‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 64 sur 72 · XL VI · texte numérisé non relu

XL VI

l'île de la walcheren

Indépendamment de Middelbourg, sa capitale et capitale de toute la Zélande, l'île de Walcheren renferme deux villes importantes, jadis célèbres, aujourd'hui un peu oubliées : Veere et Flessingue, qu'il nous faudra visiter en détail ; mais aujourd'hui, si vous le voulez bien, nous allons nous faire campagnards, j'entends par là que nous allons visiter la campagne.

Installés dans un gigantesque landau, que nous a procuré notre maître d'hôtel, nous voilà en route. Suivant un chemin fort doux, encaissé entre deux haies vives, nous sommes partis pour visiter les hameaux et les villages zélandais : Oostkapelle, Serooskerke, Westkappelle et Domburg.

Jamais, je crois bien, on n'a vu campagne plus plantureuse que

celle que nous traversons. Tous les champs sont fertiles, gras, fournis

•en belles moissons, parfois ombragés de beaux arbres fruitiers ployant

sous le faix de leur récolte. A l'approche des villages, les potagers

divisent la terre en une sorte de damier, alignant leurs « verdures »

«n bel ordre de bataille.

Le potager et le verger, voilà ce qu'on rencontre partout en Zélande. Ils sont la compagnie obligée delà moindre chaumière. Eh! tant mieux, car les fruits et les légumes, c'est l'abondance dans le ménage, la variété dans le menu, c'est l'ahmentation meilleure et plus saine. Puis, aussitôt que le paysan est un peu plus à l'aise, il possède un coin de prairie pour faire paître la vache, car le lait, le beurre et le fromage, ici tout comme en Hollande, tiennent dans la nourriture une place dominante.

Il semble, du reste, que l'élevage du bétail ait été encouragé par le législateur. Les terres mises en prairies sont les seules qui soient exemptes de la dîme. Car la dîme existe encore en Zélande. Indépendamment du prix de sa location ou du loyer de sa ferme, qu'il lui faut acquitter en espèces sonnantes et trébuchantes, le locataire ou le fermier doit, au propriétaire de la dîme, une redevance en nature, qui est tantôt la dixième, tantôt la neuvième ou la douzième gerbe de son champ; et voici comment on procède à la fixation de cette redevance, vieux restant de la féodalité.

Lorsque la moisson est faite, le fermier bottelle ses gerbes, forme des tas généralement composés de quatre à six gerbes, et les dispose dans son champ, par rangées et à distance égale les unes des autres. Le propriétaire de la dîme arrive alors. Après avoir inspecté le champ, il choisit le premier tas qui lui convient, plante un branchage sur le tas, et à partir de là on compte jusqu'à dix, jusqu'à onze, jusqu'à treize, suivant l'usage, et, chaque fois qu'on arrive à ce nombre, on met un nouveau branchage sur le sommet du nouveau tas. — Une fois l'opération achevée, la part de la dîme est faite. Au propriétaire d'en disposer comme bon lui semble, de l'enlever ou de la vendre, de la céder au fermier ou à des tiers. En tout cas, il est interdit au paysan de toucher aux gerbes qui portent un branchage.

Mais je vous parle de toutes ces choses, et peut-être n'ont-elles pour vous qu'un mince intérêt. Du reste, nous voici arrivés à notre première étape, à Serooskerke, et les maisons qui se succèdent, les

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chaumières qui se groupent dans un Joyeux désordre, la maréchalerie avec ses fers rouges qu'on frappe de lourds marteaux, la vieille église, dont la brique, brunie par les ans, s'effrite sous l'action du vent de mer, tout cela déroule à nos yeux de nouveaux tableaux, et fait naître en notre esprit bien d'autres pensées.

