XLI V
MIDDEI.BOURG
Rien n'est plus délicieux que de voyager à pied à travers la Zélande. Les belles îles dont elle est formée constituent, en quelque sorte, un gigantesque jardin. Les routes, construites sur des digues élevées, ombragées de vieux ormes, dominent la campagne, et l'on peut ainsi parcourir tout le pays, protégé contre les rayons du soleil par une longue nef de feuillage, voyant défiler à ses pieds les fermes riches et plantureuses, les maisons propres et bien tenues des paysans, et les villages coquets, soigneusement groupés autour de leur vieille église.
C'est surtout la route de Goes à Middelbourg que je recommande aux amateurs de longues courses et de promenades intéressantes. Je ne sais rien de plus charmant. Seuls, les villages de la Drenthe peuvent lutter de pittoresque avec ceux de la Zélande. S'Heer Hendricks Kinderen et S'Heer Arendtskerke, pour ne citer que ceux-là, sont de vrais paradis champêtres, et l'on en dirait autant d'Arnemuiden, si les destinées douloureuses de cette cité, jadis grande et
puissante, de ce port de mer réduit à l'état de village agricole, n'étaient plus faites pour attrister l'esprit que pour égayer le cœur.
Tout est mystère, en effet, surprise, étrangeté, dans l'histoire d'Arnemuiden. Il y a trois siècles, c'était un centre d'activité, d'échanges, de constructions navales. Ses chantiers ne cessaient de lancer des embarcations à la mer, et sur ses quais se pressaient des marins de toutes les nations. Les navires français y venaient en grand nombre. Les Anglais y avaient des comptoirs et la Hanse un représentant. Un voyageur, qui la visitait en iG25, nous la montre encore (1 bien bastie, fort populeuse et riche de bourgeois et d'habitants » . Qu'est devenue cette splendeur ?
Fortuna vitrea est, tiim cum splenJel, frangitur.
La fortune est de verre, a dit Publius Syrus : « et comme elle a l'éclat du verre, elle en a la fragilité » . Ne comptons donc point trop sur elle; elle ne saurait durer toujours; mais vit-on jamais un acharnement pareil à celui que la destinée déploya contre Arnemuiden ?
A peine avait-elle acquis son entier développement, à peine était-elle arrivée au faîte de sa grandeur, que son port commença à s'envaser. JMiddelbourg, dont tout le commerce passait alors par les mains de ses armateurs, Middelbourg à laquelle, en vingt circonstances, elle avait osé tenir tète, en profita pour essa3'er de se passer d'elle. Il aurait fallu de très grosses sommes, de grandes dépenses, de coûteux travaux pour dégager ses quais et rejeter au loin les bancs de sable et d'argile qui commençaient à encombrer son chenal. Non seulement Middelbourg refusa son concours financier, mais encore elle paralysa le bon vouloir des capitalistes zélandais, en faisant creuser un canal qui la mettait directement en communication avec le bras de l'Escaut qu'on appelle le Hond, c'est-à-dire avec la mer.
A partir du jour où ce canal fut ouvert, Arnemuiden fut perdue. La navigation cessa peu à peu, son commerce s'éteignit rapidement.
Middclbourg. 34',
Les navires ne prirent plus le chemin de son port, les négociants s'éloignèrent, les armateurs les suivirent, ses chantiers devinrent déserts. Seuls, quelques pêcheurs demeurèrent fidèles à son havre ensablé. Les habitants qui se trouvaient trop pauvres pour émigrer en furent réduits à faire du sel; puis, par la création des polders, qui de nos jours environnent Arnemuiden, cette dernière ressource venant à leur manquer, ils offrirent leurs bras à l'agriculture. Aujourd'hui ils travaillent à la terre. Ce sont des « paysans » , comme disent, non sans un certain dédain, les gens qui vivent de la mer.
C'est un spectacle à la fois étrange et attristant que de voir réduit à l'état de village de terre ferme une ville qui fut autrefois une cité maritime importante; car ce n'est pas seulement le bassin d'Arnemuiden qui s'est ensablé. Tout le golfe est maintenant à sec, et des moissons poussent, abondantes et dorées, là oii jadis les navires se pressaient en foule. Seges iibi mare fuit.
Middelbourg, la capitale de l'île de Walcheren, Middelbourg, où nous allons arriver, a mieux conservé son caractère, ses allures, et son cachet de grande ville. Toutefois, elle aussi, elle a singulièrement perdu de son activité ancienne, de son trafic, de sa puissance commerciale. Depuis près d'un siècle, elle semble entrée dans cette phase de l'existence urbaine, qui n'est pas encore la décadence, mais qu'on pourrait appeler le recueillement.
