MIDDELBOURG
C'est pendant la kermesse qu'il faut visiter Middelbourg, si l'on veut avoir une idée de ce qu'était cette jolie ville aux beaux temps de sa splendeur commerciale, de sa puissance et de sa haute fortune. Pendant les quinze jours que dure la foire, la ville ne désemplit guère. Paysans en culotte courte, en veste à taille et en petit chapeau, gracieuses paysannes aux bras nus, à la jupe ronde et aux rubans flottants, ont envahi les rues, les places et les carrefours. Les marchands dressent partout leurs tentes parées de drapeaux multicolores. Les acres senteurs des poff'ertjes, des beignets et du genièvre emplissent l'air, et les bruyants éclats des orchestres forains se mêlent au tapage des orgues, aux chants de la foule et aux mugissements des fauves qui peuplent les ménageries. — C'est un curieux spectacle, et qu'il faut se garder de négliger.
Le reste de l'année, Middelbourg est une ville calme et paisible,
point trop animée, avec des rues assez peu passantes. C'est une jolie capitale de province, très propre, fort bien entretenue, mais c'est, nous l'avons dit, une capitale légèrement assoupie.
La forme générale de Middelbourg est particulière. Elle est toute ronde. Les habitants de l'île de Walcheren, de Zuid et Noord-Beveland, ont un singulier dicton pour exprimer leurs qualités physiques et morales. « Goed rond goed ^eiiwsch — bien rond, bien zélandais », disent-ils. Peut-être y a-t-il un rapprochement à faire entre ce dicton et la forme de Middelbourg. Dieu fit l'homme à son image, dit la Genèse. Semblerait-il plus extraordinaire que les hommes fissent les villes à la leur? Néanmoins, Je crois plutôt que cette physionomie tournante a été imprimée à notre vieille cité, par la façon dont elle est née, dont elle s'est accrue, dont elle a grandi.
C'est, en effet, l'abbaye construite par Guillaume II, roi des Romains, qui a servi de point de départ à la capitale naissante. Or cette abbaye était de forme presque ronde. Les maisons bâties autour de ce noyau s'alignèrent tout naturellement avec ses façades extérieures, et les rues, qu'elles formèrent ainsi, se mirent à tourner autour de l'abbaye, élargissant continuellement le cercle, mais conservant la forme primordiale.
De cette abbaye, berceau de la cité, il reste encore de beaux fragments. Des corps de logis entiers sont demeurés debout, étageant gravement leurs assises de briques et de pierres, et ouvrant sur un antique préau, tout planté de beaux arbres et bien souvent dessiné, leurs vieilles portes surbaissées, enrichies de sculptures.
L'église, vaste et grandiose monument gothique, est englobée dans ces bâtiments de grand st3'le, et au-dessus de l'église se dresse un interminable clocher, surmonté d'une aiguille en bois. C'est le « long Jean », le lang-e Jan, comme les enfants l'appellent, qui, de son sommet perçant la nue, domine ces beaux arbres touffus, ces ogives fleuries, ces tourelles pointues, ces toitures crénelées, ces pignons archaïques et ces arcades vénérables.
Middelbourg. 355
Ce « long Jean » est 'non seulement célèbre dans toute l'île par sa haute taille, mais encore par son éloquence babillarde. Il est muni d'un carillon, qui toutes les sept minutes psalmodie un fragment de mélopée aérienne, et fait grandement regretter, à ceux qui chérissent le silence, ou qui, la nuit, prétendent dormir, l'argent qu'on a dépensé pour l'installera cette place majestueuse.
Notez que lange Jan n'est pas seul à bavarder de la sorte. La réplique lui est fournie par un autre carillon d'allure moins lente, moins solenelle, et de tintement plus gai, logé dans le beffroi de l'hôtel de ville. Ce second carillon porte le nom populaire de « Babet ». Et comme, dans la marche du temps, Babet a l'habitude de précéder son long et austère rival ; comme elle est constamment de cinq bonnes minutes en avance sur lui, les consciencieux Zélandais, qui trouvent que le temps passe toujours trop vite, l'ont surnommée « gekke Betje — folle Babet » .
L'hôtel de ville, au sommet duquel s'agite cette petite folle, est une perle architectonique. C'est assurément l'un des plus gracieux et des plus élégants bâtiments civils qui soient, non seulement dans les Pays-Bas, mais dans l'Europe entière. Sans être de grandes proportions, il est bien proportionné dans sa structure. Il a, en outre, cette grande qualité de bien dire ce qu'il est : un hôtel de ville, une maison commune, où se résume, dans sa richesse et son élégance, la vie d'une industrieuse et puissante cité.
