‹ La Hollande à vol d'oiseauChapitre 66 sur 72 · VEERE · texte numérisé non relu

VEERE

Au nord-est de l'île de Walcheren, à une heure de distance de Middelbourg, et à l'extrémité de ce grand et beau canal qui, partant de Flessingue, coupe l'ile en deux tronçons inégaux, se dresse une petite ville, jadis riche, commerçante, industrieuse, aujourd'hui décrépite et presque morte. Cette ville se nomme Veere.

L'histoire de Veere est certainement une des histoires les plus curieuses qu'il soit possible d'écrire. Rien, en elle, n'est secret, et l'on pourrait, en la retraçant, expliquer comment naissent, vivent et meurent les cités.

Si nous en croyons Blaeu, les origines- de la ville de Veere furent des plus modestes. Quelques pêcheurs, installés au bord de ce détroit, qui devait, dans la suite, prendre le nom de Veeregat, louaient leurs bateaux aux voyageurs qui voulaient traverser l'eau pour aller, en Noord-Beveland, aborder à la petite ville de Kampen, laquelk, en ces temps reculés, se prélassait sur l'autre rive. De là ce nom de Veer, que prit l'agglomération naissante, et qui signifie « passage ». Pendant des siècles même, on appela la cité naissante Kamperveer, c'est-à-dire « passage pour aller à Kampen. »

En 1280, le comte Florent V vendit le territoire qui entourait

Kamperveer aux sires de Borselen. Ceux-ci, jaloux d'augmenter leurs domaines, et particulièrement de posséder sur leurs terres une ville fermée, capable de résister aux invasions étrangères, entourèrent Veere de murailles, y creusèrent un port, et firent tous leurs efforts pour y attirer des habitants. Ils y réussirent, surtout après que l'un d'eux eut épousé la fille de Jacques I", roi d'Ecosse.

La jeune dame de Veere, en effet, entraîna à sa suite un certain nombre de ses compatriotes, marchands écossais, qui établirent à Veere l'Étape des laines d'Ecosse. Bientôt, de tous les pays environnants, on accourut pour s'approvisionner de cette matière première, alors si recherchée, et, sur le grand quai de Veere, on peut voir, encore à l'heure actuelle, les restes de la Maison des Ecossais attestant, par la splendeur de sa façade, la richesse et la puissance de ceux qui l'ont édifiée.

Mais ce fut surtout sous Anne de Borselen que l'activité industrielle, que la prospérité commerciale de Veere atteignirent leur apogée. Cette intelligente et gracieuse dame, dont Érasme devait vanter à si juste titre la modestie et la prudence, avait épousé un prince de la maison de Bourgogne, Philippe, issu d'un de ces mariages de la main gauche, si fréquents à cette époque, et qui s'intitulait lui-même « grand bastard de Bourgogne ».

Intrépide batailleur devant l'Éternel, ayant pris pour devise : « Nul ne s'y frotte », le « grand bastard » dota Veere de fortifications robustes, transforma la ville en vraie place de guerre, la mit en état de résister à toutes les entreprises, pendant que sa jeune femme y attirait, par une protection éclairée et des faveurs spéciales, les armateurs, les capitalistes, les entrepositaires et les marchands.

Bientôt il entra ou sortit, chaque jour, jusqu'à soixante navires du port de Veere. La rade, qui s'étend en face de ses murailles, devint l'une des plus animées de la mer du nord. Les nations les plus lointaines furent représentées sur ses quais. En ces temps où, pour me servir de l'image d'un vieux chroniqueur, « les villes d'Amsterdam

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et d'Anvers n'estoient encore en leur fleur», les Orientaux venaient débarquer à Veere, amenant avec eux les productions exotiques de leurs pays ensoleillés, et c'est sur son marché qu'en l'année i5o8 le sucre fut, pour la première fois, importé des îles Canaries par les navires espagnols. f

Cette prospérité dura jusqu'à l'émancipation des Provinces- Unies. Apanage personnel de Guillaume le Taciturne, qui était devenu marquis de Veere, il semblait que l'industrieuse cité allait, avec la liberté reconquise, prendre un nouvel essor, et acquérir une importance encore plus grande. Il n'en fut rien. La fortune avait, paraîtil, épuisé ses faveurs. A partir de ce jour, Veere se mit à décliner avec une rapidité incroyable. Aujourd'hui, de sa grandeur passée, de sa splendeur évanouie, il lui reste à peine quelques monuments, qui, par leur taille démesurée et leur richesse relative, soulignent la décrépitude de la malheureuse cité.