Middelbourg est une ville fort ancienne. Son nom, qui signifie « bourg du milieu « , indique sa position dans l'ile qu'elle commande. Les chroniqueurs ont essayé, après coup, de donner à ce nom une autre signification, et d'assigner à Middelbourg une origine quasi fabuleuse. L'érudition a fait table rase de ces prétentions peu fondées, car l'histoire ne dit rien ou presque rien de Middelbourg pendant les dix premiers siècles de notre ère. Elle se borne à nous apprendre que les Normands occupèrent la contrée en 836.
Les conquérants ayant abandonné leur conquête, ce furent les moines qui recueillirent leur succession. Mais ces bons religieux
menèrent une vie si déréglée, qu'ils furent chassés de leur couvent par Gombaut, évêque d'Utrecht. Ce vigilant prélat leur substitua des prémontrés qu'il appela d'Anvers. A cette époque, Middelbourg n'était encore qu'un village soumis à la juridiction ecclésiastique. Assurément, ce sont là des commencements modestes et dontl'il n'y a point lieu de s'enorgueillir beaucoup. Il fallut même la protection toute spéciale de Guillaume II, roi des Romains, pour que la ville naissante sortît de cet état précaire. Ce prince jeta les fondements du Munster., augmenta le cloître, accorda des privilèges au chapitre, et chercha à se concilier, par des présents et par des dons, l'affection des religieux, qu'il voulait instituer plus tard les gardiens de sa dépouille mortelle.
Mais la vraie puissance de Middelbourg ne date que du xnr siècle, de l'époque oiî elle commence à devenir une cité commerçante et industrielle; et ce fut l'autorité civile qui lui assura ce double caractère que la présence des prémontrés eût été incapable de lui donner. Le I" juin 1271, ses marchands obtinrent la faculté de pouvoir se constituer en corporation, et, quatorze ans après, le droit de monter des métiers pour fabriquer des ouvrages en laine. Cela suffit pour assurer sa grandeur. Quarante ans plus tard, Middelbourg était une ville populeuse, industrieuse, riche. Un seul élément de prospérité lui faisait défaut : les étrangers étaient rares dans ses murs. Un privilège accordé le r"' mai iSaS à ses magistrats vint combler cette lacune. Une foire libre appela, deux fois par an, sur son marché, les négociants anglais, écossais et flamands. A partir de ce jour, l'importance de Middelbourg allait prendre un essor rapide.
Ce serait une instructive leçon que de suivre pas à pas le développement de cette prospérité industrielle, d'assister à cet épanouissement commercial si fécond en bons résultats, initiateur et civilisateur, et d'en contrôler la marche. Mais notre cadre est trop restreint, notre course trop rapide, et il nous faut nous borner à en indiquer seulement les traits principaux.
Middclbourg.
Tout d'abord ce grand mouvement d'affaires ne s'opère pas d'une façon directe. Les relations se nouent par l'intermédiaire des comptoirs de Bruges ; et cela grâce au concours de ce qu'on appelait alors les « Nations», c'est-à-dire les corporations de marchands étrangers, établies dans la vieille cité brugeoise, corporations qui, gouvernées
\. MIBDELDOnnG ; LE PALAIS DU GOnVEnxECE.
par des consuls, possédaient une organisation solide, à la fois administrative et financière, et présentaient une cohésion assez grande, pour avoir même, à l'occasion, une influence politique.
Mais avec la fin du xiV siècle, le prestige de Bruges s'amoindrit ; tandis que celui de Middelbourg, au contraire, augmente. Bientôt les intermédiaires cessent d'être une nécessité. Les autorités étrangères les plus puissantes, les plus considérées, n'hésitent point à entrer en rapport direct avec le « Magistrat » de notre cité. — Et,
SSo La Hollande à vol d'oiseau.
parmi ces relations, il en est qui présentent pour nous un intérêt tout spécial. Ce sont celles qui rattachent Middelbourg à la France.
A partir du xv^ siècle, nous vo3'ons des rapports commerciaux actifs s'établir entre Rouen et la capitale zélandaise. Si Dordrecht s'était enrichie avec l'Étape des vins du Rhin, Middelbourg ne gagnait guère moins d'argent avec celle des vins de France. Or, comme la plupart de ces vins descendaient de la Bourgogne par la Seine, ils étaient entreposés à Rouen, et là chargés sur des bâtiments zélandais ou français, qu'on dirigeait directement sur Middelbourg.