Ses fondations datent de 1468, et sa construction dura une vingtaine d'années. Il appartient donc entièrement à ce qu'on est convenu d'appeler l'architecture bourguignonne, c'est-à-dire au style flamboyant, tempéré par le haut goût des princes de Bourgogne, et calmé dans ses emportements par les approches de la Renaissance.
Sa façade compte vingt-deux ouvertures, toutes ogivales, et les fenêtres sont à meneaux, avec des tympans garnis par une broderie délicate et simple. Entre les fenêtres du premier étage, s'ouvrent de doubles niches surmontées de pinacles et renfermant deux statues
356 La Hollande à roi d'oiseau.
adossées. Ces statues, au nombre de vingt-cinq, représentent la glorieuse succession des comtes et comtesses de Hollande et Zélande.
Au-dessus des fenêtres du premier étage, des ornements s'enlacent, simulant des panneaux et allant rejoindre le bord du toit. Celui-ci, crevé de vingt -quatre petites lucarnes coloriées, est bordé à gauche par un grand pignon chargé de niches et de pinacles, et de l'autre côté, par une tourelle avec balcon toute crevée de niches, garnie de balustrades, et ornée de statues. Telle est cette jolie façade, bien intacte, bien complète, sans une tare, sans une mutilation, où pas. une ligne n'est incorrecte, pas un profil disgracieux.
A l'intérieur, l'hôtel de ville a été restauré du haut en bas, c'est dire qu'il a perdu tout son cachet. Au premier étage, se trouve la « chambre des antiquités — Ondheids kamer ». C'est un musée, ou pour mieux dire le trésor de la ville, où l'on a réuni tout ce qui se rattachait, en objets d'art ou de prix, au passé de la vieille et florissante cité, tout ce qui résumait, en quelque sorte, sa vie politique et municipale.
La première salle du musée est garnie de portraits. On y voit ces vieilles corporations des Ciiypers et des Wjniheeren, dont nous parlions tout à l'heure, fort bien représentées, ma foi, par un peintre anonyme, Biezeling sans doute, dans de grands panneaux fort solidement peints. En face de ces « privilégiés de l'Étape » se trouvent les images des Evertsen, les victorieux amiraux de Zélande, ceux qui fondèrent la gloire maritime de Middelbourg. Leur ville natale ne devait point se montrer ingrate vis-à-vis de ces héroïques marins, qui portèrent au plus haut point la suprématie de leur chère patrie. Elle leur éleva un magnifique tombeau, et nous verrons bientôt, en comptant leurs médailles d'or, leurs chaînes de prix, leurs insignes de commandement, qu'elle n'attendit point leur heure dernière pour récompenser leurs mérites et reconnaître leurs vertus.
La seconde galerie du musée est pleine de documents curieux et intéressants, de fragments du vieux Middelbourg, débris de sculptures
Middelhoiirg.
et vues d'édifices aujourd'hui démolis. — Puis, cette galerie franchie, nous pénétrons dans le « saint des saints ».
C'est là que sont disposés dans de belles vitrines les Hvres des Gildes, les plaques des officiers de justice, les clefs de la ville, 1er
13 4. UlDDBLBOUaO: LE DOUK.
méreaux des corporations et la sonnette des fameux Ktiypers. C'est là encore que sont ces grands gobelets en métal précieux, aux contours nobles, aux formes amples, sans lesquels, jadis, il n'était point de réunion possible, ni de cérémonie valable.
Puis ce sont les meubles, les sièges et les crédences, un peu éclipsés, il faut le dire, par un superbe portique à trois faces, divisé en caissons, lequel appartient au plus beau temps de la Renaissance.
SSS La Hollande à vol d'oiseau.
Le musée de l'hôtel de ville, ou, pour lui conserver son nom, la chambre des antiquités, n'est pas la seule réunion de curiosités et d'objets d'art que renferme Middelbourg. La capitale zélandaise abrite une société scientifique, la Zeeuwsch Genootschap der Wetensdiapen; et cette société a créé, elle aussi, un musée des plus intéressants, moins local que celui de la ville, car il s'étend à toute la province, mais qui renferme, au point de vue historique, des renseignements du plus haut prix.
C'est une collection éminemment éclectique. On y rencontre de tout, depuis les autels de la déesse Nehalennia, retrouvés à Dombourg, jusqu'aux fusées à la congrève dont les Anglais se servirent pour incendier F'iessingue ; depuis le premier microscope inventé en iSgo, à Middelbourg même, par Zacharias Jansen, jusqu'à la roue de cordier que l'amiral de Ruyter faisait tourner, quand il travaillait comme apprenti chez un fabricant de cordages. Il y a de plus des objets d'art, quelques bons tableaux, des médailles, une collection de conchyliologie et un cabinet d'histoire naturelle.
