BOIS-LE-DUC
C'est une curieuse situation que celle de Bois-le-Duc. Placée en contre-bas des cours d'eau qui l'environnent, la campagne d'alentour disparaît, pendant six mois de l'année, sous l'inondation, en sorte que la ville, pendant ce temps, prend l'aspect d'une de ces cites flottantes que Swift a décrites avec un humour sans pareil.
Nous la vîmes pendant l'été de 1S79, enveloppée de la sorte par les eaux, rattachée au reste du monde uniquement par quelques routes qui surnageaient, bordées de grands arbres et sillonnées de lourdes charrettes, et aussi par les talus du chemin de fer, qui livraient périodiquement passage aux trains de la ligne de l'Etat.
De suite, à la trouver ainsi, on comprend comment jadis elle passait pour inexpugnable. Deux brèches dans les digues qui la protègent, il n'en fallait pas plus pour tenir l'ennemi à une distance rcs-
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pectueusc, et pour que ses approches fussent à peine à portée des canons de ce temps. Donc, pas de bombardement à craindre; d'assaut,, encore moins. Il suffisait d'une petite garnison résolue, toujours sur le qui-vive et bien approvisionnée, pour tenir en échec un corps d'armée considérable, et cela pendant des mois, voire des années.
Le prince Maurice, ce grand général qui, en parlant de Spinola, disait sans embarras comme sans forfanterie : « Il est le second homme de guerre de notre temps », laissant entendre par là que lui, Maurice de Nassau, était le premier, — le prince Maurice en fit la rude expérience. En iboi, il vint mettre le siège devant Bois-le-Duc, et, bien que la ville fût réduite à ses propres forces, il n'en put avoir raison. Un vieil annaliste, Van Meteren, nous a conservé le récit de cet échec dont Maurice, même aux jours les plus glorieux de sa brillante carrière, supportait mal le souvenir.
Il faut relire, dans ces pages contemporaines, l'héroïsme dépensé par ces bourgeois, l'admirable énergie déployée par les femmes, et même par les enfants. Il faut relire surtout la douleur de ce jeune stadhouder, forcé d'abandonner une entreprise audacieusement engagée, et dont il espérait se tirer à son honneur.
Ces qualités de résistance chez les gens de Bois-Ie-Duc ne sont pas, du reste, pour nous surprendre. En quittant Venio, nous sommes sortis du Limbourg. Nous sommes entrés dans le Brabant, et dans la partie du Brabant que peupla la fraction la plus robuste, la plus énergique, la plus tenace de la race brabançonne. Bois-le-Duc, même sous ce rapport, renchérit sur le reste, et cette particularité s'explique par son origine.
Jadis, son nom l'indique, le territoire que la ville occupe et les campagnes qui l'environnent étaient couverts par une épaisse forêt. Les ducs de Brabant, auxquels cette forêt appartenait en bien propre, y venaient régulièrement chasser. De là on prit l'habitude de l'appeler le (( Bois du Duc », ou la « Forêt du Duc », en latin Silra Diicis, en flamand « S'Hertogenbosch », nom que. plus tard, la \ ille encore
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h naître devait conserver sous ces trois formes. Bois-le-Duc, en eflet, •est une des trois villes des Pays-Bas dont le nom se traduit et change suivant les dialectes; les deux autres étant Mons, que les Flamands appellent x Bergen », et la Haye, que les Hollandais écrivent « S'Gravcnhagc », et qui en latin devient Haga Comitis.
Pour en revenir aux origines de notre cité brabançonne, il nous l'aut constater que la forêt des ducs de Brabant n'était pas seulement fréquentée par des chasseurs titrés et blasonnés. Dès le commencement du XII' siècle, elle était devenue le repaire d'une foule de garnements de la pire espèce, routiers, pillards et coureurs de pa3's-, si bien que les ducs ne s'y trouvant plus en sûreté pour prendre leurs ébats, en déboisèrent une partie, et, en i ig(3, y édifièrent un château chargé de tenir à distance ces voisins incommodes.
Mais ces derniers n'eurent pas plus tôt reconnu que le beau temps de leurs déprédations était passé que, bien loin de bouder et de se tenir à l'écart, ils firent contre fortune bon cœur et \mrcnt, propri a mutii, se grouper autour du château qu'on avait érigé contre eux.