Du plus loin qu'on aperçoit Veere, on ne peut se défendre d'une secrète tristesse. Ses remparts franchis, cette tristesse augmente. On se trouve tout à coup auprès d'une tour gigantesque, précédant une église colossale. Ce géant de pierre, seul au miheu de l'enclos herbeux oià il semble accroupi, a un aspect féroce. Tour à tour sanctuaire, hôpital et caserne, il a vu boucher ses grandes baies ogivales et remplacer ses vitraux multicolores par de solides murs de briques. Pour les nécessités de ces services nouveaux, on a multiplié, à toutes les hauteurs, de petites ouvertures, qui, crevant les épaisses murailles, prennent l'aspect sinistre de meurtrières, et semblent autant d'embrasures menaçantes. Enfin, de ses deux dernières adaptations, il a conservé un caractère sombre et morose. L'hôpital a déteint sur lui et la caserne aussi. Il a gardé de celle-ci une physionomie sévère et martiale, qui lui donne une allure de forteresse, de celui-là quelque chose de douloureux et de sinistre, qui jure avec ce qui a survécu de sa destination première.

Vite détournons les yeux de ce colosse redoutable; laissons aussi

sur notre droite cette fontaine toute mignonne, avec ses frêles colonnettes, ses gracieuses ogives et ses prétentieuses armoiries. Pénétrons dans la ville, ou du moins dans ce qui en reste, en suivant cette avenue plantée d'arbres qui fut jadis une rue.

Autrefois, à la place de ces verdoyants bosquets, se dressaient des maisons riches et coquettes. Aujourd'hui, c'est à peine si de loin en loin, et comme pour marquer l'alignement, il reste une chaumière vermoulue, une muraille éventrée, ou une maison en ruines. Et même, chaque année, ces spécimens d'habitation se font plus rares. De temps en temps on en détruit quelques-unes. — A quoi bon du reste les garder? Vides, elles s'écrouleraient toutes seules; occupées, elles ne payent pas leur entretien. Dans le seul quartier qui soit demeuré presque intact, sur le port, une maison des plus larges et des plus vastes, à trois étages, avec de grandes et belles pièces, bien aérées, maison où deux ou trois familles logeraient aisément, se loue un florin par semaine. Ce chiffre, n'est-il pas vrai, se passe de commentaires.

Aussi, derrière l'église, ne trouve-t-on plus trace d'habitations. On franchit un ancien carrefour; l'œil suit mélancoliquement, sur le sol, la trace des rues qui se croisent et des chaussées qui se coupent; mais de maisons il n'en est plus question. Une grande prairie, formant un beau tapis bien vert, bien épais, s'est substituée aux constructions, qui jadis se pressaient en cet endroit, et des vaches paissent à la place même oii se sont écoulées tant d'existences affairées ou contemplatives, tumultueuses ou paisibles.

De cet endroit, du reste, la vue est fort pittoresque, et pour qui ignore l'histoire de Veere, le paysage ne manque pas d'agrément. Quelques maisonnettes obstinées, joliment groupées, mélangent les tons chauds de la brique aux nuances plus tranquilles et plus douces des bosquets, et le beffroi, dominant le grand toit noir de l'hôtel de ville, couronne ce groupe coloré, auquel il compte, depuis des siècles, les heures bonnes ou mauvaises, lugubres ou joj'euses.

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Il a une amusante physionomie, ce beffroi : tour carrée, sévère, et nue jusqu'aux trois quarts de sa hauteur, puis clocher au delà, mais clocher fringant et coquet, se terminant par une poire octogone, tout fïanqué de pinacles et de pyramides, avec des consoles et

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des balustrades, avec des lucarnes et des girouettes, qui lui donnent un petit air hérissé du plus singulier effet.

L'hôtel de ville, qu'il surmonte, est une des jolies constructions civiles du pays, moins coquette, moins ornée que le stadhiiis de Middelbourg, mais datant à peu près de la même époque, et comme lui, bien conservée, très intacte et très pure. Aucun architecte indiscret ne l'a remaniée, aucune main profane ne l'a retouchée; nous retrouvons la façade telle qu'elle est sortie, en 1474, des mains du « maître

ez bâtiments » bourguigon, qui l'a construite. Seules les années y ont apposé leur griffe, et le temps sa patine, ce fard des monuments.

La façade a deux étages; elle est précédée d'un gentil perron de bonne forme, quoique moderne, et surmontée d'un grand toit d'ardoise, flanqué à ses deux extrémités de deux tourelles octogones, et percé de trois rangées de lucarnes bariolées. Au premier étage, les fenêtres sont séparées par sept niches saillantes, surmontées de dais ajourés, abritant sous leurs arcades ogivales les statues des sept dames et seigneurs de Veere : Henri, Jacqueline, Adolphe, Charlotte, Wolfart, Jeanne et Philippe.