Outre son musée, la Zeeuwsch Genootschap possède une importante bibliothèque, munie d'une foule de solides ouvrages, parmi lesquels se trouvent tous les livres grands et petits, jeunes ou vieux, anciens ou modernes, qui s'occupent de la Zélande. Elle possède surtout un immense atlas, se décomposant en une vingtaine de cartons gigantesques, qui renferment toutes les estampes, cartes, gravures, plans, dessins, images quelles qu'elles soient, faites d'après la Zélande et les Zélandais.
Or, il faut que vous le sachiez, il n'est peut-être point au monde de contrée qui ait été plus souvent pourtraicturée que celle-là, et il n'y a certainement point de pays sous la calotte céleste ayant donné le jour à plus de grands hommes inconnus, à un nombre plus fabuleux de célébrités de clocher.
Impossible de découvrir, dans ces îles fortunées, une ville, un village, une ferme, un hameau, une résidence, un port, une digue, un
Middelbourg. sSg
château, un monument, qui n'ait été reproduit sous tous ses aspects; — un bourgmestre, un officier, un amiral, un échevin, un bailli, un pasteur (un pasteur surtout) qui n'ait été « pourtraict » de face, de trois quarts ou de profil, en buste ou en pied, et presque toujours en ventre. On juge quelles richesses doivent renfermer ces vingt portefeuilles.
La Zeeinvsch Genootschap, si riche en documents de tout genre, en trésors de toute espèce, habite malheureusement une maison fort ordinaire. Les très jolies constructions sont rares, du reste, à Middelbourg. A l'exception de ce bijou d'hôtel de ville que nous visitions tout à l'heure, des bâtiments de l'abbaye, de deux belles maisons situées dans la rue qui porte le nom de Lang-e Delft et d'une habitation, datant de la Renaissance, qui est intitulée : iiidc Stecnrotse (au Rocher), il est peu resté de ces façades richement décorées, qui sont la parure d'une ville et comme l'attestation de son ancienne célébrité.
Encore, le « rocher » dont nous parhons à la minute semblet-il avoir été édifié par un maître carrier, ou par un marchand de pierres de taille, car la série de bas-reliefs qui le décorent nous fait assister aux différentes opérations que subit une masse de pierres avant que d'être transformée en édifice.
La Bourse, qu'il nous faut encore mentionner, est curieuse, mais les sculptures qui la décorent sont lourdes et l'édifice lui-même, s'il ne manque pas de caractère, manque du moins absolument de grandeur. Quant à la seconde église que l'on nomme le « Dôme », à cause de sa forme insolite, quoique sa physionomie très classique affecte certaine allure, elle est plus massive qu'élégante, plus épaisse que gracieuse, plus lourde que distinguée.
D'où vient cette pénurie relative de monuments et de belles habitations, dans une ville jadis si riche, si puissante, aujourd'hui encore capitale d'une des plus fertiles provinces qui soient en Europe ? Peutêtre de ce que, dans cette cité essentiellement commerçante, les préoccupations du négoce primaient le goût des arts. La pénurie d'archi-
tectes, que nous dénonce cette rareté de belles façades, se manifeste également, en effet, quand il s'agit de sculpteurs ou de peintres. C'est à peine si, pour ces derniers, trois noms illustres se trouvent mêlés à l'histoire de Middelbourg. Jean Gossaert y a séjourné, Adriaen van de Venne y a vécu, Biezeling y est mort, mais tous trois étaient étrangers.
Le seul titre de gloire artistique que Middelbourg puisse revendiquer est une fabrication de tapisseries fort originales. On peut voir encore de curieux spécimens de cette fabrication dans la chambre des Etats. Mais ces belles œuvres, pour intéressantes qu'elles soient, pâlissent un peu à côté d'autres tapisseries, celles-là d'un autre pays et d'un autre temps, qui ornent l'ancien palais de justice.
Ces dernières, qui sont des Gobelins véritables, représentent le Triomphe d'Alexandre. Jadis elles furent offertes à un ambassadeur zélandais par le roi Louis XV en personne. On voit que si la provenance est bien authentique, la concurrence par contre est d'autant plus rude. En pareille occurrence, un échec n'a rien de honteux.
Mais le soir est venu. Les détestables pavés de Middelbourg nous ont mis les pieds en marmelade. Rentrons vite nous reposer. Demain, il faudra nous mettre de bonne heure en route pour visiter l'île de Walcheren.
13Ô I-A PI^OPUElt UOLLANUAiaK.