Aussi, jamais en ces pays et surtout en ces temps ne vit-on une cité prendre un accroissement si rapide et une importance plus soudaine. En moins d'un siècle, la forteresse se trou\'a enveloppée par une ville sortie de terre. Bientôt la ville, à son tour, s'enveloppa de remparts ; puis, l'industrie s'en mêla, la population devint riche, prospère, influente; enfin, un beau jour, Bois-le-Duc se réveilla « cité tenant le quatrième lieu entre les quatre villes capitales du Brabant». En deux cents ans, elle avait conquis son entier développement. Et voilà également comment Guicciardini était bien fondé à dire des habitants de son temps : « Le peuple de cette cité est belliqueux et vaillant, retenant plus l'ancienne férocité et naturel farouche des Belges que pas aucun autre des peuples voisins. » Les mêmes raisons, qui expliquent l'étonnante soudaineté avec laquelle s'édifia Bois-le- Duc, peuvent en elTct, expliquer également le caractère un peu rude et les allures difiiciles de ses anciens habitants.
La Hollande à roi d'oiseau.
Je dis de SCS anciens iiabitants, parce que, de nos jours, trois siècles de frottement et une prospérité toujours croissante ont adouci ces aspérités, calmé cette exubérance de sève, et rendu la population de Bois-le-Duc aussi avenante, aussi aimable, aussi polie que celle d'aucune autre ville brabançonne.
Il faudrait n'avoir jamais eu affaire aux braves gens de VHintcvierstraat. il faudrait n'avoir jamais, par un jour de marché, traversé le Mar-ktreld, dont notre ami Lalanne trace ici une image si étonnamment pittoresque, pour avoir une méchante opinion de cette population remuante et causante.
Partout, au contraire, 'on rencontre de bons visages, bien ouverts, une bienveillance de bon aloi, un empressement rempli de convenance. Dans tout cet écheveau de rues qui avoisinent le chemin de la gare, et qui sont si vivantes, si animées, si peuplées, on ne découvrirait pas vingt figures moroses, on ne trouverait pas dix mines rcfrognées.
Les femmes de la campagne elles-mêmes, avec leurs gigantesques bonnets blancs ou. noirs, leur chàle en pointe et leur robe froncée, ont, malgré leur costume épais, pesant et disgracieux, un air placide et recueilli qui plaide en leur faveur.
Le seul point, peut-être, où il serait encore possible de retrouver, de nos jours, la trace de cette inflexibilité de caractère, de cette persistance réfléchie, de cet entêtement héréditaire, de cette résolution un peu farouche dont parle le voyageur florentin, c'est le point de vue religieux. Là-dessus, par exemple, il n'est pas à transiger. Quand on fait vibrer cette corde-là, le vieil homme reparaît et la rudesse native à l'instant se fait jour.
En vain, depuis la première heure de sa domination jusqu'au commencement de ce siècle, le gouvernement des Provinces-Unies a-t-il largement usé de son influence et mis à contribution tous les moyens pour amener au bercail calviniste ces brebis attardées aux anciennes croyances, il a complètement perdu et son temps et
Bois-lc-Ditc.
ses soins. Catholique était la ville avant d'ctre réunie à la Néeiiande, catholique elle est demeurée, aujourd'hui tout autant que jadis; et, s'il fallait l'aire une distinction entre les deux époques, nous dirions que
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de nos jours elle est plus catholique que jamais. Mais ce sont là des questions d'un ordre trop spécial, qui risqueraient de nous entraîner plus loin qu'il ne faut, et mieux vaut, pour ne pas sortir tout à fait du sujet, n'en prendre que le côté archéologique ; voici, du reste, l'église Saint-Jean, cathédrale de Bois-lc-Duc, qui est assurément
le plus remarquable édifice gothique de tout le paj's; il nous la faut visiter.
Cette église Saint-Jean, qui borde de sa façade septentrionale VHintemcrstraat, remonte au xv" siècle; c'est dire qu'elle appartient au style ogival, dans sa période voisine du flamboyant. Son ornementation, qui est d'une richesse superbe, ne s'égare pas cependant dans des exagérations condamnables, et la pureté de ses lignes n'a point trop à souffrir de ce débordement de végétation lapidaire, qui gâte la sereine beauté de tant de constructions de ce temps.
Dans les contrées du Nord, le style vraiment flamboyant est du reste asez rare. L'art de bâtir s'y est trouvé tellement retardé par des causes diverses que, presque partout, la Renaissance, apportée par la maison d'Autriche, a fait son apparition et révolutionné les règles de l'architecture, avant que l'efflorescence gothique fût parvenue à son point culminant.
