‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 61 sur 72 · GOES · texte numérisé non relu

GOES

C'est un curieuxc hemin de fer que celui qui relie Bergen op Zoom à Middelbourg, la capitale de la Zélande, et à Flessingue, son grand port. Cette ligne ferrée, qui met en communication toute une suite d'îles, et qui, sans pont et sans viaducs, courant sur des jetées et sur des digues à peine hautes de quelques mètres, traverse une suite de bras de mer, n'a pas assurément sa pareille au monde.

Parfois l'étendue d'eau, qu'on aperçoit à droite et à gauche, est telle qu'on se croirait en plein Océan, et l'on se demande, avec surprise, si l'on marche ou si l'on navigue, si l'on est vraiment dans un train de chemin de fer, et non sur un bateau.

Le plus souvent l'horizon est borné par une longue bande verte, que surmontent de loin en loin des bouquets d'arbres et des clochers. Cette bande, ce ruban qui se déroule à la surface des flots blonds, c'est la digue circulaire qui enveloppe les îles de Tholen et de Duiveland. C'est d'elle que dépend la vie de ces îles fortunées. Une levée rompue, tout serait perdu. Ces vertes campagnes, ces villes, ces villages, ces hameaux, ces fermes joyeuses disparaîtraient sous les flots. De toute cette population agreste, de toute cette existence champêtre, ilyllique, il ne resterait plus que le souvenir. La vie d un peuple est entièrement à la merci d'un de ces frêles remparts, et,

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33S La. Hollande à l'ol d'oiseau.

pour é\ uer un effroyable cataclysme, ce n'est pas trop d'une vigilance incessante et d'une lutte de tous les instants.

Un autre danger, celui-là plus mystérieux encore et plus terrible, est également suspendu sur ces campagnes verdoyantes, comme une implacable épée de Damoclès. Le rai, ce cancer étrange, qui ronge constamment les côtes du pays, peut à tout instant engloutir ces terres si généreuses, si fertiles, sans qu'il soit possible de prévenir ses ravages, ni même de les arrêter.

Un jour, on passe le long d'une grasse prairie, auprès d'une ferme, à côté d'un hameau joyeux. Le foin odorant s'élève en meules robustes, les vaches blanches et noires, l'œil demi-clos, paissent doucement, les chariots suivent le sentier, les enfants jouent, les brebis bêlent, les arbres plient sous le poids de leurs fruits. Le lendemain, de ce paradis rustique il ne reste plus rien. Le sol s'est effondré : meules, chaumières, chariots, enfants, brebis, vaches, tout a disparu sans laisser aucune trace. En vain cherche-t-on une pierre, un débris,... rien, plus rien qu'un précipice de vingt mètres, cinquante mètres, quelquefois plus, sur lequel l'eau clapote doucement, roulant ses petits fîots glauques.

Qu'est devenu ce rameau de la grande famille néerlandaise, ce fragment de la patrie, disparu en une nuit ? Nul ne le sait. Et la science elle-même , réduite aux conjectures, hésitante , troublée, ignore quels remèdes apporter à un mal dont elle constate les effets sans en connaître au juste les causes.

A l'endroit où nous nous trouvons en ce moment, le 7'al a exercé ses ravages. Cette grande nappe d'eau qui s'étend à perte de vue sur notre droite était jadis une verte prairie, toute chargée de bestiaux, couverte de fermes, peuplée de villages et portant même une ville, Rommerswaal, alors riche, puissante, célèbre par ses monuments, fameuse par son ancienneté, et dans laquelle les seigneurs du pays venaient recevoir l'investiture solennelle de leur comté de Zélande.

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Toute cette étendue, ce grand bras de mer, dont les reflets miroitent au soleil, formait une annexe de l'île de Zuidbeveland, et l'Escaut resserré coulait paisiblement entre deux rives fécondes, couvertes de moissons dorées. En i53o, dans une seule nuit, vingt villages disparurent avec la terre qui les portait. Schoudée, Couwerve, Duyvenne, Lod3'ck, Brouck, la Creeck, Ouweringhen, Rillandt, Steenvliet, Evartswaert, Crawendyck, Moere et Nieuwelandt, demeurèrent sous les eaux. Rommerswaal seule fut sauvée.

Ses jours toutefois étaient comptés. Philippe II fut le dernier prince qui vint y recevoir le serment de fidélité de ses vassaux. Alors elle dressait encore ses tours orgueilleuses en face de Tholcn, que nous apercevons au loin, et dont elle n'était séparée que par une portée de mousquet. A l'orient, elle regardait fièrement Bergen op Zoom, sa voisine, rarement son alliée, souvent son ennemie.

Aujourd'hui, vous chercheriez vainement la trace de ses murailles altières, de ses robustes remparts, de ses édifices orgueilleux, de ses coquettes maisons. Le néant a remplacé la cité de Rommerswaal; un point sombre marqué sur les cartes marines indique seul la place qu'elle occupait jadis.

