouvelle, absolument différente de celle que l'on vient de quitter, et qui, bien que vivant côte à côte avec celle-ci, est restée pure de tout mélange.
La route qui conduit de Bréda à Bergen op Zoom est très belle pour un tiers de son parcours, médiocre pour le reste. Quand on suit la voie ferrée, il faut s'arrêter à Roosendaal, sorte de vestibule du pays, espèce d'antichambre des Pays-Bas du nord, par où passent la plupart des étrangers qui font leur entrée en Hollande.
Roosendaal est, en effet, la première station qu'on rencontre sur le sol néerlandais en venant de Belgique. C'est à Roosendaal que se trouve la douane. Faut-ill'avouer ? ni comme ville, ni comme station, cette nouvelle '< vallée des roses » ne prévient beaucoup en faveur de la contrée où l'on pénètre ; et il serait même à souhaiter que l'on améliorât ce premier " reposoir » du voyageur, qui se heurte, dès ses
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premiers pas, à une amère désillusion. Heureusement cette fâcheuse impression n'est pas de longue durée.
Bergen op Zoom, dont le nom signifie montagne sur la Zoom, petite rivière à l'embouchure de laquelle elle est située, est une des plus anciennes villes du Brabant. Au dire des annalistes, elle doit sa fondation à une petite colonie de pêcheurs qui, trouvant la place propice, vinrent s'établir sur cette petite colline pour se mettre à l'abri de l'inondation et, par reconnaissance sans doute, lui donnèrent le nom orgueilleux de montagne.
En 654, la fille aînée de Pépin de Landen, qui devait occuper plus tard, sous le nom de sainte Gertrude, une place honorable dans le paradis chrétien, la visita. Elle y bâtit une église, qui lui fut dédiée après sa canonisation, et qui servit de centre à la cité en formation. Bientôt la ville grandit, on la fortifia; en 1-287 ^^^^ avait ses seigneurs particuliers, et en i553 elle fut érigée en marquisat par l'empereur Charles-Quint.
L'église, qui forma le cœur de la cité naissante, est encore le premier monument qui frappe les regards du voyageur, à son entrée dans Bergen op Zoom, mais que de changements se sont accomplis en elle depuis ses premiers jours! Le petit sanctuaire fondé par la pieuse princesse, devenu en iSijy la proie des flammes, fut remplacé en 1442 par une splendide basilique, élevée par ordre de Jean de Glimes, seigneur de Bergen, et placée par lui sous l'invocation de sainte Gertrude, comme étant celle des protections célestes qui lui semblait devoir le mieux intercéder pour son ceuvre.
Une pieuse inscription, tracée en lettres d'or sur le portail, rappelait même aux fidèles cette prudente dédicace. Précaution superflue, invocation stérile, qui ne fut point entendue de celle à qui elle s'adressait, car moins de cent cinquante ans après la fondation de l'église, la Réforme s'emparait de la sainte demeure, effaçait l'inscription, renversait les autels, vendait les ornements sacrés, et convertissait le sanctuaire en caserne.
Rendue plus tard au culte catholique, la grande église de Bergen devait encore passer par de plus douloureuses épreuves. En 1747, quand les Français commencèrent ce fameux siège de Bergen op Zoom, qui allait être considéré comme un des plus beaux faits d'armes du siècle, les premières bombes qui tombèrent sur la ville mirent le feu à l'église et la réduisirent en cendres. — Ce qui reste aujourd'hui de Sainte-Gertrude n'est donc plus qu'une ruine, une ruine réparée, restaurée, raffistolée pour les besoins du culte, mais une ruine navrante, désolée, et qui, par la grandeur de ses restes, atteste la beauté des parties disparues.
Rien n'est plus impressionnant que de fouiller du regard la vaste pelouse, peuplée de vieux arbres, qui a remplacé le chœur effondré, anéanti, et dont l'œil cherche en vain les traces. Rien de plus poignant que cette nef grandiose se terminant brusquement par un mur, que ces larges baies ogivales, ouvertes jadis aux pieuses théories, et n-iaintenant masquées par une maçonnerie vulgaire, que ces magnifiques arceaux commençant dans le vide une courbe majestueuse qui ne s'achèvera pas.
A l'intérieur, l'aspect du monument est tout aussi désolé. Le transept, transformé en passage, est devenu l'asile banal des tombeaux mutilés, le réceptacle des statues sans tête et des dalles funèbres brisées et incomplètes. Les vieux héros, les antiques seigneurs de Bergen, les capitaines illustres qui avaient commandé glorieusement la ville et lui avaient acquis un invincible renom, ont été troublés dans leur éternel sommeil par les bombes françaises, et leurs cercueils brisés ont laissé échapper leurs cendres! En contemplant ce désastre, les vers désolés de Lucain reviennent forcément à l'esprit, et comme malgré soi, l'on s'écrie :
Etiam periere riiiiiœ.
C'est sur la grande place de Bergen que l'église Sainte-Gertrude ouvrait jadis son portail, aujourd'hui presque complètement masqué
Bergen op Zoom.
par des constructions parasites et bourgeoises. Cette place est vaste, assez irrégulière, en pente, d'une forme mal définie et bordée par deux autres monuments de valeur inégale et d'âge différent.
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Ces deux monuments sont l'hôtel de ville et l'église catholique. L'église catholique est grande, mais de construction récente. Elle date d'un temps fâcheux, déplorable au point de vue architectonique, où le style brillait par sa laideur et le goût par son absence. L'hôtel de ville, situé entre les deux églises, est un édifice très simple mais gracieux, modeste mais qui ne manque ni d'élégance ni de caractère.