A la suite de quel événement ce privilège léonin de l'Etape avait-il été concédé à Middelbourg ? probablement à la suite du mariage de Jacqueline de Bavière, héritière des deux beaux comtés de Hollande et Zélande, avec le duc Jean de Touraine, fils de Charles VI, roi de France. Le duc Jean, qui voyait déjà réunis à sa future couronne les deux plus beaux fiefs de l'Europe septentrionale, voulut sans doute pousser à l'union de ceux qui devaient être un jour ses sujets. De là naquit ce privilège accordé à Middelbourg, privilège qui allait amener un développement inattendu de relations, et la création d'un courant considérable d'affaires entre la Zélande et l'ouest de la France.
Bientôt, en effet, ce n'est plus seulement avec Rouen que Middelbourg se trouve en rapports suivis. Ce ne sont plus uniquement les vins de la Bourgogne et de l'Auxerrois, les produits des coteaux, alors renommés, de Suresnes et d'Argenteuil, qui débarquent en Zélande. Ce sont les vins blancs et rouges de Gascogne qu'on expédie directement de Bordeaux; ce sont ceux de l'Anjou et de la Touraine qui sont apportés par les navires de la Rochelle et de Saint-Malo. Néanmoins, les relations avec Rouen demeurent les plus persistantes, et comme preuve de leur importance, on voit encore aujourd'hui à Middelbourg un quai portant le nom de Rouansche kade, c'est-à-dire de quai de Rouen.
Ainsi c'est à ses relations avec les vignobles français, à la présence de nos nationaux sur son marché et surtout, il ne faut pas
Middelbotirg: SS i
craindre de le répéter, à son magnifique privilège de l'Étape que Middelbourg dut sa richesse peu commune. Les plus grandes fortunes commerciales de ce temps eurent là leur origine. Les marchands de vins, les Wijnheerei?, les « Seigneurs des vins » comme on les appelait, formaient, avec les tonneliers, la plus puissante des corporations de la ville. Ils avaient la haute main dans le conseil échevinal ; c'étaient eux qui conduisaient les affaires de la cité.
Tout à l'heure, à l'hôtel de ville, quand nous visiterons les vastes salles du sanctuaire municipal, nous verrons de grandes toiles représentant des groupes imposants de personnages sévères, presque majestueux, à l'attitude correcte, à la mine grave, au maintien noble. Ces austères personnages sont les marchands de vins et les Ciiypers, les tonneliers du vieux temps. Aujourd'hui encore, malgré la disparition de l'Étape, malgré l'invasion des courtiers et l'affluence des commis voyageurs, cette profession de marchand de vins jouit à Middelbourg d'une considération qu'elle est loin d'avoir autre part, même en Zélande.
En même temps qu'ils aidaient à la richesse des Middelbourgeois en leur apportant nos vins « Anseroiche (sans doute d'Auxerre), Orleansche, Petauwe (sans doute du Poitou), Paillette, Cognacsche, Anjousche, etc. », comme disent les vieilles chartes, nos compatriotes fondaient à Middelbourg une colonie, qui devint rapidement non seulement très nombreuse, mais aussi très influente et nous ajouterons très bienfaisante.
De cette bienfaisance, une preuve nous a été conservée, preuve déjà ancienne, puisqu'elle remonte à i58o, mais empreinte d'une telle délicatesse de sentiments, revêtant une telle convenance de formes, respirant une telle élévation d'esprit, que je ne puis résister au désir d'en faire ici l'historique en quelques mots. Les négociants étrangers, constitués, comme nous l'avons dit plus haut, en « Nations )), avaient l'habitude de fêter l'admission dans leurs rangs de tout nouvel associé par des fêtes et par des banquets. Les dépenses
faites en ces circonstances étaient parfois considérables. Nos compatriotes de Middelbourg estimèrent que cet argent, si gaiement gaspillé, pouvait avoir un meilleur emploi, celui d'aider au soulagement des «pauvreté, calamyté et miserez de ceux de leurs nationaux qui étaient accablés par la mauvaise fortune.
Ils ouvrirent donc un « livre de bonne volonté, liber bonœ l'ohtntatis j), comme ils le nommaient dans leur latin douteux, où chacun fut prié d'inscrire les sommes qu'il destinait aux pauvres. Et tous « les François nouveaulx venus» étaient tenus de donner « à la boitte aulmosnière, à ceste fin ordonnée, certaine somme de deniers, selon leur qualité et faculté de leurs biens, pour icelle somme être distribuée aulx pauvres de leur nation, infortunéz et desgratiés, par terre ou par mer arrivans, afin que, sans mendier, ils puyssent retourner au lieu de leur naissance ».
C'est sur la bonne opinion que nous inspire d'eux ce document vénérable que nous quitterons, si vous le voulez bien, nos compatriotes, car ils ne doivent nous faire oublier ni Middelbourg, ni le but de notre voyage.
132 aiIDIiKLUOURO : EXTRiiE DE
A B UAÏ B.
lit. VIDDBLBODlta. — LE DnOOQDOE.