Mais nous causons et la vapeur nous emporte.

Aux bras de mer creusés par le val, aux prairies noyées par l'inondation, aux villes détruites, ont succédé des champs ferti'.:s, de gras pâturages, des terres d'une fécondité merveilleuse chargées de superbes moissons. De longues routes surélevées, dominant la campagne, et bordées de grands arbres, déroulent leurs circuits au milieu de ces plaines si riches, sur ce sol formé d'alluvions. Cent villages montrent au loin le coq d'or ou la croix de leur clocher, accrochant les joyeux rayons du soleil. Les fermes se succèdent, enveloppées dans une ceinture de frais ombrages. Nous dépassons Kruiningen, Biezelinge, Kappelle. Goes nous apparaît au loin.

C'est une ville campagnarde que Goes, sans grand commerce, s:ms activité industrielle, autre que celle nécessitée par l'approvision-

ncmcnt des campagnes environnantes. Heureusement celles-ci sont fort à leur aise, et, si nous ne l'avions constaté de nos propres yeux, il n'y aurait qu'à compter les pâtissiers, les horlogers et les bijoutiers qui peuplent les rues de la ville, pour nous en convaincre.

En temps ordinaire, Goes est calme, paisible, recueillie. Ses rues larges, bien bâties, qui ont repris cette propreté merveilleuse, admirable, aussi typique en Zélande que dans les provinces hollandaises, nous conduisent doucement, insensiblement vers une grande et large place, régulière, et sur laquelle se dresse l'hôtel de ville.

Cet hôtel de ville, qui servit jadis de palais aux comtes de Zélande et de résidence à Jacqueline de Bavière, fut dans son principe une construction sévère, a3'ant une tournure martiale, comme il convient à tout manoir féodal, avec des ouvertures ogivales étroites et rares, des créneaux et des mâchicoulis. Mais le magistrat de Goes, en s'emparant de la demeure seigneuriale, la façonna à ses besoins, la modifia suivant les nécessités de son adaptation nouvelle, en un mot la transforma de fond en comble. Il décapita son beffroi, régularisa la forme de ses fenêtres, les agrandit, et, d'un castel fanfaron, fit une maison communale assez étrange, non sans caractère, commode assurément, mais sans élégance et, disons-le, sans majesté.

A droite de l'hôtel de ville, s'ouvre une rue et au bout de cette rue se dresse, comme un géant dominant une armée, la masse puissante et robuste de la vieille c:;lise de Sainte-Marie-Madeleine, surpassant de la moitié de sa hauteur les toits rouges qui l'environnent.

Cette vieille basilique, avec son architecture élégante, sa forme svelte, son ornementation fleurie, peut assurément compter parmi les beaux édifices religieux des Pays-Bas. C'est aussi l'un des plus importants comme dimensions. Ses proportions magnifiques, l'excessive dépense qu'a dû occasionner un monument pareil, auraient lieu d'étonner dans une petite cité de l'importance de Goes, si l'on oubliait que cette « bonne villette », comme l'appelait Guicciardini, fut, en son beau temps, une résidence princière. Jacqueline de Bavière, je viens

Go es.

de le dire,}' demeura plusieurs anne'es,et, à l'heure présente, l'affection singulière que cette princesse nourrit pour sa bonne ville de Goes entoure encore le nom de celle-ci d'une poétique auréole.

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Cette tendresse toute particulière d'une étrange et mélancolique princesse, sur laquelle l'histoire n'a pas encore porté un Jugement définitif et bien rassis, cette affection spéciale pour une petite cité de troisième ordre s'explique du reste. Goes avait été sinon fondée, du moins singulièrement agrandie par sa famille. Un de ses aïeux, Guillaume de Bavière, l'avait, en i35o, comblée de privilèges. Jacqueline elle-même l'avait en partie rebâtie, agrandie, embellie; elle avait, en outre, augmenté ses fortifications, réédifié ses murailles.

Aussi, quand, à peine âgée de trente-deux ans, et veuve déjà pour la troisième fois, la romanesque Jacqueline conçut le projet de chercher, dans une retraite aimable, dans un discret asile, un peu de répit aux embarras sans nombre que lui suscitait son bon cousin le duc de Bourgogne, c'est à Goes qu'elle pensa tout d'abord, et c'est à Goes qu'elle vint demander le repos et la tranquillité dont elle avait un si grand et si pressant besoin.

Mais, malgré sa placidité apparente, la gentille ville n'était guère l'asile qui convenait à un pareil cœur. Jacqueline pensait être là doublement en sûreté, elle se croyait doublement à l'abri, et contre les surprises de l'amour et contre les complications de la politique. Elle se trompait doublement. Un incident qu'on pouvait croire fortuit, en apparence futile, mais au fond longuement médité, préparé et amené avec un machiavélisme peu ordinaire, la mit subitement en rapport avec le sire Franck de Borselen, et le sire de Borselen se montra si empressé, si charmant, si galant, si serviable, que le cœur de Jacqueline prit feu une fois encore, et, résultat escompté d'avance, de quatrièmes épousailles eurent lieu.