A l'intérieur, Saint-Jean, malgré les rudes assauts que lui ont fait subir les iconoclastes, est dans un bel état de conservation. La nef, doublée par deux larges bas côtés, repose sur trente-deux piliers sa voûte majestueuse. Le chœur, enveloppé par un spacieux pourtour, a un superbe aspect. Des boiseries d'un bon style, des tableaux de valeur, un baptistère de bronze doré complètent ce bel ensemble, très digne de fixer l'attention des gens de goût.
Malheureusement, l'extérieur est loin d'avoir conservé la pureté de ses formes et la netteté de ses concours. La cathédrale de Bois-le- Duc a été construite avec des matériaux de la plus détestable qualité et la pierre qu'on a employée est si molle, si friable, qu'elle s'émiette au vent et se fond à la pluie. D'implacables ulcères rongent du haut en bas ses frêles colonnettes, ses frises ajourées, la dentelle de ses balustrades et les broderies de ses pinacles. Des mains pieuses ont commencé, il est vrai, à restaurer ce bel édifice. Depuis bien des années déjà, on y travaille. Pendant longtemps encore on y travaillera, et, bien que médiocrement épris des restaurations à outrance, nous
Buis- le- Duc.
pensions avec Montaigne que « la laideur d'une vieillesse advouee est moins vieille et moins laide qu'une aultre peincte et lissée », nous remercions hautement ces pieux restaurateurs, car sans la précaution qu'ils ont prise, il ne serait plus rien resté de cet admirable édifice.
S'il laut en croire les vieux plans de Bois-le-Duc, et notamment celui qu'a publié en it)4c) le célèbre éditeur Blaeu, la ville jadis était abondamment fournie de monuments gothiques. Aujourd'hui, on en chercherait vainement qui soient bien intéressants. A l'exception de l'église Saint-Antoine, située au coin de la Windmolcnbergstraal (la rue de la Montagne-aux-xMoulins-à-vent'>, curieuse construction amusante et pittoresque, et de deux ou trois autres débris provenant des chapelles des anciens couvents, il n'existe plus rien qui mérite l'attention. — Tous les quartiers qui s'éloignent du centre de la cité sont construits « à la moderne », et l'hôtel de ville lui-même, bien qu'il remonte aux premières années du xvn" siècle, est digne, avec sa pesante façade et ses massives colonnes, d'avoir été bâti sous la Restauration.
Toutefois, il vaut la peine qu'on le visite, non point à cause de son architecture intérieure, mais pour les curiosités qu'il renferme. Une collection fort complète de sceaux, comprenant près de cinq cents numéros, les étonnants vidrecomes des vieilles gildes, les insignes des anciens fonctionnaires, les brassards des trompettes, les plaques des tambours, une curieuse collection d'armes, une réunion exceptionnellement complète d'instruments de torture depuis les colliers, les carcans, les tenailles, les haches, les étaux jusqu'aux fers de marque et au couperet de la guillotine, on voit qu'il y a là de quoi satisfaire tous les goûts.
Au premier étage, le spectacle est plus calme. C'est là que délibèrent les édiles de Bois-le-Duc. Quelques peintures honnêtes signées de Van Tulden, Amersfoort, Beerestraaten, des tapisseries liamandes, garnissent les murailles et sont plus en harmonie avec les instincts pacifiques et bienveillants de ces prudents conseillers, que l'arsenal du
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rcz-de-chausséc, qui, par contre, eût assurément mieux convenu à leurs fougueux ancêtres.
Bois-lc-Duc renferme encore quelques autres collections curieuses. Il suflit de traverser la place du Marché, le Marl:lrcld, pour rencontrer une bibliothèque nombreuse et choisie qui, outre ses livres, renferme des médailles, des vases préhistoriques, des lampes romaines, des poteries du moyen âge, des verres et des grès du pays. C'est une sorte de musée, résumant l'histoire locale, où les beaux-arts côtoient l'ethnographie, où les sciences et la littérature trouvent un égal accueil.
Une autre institution que j'aimerais également à vous faire connaître c'est « l'illustre confrérie de Notre-Dame », illustre Lieve Wroun'c hroederschap . Son hôtel, restauré dans le style du xvr siècle, est intérieurement un prodige de bon goût archaïque. Ses registres forment en quelque sorte le « Livre d'or » de l'ancienne Silva Ditcis.
Nous aurions encore à visiter bien d'autres curiosités urbaines ou champêtres, et le temps ne nous paraîtrait point long, s'il nous était permis de demeurer. Rien qu'à compter les boulangers de Bois-Ie-Duc, on pourrait passer au moins une journée, car ils sont proportionnellement plus nombreux ici qu'en aucune autre cité du royaume. Mais d'autres villes nous attendent, l'heure nous presse, il faut partir.
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