Bâti au XV siècle, et, par conséquent, en style gothique, il a été restauré à diverses époques, et son aspect général affecte aujourd'hui le cachet des monuments du xvii- siècle. Son grand toit, sur lequel se découpe une ligne de créneaux, son pinacle à redans, ses statues allégoriques, son petit perron ont une tournure martiale du meilleur aloi, que vient compléter une devise latine :
MILLE PERICULIS SUPERSIM
qui partout -ailleurs pourrait sembler vaniteuse, mais qui, à cette place, après tant de périls surmontés, après tant de dangers affrontés, n'a rien d'excessif et se trouve même pleinement justifiée.
Derrière l'hôtel de ville, existe une petite cour, et dans celte petite cour, on voit une tourelle et des colonnes à chapiteaux de bon style, engagés dans une maçonnerie plus moderne. Ce sont les restes de la Bourse de Bergen. Car, jadis, au xV siècle, Bergen fut une cité commerciale des plus importantes. Il s'y tenait des foires considérables, les étrangers y accouraient en foule, les Écossais, les Anglais, y avaient leurs « maisons », et la ville obtint même de Philippe le Beau une ordonnance qui lui accordait le droit d'étape pour tous les draps d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse.
Si nous quittons l'hôtel de ville et la Bourse, après avoir longé la Societeit, nous arrivons, en poussant sur la droite, au Markie- \enhof, à l'ancienne « cour des marquis », vénérable palais gothique, aujourd'hui transformé en caserne.
Ce bel édifice, qui malheureusement a eu beaucoup à souffrir de sa nouvelle adaptation, est un des rares monuments de la puissance féodale qui soient demeurés debout en Hollande; il est donc particulièrement curieux. La tempête qui émancipa les Provinces- Unies a été, en effet, des plus funestes pour ces habitations héraldiques. La plupart des châteaux disparurent des villes et des campagnes, en même temps que ceux qui jusque-là y avaient résidé.
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A ce titre, le Markie\enhof mériterait donc un meilleur traitement. Il y aurait certes là, pour les jeunes architectes hollandais, matière à une très belle et très intéressante restitution, tout comme pour la porte Notre-Dame, ce dernier débris des vieux remparts de Bergen op Zoom, si chaudement attaqués à maintes reprises et défendus avec tant de vaillance.
Jadis, cette vénérable porte baignait ses pieds dans un fossé plein d'eau, et les murailles crénelées, sur lesquelles elle s'appuyait, ajoutaient encore à la majesté de sa prestance. Aujourd'hui le fossé est comblé, et les maisons sont venues, de tout côté, envelopper la vieille sentinelle demeurée seule à son poste. Deux grosses tours chaudement colorées, patinées par les ans, le soleil et la pluie, surmontées de longs toits en poivrières et percées de maigres ouvertures, étroites, étranglées, la précèdent et achèvent de lui donner une martiale tournure. La vaste baie ogivale, qui s'ouvre à sa base, est encore surmontée de la petite niche trilobée, où s'abritait autrefois la gracieuse madone qui lui valut son nom ; et, de l'autre côté, deux tourelles octogones accompagnent gravement son pignon à redans.
Un petit escalier en plein air, bien raide et bien étroit, fait de grosses marches en pierre, usées par les souliers, ravalées par les intempéries, glissantes et mal commodes, conduit au premier étage et donne accès dans l'intérieur des grosses tours converties en prison. — Non pas en prison moderne, mais en vieille prison, en prison classique, en prison de mélodrame, avec le plafond voûté, avec des murs épais de deux mètres, des fenêtres triplement grillagées, des portes triplement verrouillées, et tout cet attirail de chaînes, d'anneaux, de cadenas et de clefs, de ferronnerie et de ferraille, qui suffit à évoquer une succession bien fournie de réminiscences lugubres et de sinistres tableaux.
On étouffe dans ce sombre réduit, et c'est avec joie qu'on retrouve le grand air. On s'empresse, une fois sorti de là, de gagner les anciens bastions en partie démolis, et malgré cela encore formidables,
La Hollande à pol d'oiseau.
ou bien encore le port et rcmbouchure de la Zoom, qui vient rejoindre ici l'Escaut oriental.
Jadis, Bergen op Zoom passait pour avoir un beau port; aujourd'hui ce havre long, étroit, sans profondeur, nous fait l'effet d'un simple boyau, tant il est vrai que tout est affaire de mesure. La constatation semble de mince valeur, et cependant elle a son importance, car, faute de réfléchir, nous grossissons singulièrement les choses du passé. Les flottes de cent et deux cents voiles dont parlent les chroniques nous paraissent formidables. Ces batailles où trois cents embarcations prennent part à la lutte ont à nos yeux l'apparence de combats homériques, parce que nous imaginons que tous ces bateaux sont des vaisseaux de ligne, alors que c'étaient de simples chaloupes, des flibots de pêcheurs, pour lesquels le maigre chenal de Bergen op Zoom se trouvait être un grand et beau port.
Mais si le port est petit, cette baie de l'Escaut, où la Zoom se jette, est grande et majestueuse; et je ne sais rien de plus beau qu'un coucher de soleil considéré des batteries qui commandaient jadis la rivière, quand au loin l'horizon enflammé prend l'aspect d'une fournaise, quand le ciel et l'eau, s'empourprant, renvoient leurs ardeurs rutilantes, tamisées par les frissonnements de l'atmosphère frémissante.