Je vous disais au précédent chapitre, que c'est pendant sa kermesse qu'il faut visiter Middelbourg. Hé bien, c'est aussi pendant la kermesse de Middelbourg qu'il faut visiter l'île. Alors c'est plaisir que de voir l'animation qui règne dans tous ces jolis villages, les belles Juments aux harnais étincelants de cuivre qu'on attelle aux grands chars, dont la bâche vient d'être blanchie, aux grandes voitures vertes rechampies de couleurs claires. C'est plaisir que de voir les garçons et les filles dans leurs plus beaux atours; et c'est plaisir aussi que d'entendre le caquetage de tous ces amoureux en fêle, leurs gais propos, leurs éclats de rire, leurs chansons et leurs baisers.

Est-il rien de gracieux comme cet essaim de coquettes paysannes, qui accourent les bras nus, le chapeau de paille incliné sur les yeux, les rubans de leurs brides bleu-foncé flottant sur les épaules. A leur front, à leur cou, à leurs doigts, les bijoux brillent. Sont-elles assez parées avec leurs jupons larges comme des vertugadins, et leurs Jolis fichus. Un détail de cette toilette éblouissante de fraîcheur va nous révéler à quelle religion appartiennent ces charmantes évaporées. Si le violet et le bleu dominent dans leurs ajustements, nous en pouvons conclure qu'elles sont certainement calvinistes. Si les fichus, au contraire, sont rouges et Jaunes elles sont assurément catholiques. Mais, ce jour-là, qu'elles tiennent pour Rome ou pour Genève, elles n'ont qu'une religion : le plaisir.

Après le village, ce qu'il nous faut visiter, c'est une villa, puis un château. Pour la villa Je n'en connais point de plus belle, de plus confortable, de plus hospitalière, qu'Overduyn et c'est à Overduyn que je vais vous conduire.

Ce nom signifie « vis-à-vis des dunes», nous sommes donc ici

tout auprès de la mer. Mais, malgré le voisinage de l'Océan, malgré le sable mélangé au fécond terroir, malgré les vents qui soufflent du nord, non seulement les arbres poussent droits et grandissent presque à vue d'œil, mais les plantes des pays chauds viennent en pleine terre, y croissent, y fleurissent, y bravent l'hiver, tant celui-ci est doux et clément pour cçs fortunés parages. « Il n'est pas un arbre ici, qui n'ait été planté par moi, » vous dira, avec un légitime orgueil, le propriétaire de cette aristocratique demeure ; et, pour voir la cime de ces arbres, il vous faudra lever les yeux au ciel.

Imaginez maintenant, au milieu de ces massifs d'ormes et de hêtres, de ces bosquets exotiques, mirant leurs feuillages variés dans de jolies rivières, que sillonnent des cygnes noirs, imaginez une belle maison avec une noble véranda s'ouvrant sur la campagne, des kiosques répandus dans le parc, des bancs installés au coin des allées, un jardin tout fleuri, un verger bien touffu, et devant la maison une grande et verte pelouse, où gambadent en liberté les biches et les cerfs : c'est Overduyn.

Quand vous aurez visité le parc, ne manquez pas de donner un coup d'œil à la ferme. Vous considérerez avec plaisir, j'en suis certain, ces hangars bondés d'équipages rustiques et de machines agricoles, ces étables gigantesques, ces greniers qui rappellent ceux des Pharaons, et la double maison du fermier. Car tout fermier cossu possède une maison double, habitation d'hiver et habitation d'été, séparées par une cour et appropriées aux besoins des différentes saisons; mais l'une et l'autre propres, nettes, immaculées, admirablement soignées, merveilleusement tenues, avec ce luxe campagnard fait de meubles luisants, de cuivres étincelants et de belles faïences bleues rangées sur le manteau de la cheminée.

Après la villa, je l'ai dit, nous visiterons le château. Nous avons choisi la plus belle villa, choisissons le plus vieux château , le plus imposant, le mieux conservé malgré son grand âge. Nous voici à Westhoven. Cette belle demeure féodale, avec ses tours encore vail-

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lantes, avec ses meurtrières et ses créneaux, à l'abri des surprises derrière ses douves profondes; ce castel qui, malgré ses transformations, ses restaurations, ses appropriations, a conservé un aspect batailleur.

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