Qui trahit le secret de cette union ? — Nul ne le sait, et, sans doute, nul ne le saura jamais. Mais tout à coup, Philippe le Bon, informé de cette dérogation au traité, par lequel il avait enchaîné la main et le cœur de l'inflammable princesse, débarqua en Zélande, escorté comme toujours d'une compagnie nombreuse et bien armée; et, alors, pour la pauvre Jacqueline, commença une existence de luttes sans trêve, d'épreuves incessantes, qui ne devait cesser qu'avec sa mort.

L'impitoyable duc s'empressa de se saisir du mari trop aimé, il retint près de lui prisonnier le sire de Borselen, et pour ravoir son mari, son cher et tendre époux, la comtesse dut se dépouiller de tous ses Etats. Elle se vit forcée de transporter à son farouche cousin ses comtés et pays de Hollande, Zélande, Frise et Hainaut. Puis, quand elle eut renoncé à tous ses biens, on lui permit » d'épouser solen-

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nellement et de jouir paisiblement et librement dudit seigneur de Borselen, son mary». Mais cette satisfaction, si chèrement achetée, ne fut pas capable de ramener le bonheur dans ce cœur ravagé. Peu après, la malheureuse princesse tomba malade, et en 1456, la veille de la Saint-Denis, elle mourut de douleur et de désespoir, dans le château de Teylingen, où elle vivait dans une demi-captivité.

Telle fut la conclusion de ce roman commencé à Goes, et qui, si charmant en ses prémisses, devait avoir une si lugubre fin. Fait bien surprenant, la mémoire de Jacqueline est restée très vivante dans toute cette contrée. Combien d'événements, et j'ajouterai d'événements terribles se sont accomplis depuis lors, combien de changements, de transformations ont eu lieu, dont on n'a pas même conservé le souvenir ? Et non seulement le nom, mais encore l'image de cette amoureuse princesse est demeurée populaire dans toutes les campagnes zélandaises avoisinant Goes.

A l'heure actuelle, on rencontre le portrait de l'aventureuse Jacqueline jusque dans les plus modestes chaumières. Dans quelques gravures récentes, dans nombre d'images remontant au siècle dernier, et qui sont aussi répandues que la légende du Juif errant chez nous, ou encore que celle du Petit Caporal, on la représente tirant au papegay.

Enfin, non loin de Goes, sur l'emplacement d'un ancien château qu'elle habita au temps de ses amours avec le sire de Borselen, on montre un vieil arbre ruiné par les ans, un châtaignier effrité par les siècles, soutenu par vingt étais, et qui porte dans le pays le nom « d'arbre de Jacoba » .

On prétend que la romanesque princesse venait se recueillir sous son ombre, et rêver au généreux chevalier qui faisait alors battre son cœur. Bien mieux, on assure que, dans les nuits claires du prmtemps, elle revient encore errer sous son vieil arbre, et la légende veut que les filles qui, de nos jours, imitent son exemple, aient cette bonne chance de trouver un mari dans l'année.

Aussi, parfois, le soir, voit-on se glisser sous son épais ombrage une forme légère et svelle, qui vient songer là au bonheur. Parfois même, cette forme gracieuse ne tarde point à être rejointe par une autre forme plus massive, plus robuste, et à quelques mètres de distance, on pourrait se laisser prendre à l'illusion. Avec un peu de bonne volonté, on pourrait croire au retour, sous ces ombrages séniles, de la comtesse Jacqueline et de son galant chevalier.

Ce qui aiderait certainement à l'illusion, c'est que filles et garçons, hommes et femmes, enfants et vieillards, ont, en Zélande, conservé pieusement leur ancien costume national. Tous les hommes portent encore la culotte courte avec le bas noir allant se perdre dans le soulier carré à large boucle d'argent. Tous ont encore le gilet de velours à double rangée de boutons de filigrane, la veste à taille, et le petit chapeau de feutre rabattu sur les yeux.

Les femmes et les filles, de leur côté, portent toutes les bras nus; toutes ont de vastes jupes soutenues par une espèce de vertugadin, et un étroit corsage, sur lequel se plisse gracieusement un léger fichu; toutes ont le visage encadré dans ces coiffes à grandes barbes, qui ressemblent plus à un voile qu'à un bonnet.

Complétez cela par un arsenal de bijoux en or et en corail pour les femmes, par des plaques et des boutons d'argent pour les hommes, et vous aurez idée de ce charmant et curieux costume, qui ajoute encore au pittoresque de cette campagne idyllique, en nous reportant insensiblement vers le passé.

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