A l'intérieur, l'hôtel de ville renferme une ancienne salle de justice, qui a conservé intact son aspect du vieux temps. Après celle de Kampen, infiniment plus belle à tous égards, et celle d'Amsterdam, la plus riche de toute la Néerlande, c'est le Vie?-schaar qui a le plus de cachet. Ses boiseries brunes, ses grands bancs avec leurs coussins rouges, son plafond à poutres saillantes, . sa vaste cheminée, "la « chaire » de justice, où se tenait l'écoutette la verge en main, emblème de son pouvoir judiciaire, tout cela est demeuré tel que l'a laissé le dernier « Magistrat », le jour oiî il a prononcé son dernier jugement.

On garde encore, dans cet élégant hôtel de ville, une curiosité justement célèbre, et dont il serait mal de ne point dire un mot. Je veux parler de cette fameuse coupe de vermeil, offerte en i55i, à la ville même de Veere, par Maximilien de Bourgogne, son premier marquis, lequel la tenait lui-même de Maximilien van Buren, dont elle rappelle un fait d'armes des plus importants. En 1867, ce magnifique gobelet fut exposé à Paris, au Champ de Mars, dans les vitrines de « l'histoire du travail ». Un des princes de la finance, dont le nom est sur toutes les lèvres, en offrit alors la somme énorme de cent mille francs. Mais le bourgmestre et les échevins de Veere refusèrent l'argent qu'on leur voulait donner, préférant conserver à leur ville cette jiloire de leur demeure municipale.

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A dix pas de l'hôtel de ville, s'ouvre le port, pauvre petit port, jadis si fréquenté, si vivant, si bruyant, si glorieux même, et maintenant tout à fait désert. Deux monuments restent encore, qui attestent la double qualité, qu'on lui reconnaissait jadis, de port militaire et marchand.

D'un côté, en effet, se dresse un majestueux bâtiment à murailles solides, avec les ouvertures rares, et se terminant du côté de la mer par une rotonde crénelée. Ce vieux et robuste bâtiment, c'est l'antique arsenal de la ville; tandis que près de nous, cette maison à pignon historié, avec de beaux arcs trilobés, arrondissant leurs courbes audessus des fenêtres, c'est l'ancien Scotschhuis, la « Maison des Écossais » dont nous parlions tout à l'heure, celle où logeaient les maîtres de l'Étape. Leur habitation était désignée à l'attention publique, non seulement par son élégance et par son luxe, mais aussi par un petit cartouche en pierre, représentant un bélier, emblème du grand commerce de laine, qui se faisait jadis à cette place.

Enfin, au bout du quai, tout à l'entrée du port, voici encore une tour, fortification autrefois, cabaret aujourd'hui, dernier vestige qui reste des remparts construits par Philippe de Bourgogne. Il y a trois siècles, cette tour avait son pendant de l'autre côté du chenal, et il faut croire que les habitants de Veere étaient bien fiers de l'une et de l'autre, car ils les avaient fait figurer dans les armes de leur ville. Eh bien ! comme si la destinée avait voulu que tout fût extraordinaire dans l'effondrement de Veere, cette seconde tour dans une nuit de tempête a disparu, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'elle était devenue.

La petite cité de Kampen, à laquelle, je l'ai dit, Veere dut non seulement son nom, mais encore l'existence, Kampen a subi, elle aussi, le même sort que la tour. On la voit, cette petite cité, figurer sur une vieille carte datant du xV siècle, que possède le ministère de la guerre néerlandais ; on reconnaît son enceinte, ses maisons et ses rues; et depuis lors, Kampen a disparu.

Elle s'est abîmée sans laisser, elle non plus, aucune trace de son existence.

Rien ne peut donner, du reste, une idée de l'effroyable mobilité du sol en ces contrées si particulières.

Il y a deux siècles, ce grand golfe qui s'ouvre devant nous était tellement ensablé, que l'on prévoyait le moment où l'île de Walcheren allait se trouver réunie à l'île de Noord-Beveland sa voisine, et où toutes deux, elles ne formeraient plus qu'un seul et même territoire. Mais tout d'un coup, le gouffre s'est ouvert de nouveau. Le Veergat, cette énorme cicatrice, s'est creusée plus profonde que jamais. Des villes ont été ensevelies, leurs habitants ont été noyés; puis l'eau s'est retirée, et, sur certains points, la terre a surgi de nouveau, le sol a reparu une fois encore.

En présence d'événements si étranges, d'un tel acharnement de la destinée, on se sent troublé. Une profonde tristesse, un sentiment douloureux, poignant, une désespérance vague envahit le cœui et l'oppresse. Une pareille succession de cataclysmes a quelque chose de fatidique qui étonne, qui émeut ; et, lorsqu'on compare le passé si brillant au présent si désolé, on se sent pris, pour cette pauvre ville Tiorte, d'une compassion immense.

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